Arrestation de Navalny en Russie alors que Biden intègre Victoria Nuland à la direction du département d’État

Par Clara Weiss
20 janvier 2021

Dimanche, Alexei Navalny, un opposant au président russe Vladimir Poutine et qui est soutenu par les États-Unis et l’Union européenne (UE), a été arrêté à l’aéroport de Moscou à son retour de Berlin. Lundi, il a été annoncé qu’il devrait purger une peine de 30 jours de prison.

Navalny avait passé les cinq mois précédents en Allemagne, où il avait été transporté par avion après être tombé malade. Le vol avait été organisé avec la participation directe de la chancelière allemande Angela Merkel. Les médias occidentaux, avec la presse allemande en tête, ont lancé une campagne de propagande massive, affirmant que Navalny avait été empoisonné au Novichok, un agent neurotoxique mortel. L’empoisonnement de Navalny au Novichok n’a cependant jamais été prouvé, et l’accusation était principalement basée sur les déclarations d’un laboratoire affilié à la Bundeswehr, l’Armée allemande.

Alexei Navalny

 

En fait, le récit médiatique de l’empoisonnement de Navalny comprend tellement de contradictions et d’épisodes bizarres – des traces de Novichok auraient d’abord été trouvées sur une bouteille d’eau pour ensuite avoir été plutôt placées sur les sous-vêtements de Navalny, en passant par la découverte d’une équipe d’élite d’assassins des services secrets russes du FSB grâce à une «recherche créative sur Google» – que le tout se distingue avant tout par un mépris effronté du bon sens fondamental. Dans les derniers rebondissements de l’histoire, Navalny a été montré en train d’appeler au téléphone vraisemblablement l’un des agents du FSB impliqué dans ce complot qui lui aurait alors immédiatement tout avoué.

Comme la plupart des épisodes de cette histoire absurde, cette dernière péripétie a depuis largement disparu de la couverture médiatique, qui ne se contente plus que de parler de l’«empoisonnement au Novichok» de Navalny comme étant un fait établi.

Le retour de Navalny, qui ne manquera pas de provoquer son arrestation, était sans doute un coup calculé. Après que Navalny ait annoncé la semaine dernière son retour, les autorités russes ont rapidement déclaré qu’il serait arrêté dès son atterrissage, sur la base d’accusations de détournement de fonds datant de 2014. Il pourrait maintenant faire face à trois ans et demi de prison. Une importante équipe de journalistes a accompagné Navalny sur son vol pour couvrir cette histoire. Depuis, Navalny a appelé ses partisans à descendre dans la rue pour protester contre son arrestation.

Le comité de rédaction du New York Times a publié dimanche soir une déclaration saluant «le courage extraordinaire d’Alexey Navalny», déclarant qu’il était désormais un «héros international» et un «prisonnier politique célèbre». Depuis, les États-Unis ont également annoncé qu’ils allaient imposer de nouvelles sanctions contre le gazoduc russo-allemand Nord Stream 2, une initiative soutenue par les deux partis politiques américains.

Le moment où survient le retour de Navalny en Russie et son arrestation doivent être considérés dans le contexte des tensions géopolitiques croissantes et surtout de la crise politique ahurissante qui sévit aux États-Unis. Cet épisode survient quelques jours avant l’investiture de Joseph Biden le 20 janvier, qui s’accompagne d’un couvre-feu militaire sans précédent de la capitale américaine en prévision de manifestations armées. Le 6 janvier, une foule fasciste – à l’instigation du président en exercice Donald Trump et soutenue par de puissantes sections au sein de l’État américain et de l’armée – a pris d’assaut le Capitole pour tenter de tuer et d’enlever des membres du Congrès afin d’annuler les résultats de l’élection.

Le Parti démocrate a réagi à ces événements en essayant de dissimuler l’ampleur du coup d’État et en lançant des appels à l’«unité» aux républicains, tout en intensifiant sa campagne antirusse et ses préparatifs d’interventions militaires à l’étranger.

Le président élu Joseph Biden a depuis nommé plusieurs personnalités à des postes clés de la politique étrangère américaine et de l’appareil de sécurité nationale qui sont associés à une position agressive envers la Russie. La semaine dernière, Biden a nommé William Burns, un ancien ambassadeur en Russie, à la tête de la CIA (Central Intelligence Agency). Burns a été fortement impliqué, entre autres, dans la guerre contre la Libye et l’intervention américaine en Syrie, qui visaient toutes deux, dans une large mesure, à saper l’influence russe au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Dans un geste encore plus provocateur, Biden a nommé Victoria Nuland au poste de sous-secrétaire aux Affaires politiques, ce qui ferait d’elle la troisième diplomate américaine en importance. Plus que toute autre figure de la politique étrangère américaine, le nom de Nuland est associé au gangstérisme effronté du coup d’État de 2014 en Ukraine, dans lequel les États-Unis et l’Allemagne ont financé et soutenu des forces fascistes pour renverser le gouvernement prorusse de Viktor Ianoukovitch et installer un régime pro-occidental.

Nuland a admis en 2013 que les États-Unis avaient «investi plus de 5 milliards de dollars» dans l’opposition ukrainienne. En 2014, lors d’un entretien téléphonique avec l’ambassadeur américain en Ukraine, Geoffrey Pyatt, qui a été enregistré et a fait l’objet d’une fuite, elle a déclaré «J’emmerde l’UE» et a discuté de façon toute décontractée de la stratégie américaine de collaboration avec des forces néo-fascistes comme le parti Svoboda. Depuis 2019, Nuland est interdite d’entrer en Russie.

La promotion d’Alexei Navalny s’inscrit dans ce type d’intervention criminelle de l’impérialisme américain pratiquée en ex-Union soviétique depuis les trois dernières décennies. Cette politique a conduit à un désastre social et politique sans cesse croissant pour la classe ouvrière.

Le récit des médias sur Navalny en tant que figure populaire, homme politique «démocratique» et même «héros international» (New York Times) est totalement mensonger. Entretenu par l’impérialisme américain depuis plus d’une décennie, Navalny n’a jamais réussi à obtenir un soutien significatif au-delà des étroites couches de la classe moyenne supérieure russe et a toujours obtenu de mauvais résultats dans les classements de popularité.

Produit de la destruction stalinienne de l’Union soviétique et de la restauration capitaliste dans ce pays, Navalny parle au nom d’une faction de l’oligarchie russe qui est en conflit acerbe avec le régime de Poutine quant au contrôle des ressources matérielles et la politique étrangère du pays. Tout au long de sa carrière politique dans l’opposition «libérale» soutenue par les États-Unis, il s’est surtout distingué par son insistance sur la nécessité de collaborer avec l’extrême droite pour s’opposer au régime de Poutine. Il a admis être un nationaliste russe, a participé à plusieurs «marches russes» des néo-fascistes russes et a qualifié les habitants du Caucase de «cafards».

La dénonciation par Navalny de l’interdiction du compte de Twitter de Trump comme étant un «acte de censure inacceptable» la semaine dernière est non seulement en accord avec la position du gouvernement allemand, mais est sans doute aussi l’expression de réelles sympathies politiques avec les divagations fascistes du président américain. Le soutien ouvert du Parti démocrate et du New York Times à de telles forces d’extrême droite en Russie est un avertissement clair à tous les travailleurs, en particulier aux États-Unis, quant à savoir où se trouve l’allégeance politique et de classe des démocrates lorsque vient le temps de lutter contre le fascisme.

Poussés par des tensions de classe croissantes et déchirés par des crises politiques, les États-Unis doublent maintenant leurs efforts pour déstabiliser le régime de Poutine, bien conscients que la crise mondiale du capitalisme a dramatiquement exacerbé la crise économique en Russie et les conflits au sein de sa classe dirigeante. Le régime de Poutine, pour sa part, n’a aucune réponse à la pression croissante de l’impérialisme, si ce n’est l’austérité et la promotion du nationalisme et du militarisme au pays, et des manœuvres pathétiques entre les diverses puissances impérialistes mêmes qui se préparent ouvertement la guerre.

En l’absence d’une intervention indépendante de la classe ouvrière, la logique objective de cette dynamique pointe inexorablement vers la guerre entre les puissances nucléaires. La réponse à l’effondrement du capitalisme mondial, au danger grandissant de guerre et à la croissance de l’extrême droite doit être la construction d’un mouvement uni des travailleurs, y compris en Russie, en Europe et aux États-Unis, pour renverser ce système social dépassé.

(Article paru en anglais le 18 janvier 2021)