La hausse des prix alimentaires mondiaux pourrait déclencher des troubles sociaux, prévient l’ONU

Par Jean Shaoul
14 janvier 2021

Le mois de décembre a vu les prix alimentaires mondiaux atteindre leur plus haut niveau depuis six ans, les analystes prévoyant que les prix continueront à augmenter en 2021. Ceci va alimenter l’inflation et ajoutera à la pression sur les familles alors que la faim augmente partout dans le monde.

Cette situation est particulièrement grave pour les pays les plus pauvres du monde, qui sont au bord de l’endettement. Ils n’ont pas d’argent pour acheter ou subventionner les denrées alimentaires et n’ont que peu ou pas de filet de sécurité sociale pour amortir le choc sur le budget des familles.

L’indice des prix alimentaire de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a augmenté de 18 pour cent depuis mai, car la sécheresse a affecté les cultures dans le monde entier. Les conflits et la pandémie ont entravé la production et la distribution de denrées alimentaires. Les gouvernements constituent des stocks, les fonds spéculatifs et autres spéculateurs ont acheté des denrées alimentaires et la demande augmente avec la réouverture de l’économie.

Abdolreza Abbassian, économiste principal à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (source: FAOVideo-YouTube)

Abdolreza Abbassian, économiste principal à la FAO, a déclaré: «L’inflation alimentaire est une réalité. Si les gens ont perdu des revenus, ils traversent en ce moment même une période extrêmement difficile… Le véritable impact est l’accès à la nourriture. Les gens ont perdu leurs revenus. Il y a beaucoup de gens malheureux. C’est donc une recette pour l’agitation sociale».

Bien que les prix n’aient pas encore atteint les niveaux qui, en 2008, ont provoqué des morts de faim et des émeutes de la faim, ont fait tomber le gouvernement haïtien et contribué au printemps arabe 201, la tendance à la hausse des prix des denrées alimentaires de base a des implications potentiellement révolutionnaires dans un contexte de crise sociale, économique et politique croissante et de dimension mondiale.

Abbassian a déclaré: «Si [les gens] réalisent que le vaccin ne résoudra pas les problèmes à court terme et qu’ils n’ont pas de nourriture, alors les choses pourraient devenir incontrôlables. Bien que je doute toujours que nous atteignions ces pics [précédents], nous assisterons à une certaine volatilité au cours de l’année à venir».

Le monde produit suffisamment de nourriture pour nourrir plus de 9 milliards de personnes, bien plus que la population actuelle de 7,6 milliards, bien que jusqu’à un tiers soit gaspillé durant la récolte, la distribution, le stockage et le transport. La menace vient du «marché libre» et de la hausse des prix.

Les graines de soja, essentielles pour l’alimentation du bétail et l’huile végétale, se négocient à 13 dollars le boisseau. L’huile de palme, utilisée dans environ la moitié des produits de supermarché, connaît son prix le plus élevé depuis près de 10 ans. Le maïs est à son plus haut niveau depuis six ans, tandis que le blé se négocie à plus de 6 dollars le boisseau, en raison du temps sec en Russie, le premier exportateur mondial de blé, et des restrictions à l’exportation de céréales pour limiter l’inflation alimentaire intérieure. Les prix des céréales ont augmenté en Amérique du Sud où un temps chaud et sec a frappé le Brésil et l’Argentine, ce qui a incité le gouvernement argentin à suspendre les licences d’exportation de maïs.

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Légende: Marché central de «Tunis» (crédit: photo de Christopher Rose, flickr)

Les prix du riz ont également augmenté après que les pays d’Asie du Sud-Est ont menacé de limiter leurs exportations, la pandémie ayant frappé la production. L’encombrement des ports et la pénurie de conteneurs d’expédition, dont beaucoup restent bloqués suite à la pandémie, ont fait doubler la durée de certains transports et faire monter en flèche les prix du fret.

L'anarchie du marché et l'indifférence des oligarques financiers pour tout autre intérêt que le leur sont telles que les gouvernements qui ont pu le faire ont renforcé leur approvisionnement en denrées alimentaires, déclenché une concurrence nationale féroce, accru la demande et alimenté la hausse des prix. Pour citer un exemple, après avoir libéré ses réserves de céréales et de riz pour limiter les hausses de prix pendant la pandémie, la Chine a reconstitué ses stocks, ce qui laisse présager que ses importations pour 2020-2021 vont tripler, passant de 7 millions de tonnes à 22 millions.

Avant même que la pandémie COVID-19 ne réduise les revenus et ne perturbe les chaînes d’approvisionnement, la faim chronique et aiguë était déjà répandue et en augmentation. En 2019, le nombre de personnes gravement sous-alimentées s’élevait à près de 750 millions, soit près d’une personne sur dix sur la planète, la majorité vivant en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne. Ce nombre passe à près de 2 milliards si l’on inclut les personnes «modérément» sous-alimentées.

Alors que l’ONU avait prévu que la faim atteindrait 841 millions de personnes d’ici 2030, on s’attend à ce que ce chiffre soit plus proche des 909 millions à la suite de la pandémie. L’année dernière a vu une énorme augmentation de l’insécurité alimentaire mondiale, touchant les ménages les plus pauvres et les plus vulnérables dans presque tous les pays, y compris les plus riches.

Selon une enquête du ministère américain de l’Agriculture, d’avril dernier au début de la pandémie alors que l’approvisionnement alimentaire était perturbé et que des dizaines de millions de gens perdaient leur emploi ou étaient temporairement licenciés, plus de 17 pour cent des mères de jeunes enfants ont déclaré que leurs enfants ne mangeaient pas assez parce qu’ils n’avaient pas les moyens de se nourrir. «Feeding America» (Nourrir l’Amérique), la plus grande organisation américaine de lutte contre la faim, a estimé que plus de 50 millions de personnes pourraient connaître l’insécurité alimentaire, soit un américain sur six et un enfant sur quatre – une augmentation de près de 50 pour cent par rapport à 2019 – d’ici la fin de 2020.

L’insécurité alimentaire a augmenté en Asie, en Afrique, au Moyen-Orient et en Amérique latine. UNICEF, l’agence des Nations unies chargée de fournir une aide humanitaire et de développement aux enfants du monde entier, prévoit que 10 millions de personnes souffriront de malnutrition aiguë cette année. Le coût des denrées alimentaires a augmenté de plus de 10 pour cent dans certains pays, la pandémie de COVID-19 ayant perturbé les chaînes d’approvisionnement et la production alimentaire.

UNICEF a averti que la malnutrition aiguë chez les enfants va s’aggraver au Sahel, en République démocratique du Congo, au nord-est du Nigeria, au Yémen et au Sud-Soudan et a lancé un appel pour un milliard de dollars supplémentaires pour lutter contre la malnutrition en 2021.

Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies a prédit que la pandémie entraînerait une augmentation de 80 pour cent de l’insécurité alimentaire, touchant 270 millions de personnes, soit plus que la population entière de l’Europe occidentale ; ce qui signifie qu’elles sont au bord de la famine.

Son rapport «Coût d’une assiette de nourriture 2020» a estimé le revenu moyen par habitant dans 36 pays et calculé le pourcentage du revenu que les gens devaient dépenser pour un repas de base, quelques haricots ou lentilles par exemple et un glucide correspondant aux préférences locales et a comparé le prix que quelqu’un pourrait payer à New York avec le prix dans un pays dit en développement.

Le WFP (World Food Programme) a constaté que depuis le début de la pandémie, le revenu journalier dépensé en nourriture par une personne qui vit au Sud-Soudan a augmenté de 27 points pour atteindre le pourcentage stupéfiant de 186 pour cent du revenu. Cette hausse survient dans le sillage de la pandémie mais aussi suite à un conflit à l’est du pays, qui a déplacé plus de 60.000 personnes et paralysé les récoltes et les moyens de subsistance, tout cela créant le danger de famine. Si les New-Yorkais payaient la même proportion de leur revenu pour un repas de base similaire, cela leur coûterait 393 dollars US. Dix-sept des vingt pays qui paient le plus cher se trouvent en Afrique subsaharienne.

David Beasley, directeur exécutif du WFP, a déclaré: «Les habitants des zones urbaines sont désormais très vulnérables eux aussi, le COVID-19 entraîne une hausse considérable du chômage, ce qui les rend impuissants à utiliser les marchés dont ils dépendent pour se nourrir. Pour des millions de personnes, manquer un jour de salaire signifie manquer un jour de nourriture, pour elles-mêmes et leurs enfants. Cela peut également entraîner une augmentation des tensions et de l’instabilité sociales».

La privation de nourriture à une échelle aussi massive existe parallèlement à une richesse sans précédent concentrée dans les hautes sphères de la société. Depuis le début de la pandémie, les 500 personnes les plus riches du monde ont augmenté leur richesse de 1,8 trillion de dollars, tandis que les milliardaires du monde entier contrôlent désormais plus de 10 trillions de dollars de richesse. Le WFP a besoin de 13 milliards de dollars pour livrer de la nourriture dans 83 pays, mais il lui manque 4,9 milliards de dollars pour le reste de l’année, une somme qui permettrait de sauver 30 millions de personnes de la famine.

La réponse de la classe ouvrière doit être de développer un mouvement politique indépendant pour exproprier cette richesse et l’utiliser dans l’intérêt de la société au lieu de satisfaire les intérêts égoïstes de la classe dominante. Tel est le programme du socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 13 janvier 2021)