En plein coup d’État fasciste à Washington, les officiers espagnols intensifient les complots d’extrême droite

Par Alejandro López
11 janvier 2021

Le 6 janvier, alors que Donald Trump lançait son coup d’État fasciste à Washington en collaboration avec de hauts responsables de la police, de l’armée américaine et du Parti républicain, le général (à la retraite) Emilio Pérez Alamán envoyait en Espagne une lettre à la ministre espagnole de la Défense, Margarita Robles, lui demandant de «changer le cap» du gouvernement Parti socialiste (PSOE)-Podemos. Ceci fait partie d’un complot qui s’intensifie en vue d’un coup d’État mené par des sections de la classe dirigeante, dans le but d’établir une dictature au milieu de la pandémie de COVID-19.

La lettre à Robles, qui a été divulguée dans son intégralité au journal d’extrême droite El Correo de España, critiquait son discours à la cérémonie militaire annuelle de ‘Pascua militar’, qui a lieu chaque 6 janvier au Palais royal de Madrid.

Le général de corps d’armée Emilio Pérez Alamán

Cette année, la ministre de la Défense Robles ne pouvait éviter de mentionner les menaces de coup d’État de plus en plus nombreuses proférées par de hauts officiers de l’armée espagnole, au moment où Trump annonce son intention de contester le résultat des élections américaines. Depuis plus d’un an, le parti fasciste Vox, la troisième force politique au Parlement espagnol, appelle l’armée à renverser le gouvernement élu PSOE-Podemos. En novembre et décembre, des centaines d’anciens officiers de haut rang ont envoyé deux lettres et un manifeste au roi Felipe VI, lui demandant de s’opposer au gouvernement.

Des messages WhatsApp fuités de certains des officiers en retraite parlaient de fusiller «26 millions» de personnes et d’imiter le coup d’État fasciste du général Franco, qui a provoqué la guerre civile espagnole de 1936-1939. Un participant important du groupe de discussion, le leader du parti Vox, Santiago Abascal, s’était également rendu à Washington en février dernier pour assister à des réunions avec Trump.

Dans son discours du 6 janvier 2021, Robles avait déclaré que les lettres et les chats provenaient d’une «minorité insignifiante qui ne représente qu’elle-même [et] cherche une publicité et un rôle de premier plan sans l’occuper ni le mériter. Cette minorité remet en question de manière irresponsable les fondements de la coexistence en Espagne». Robles a ajouté: «ils [la minorité] ne méritent que le rejet le plus absolu pour leur intolérance, leurs illusions et leur éloignement des valeurs militaires». Robles a déclaré que «personne n’a le droit, et encore moins ceux qui ont porté un jour l’uniforme des forces armées, de porter atteinte à l’immense prestige de nos armées, avec la pleine conscience et la gratitude de la société espagnole».

Robles continuait les efforts du gouvernement PSOE-Podemos, dont le vice-premier ministre et leader de Podemos Pablo Iglesias, visant à écarter les menaces des officiers fascistes comme celles de quelques brebis galeuses en retraite dans une armée par ailleurs saine. Tout comme Iglesias, Robles a choisi d’ignorer les vidéos en circulation de soldats espagnols en service chantant des chansons fascistes et néonazies et faisant le salut fasciste, et le groupe WhatsApp des officiers en service ayant ouvertement épousé les appels des anciens généraux.

Comme le Parti démocrate aux États-Unis, le gouvernement PSOE-Podemos craint de faire appel à large opposition au fascisme, ayant ses racines dans l’histoire, de la classe ouvrière espagnole et internationale, et s’y oppose. Au milieu des morts en masse dues à la pandémie de COVID-19, des millions de gens voient les menaces des officiers espagnols avec indignation et inquiétude. Une mobilisation de la classe ouvrière dans ces conditions s’opposerait inévitablement aux politiques d’immunité collective et d’austérité que le PSOE et Podemos ont mises en œuvre, et aux intérêts de l’oligarchie financière dont ils sont les porte-parole.

Le général à la retraite Alamán – auteur d’un manifeste signé par 750 officiers, dont 70 généraux, accusant le gouvernement PSOE-Podemos de représenter «un risque sérieux pour l’unité de l’Espagne et l’ordre constitutionnel» – a défendu ceux qui complotent un putsch.

Sur un ton faussement familier et amical, l’appelant à un moment «Doña Margarita», Alamán a contesté la remarque de Robles selon laquelle les putschistes étaient éloignés des valeurs militaires. «Je pense que vous devez encore comprendre l’esprit des soldats, ce qui est logique compte tenu de votre bref passage au ministère», a-t-il déclaré. De manière significative, Alamán a affirmé que les putschistes n’étaient pas une minorité dans le corps des officiers.

Alamán a dit à Robles «de ne pas regarder les militaires, qu’ils soient actifs ou retraités, avec les yeux de votre deuxième vice-premier ministre», faisant référence au leader de Podemos, Pablo Iglesias. Il a poursuivi: «Votre Excellence, dans tous ces [soldats] vous ne trouverez que l’amour pour l’Espagne et l’esprit de sacrifice pour tous les Espagnols». Robles, a ajouté Alamán, était l’une des rares à pouvoir «sauver la face» du gouvernement espagnol.

Alamán conclut en appelant Robles à faire «un bon virage à la barre et à changer de cap». Ce qui paraphrase l’expression devenue populaire parmi les officiers et la presse franquiste avant le coup d’État manqué du 23 février 1981, où 200 officiers armés de la Garde civile avaient fait irruption au Parlement et tenté de rétablir le régime franquiste après sa chute en 1978.

Cela souligne l’importance des multiples informations sur un complot d’extrême droite, appelé Opération Albatros, visant à installer une dictature sous couvert d’un gouvernement d’unité nationale PSOE-Parti populaire-Vox. Les généraux auraient choisi Robles comme figure de proue d’un tel gouvernement.

Il y a plusieurs éléments qui se détachent dans la carrière de Robles. Elle a commencé dans les années 1990 en occupant le poste de premier secrétaire d’État à l’Intérieur de 1994 à 1996, devenant de facto deuxième dans la hiérarchie du ministère de l’Intérieur lorsque le gouvernement du PSOE a tenté de dissimuler le scandale causé par son utilisation des escadrons de la mort contre le groupe séparatiste basque ETA. Au total, 29 personnes ont été tuées et 30 blessées.

Lorsque Robles est revenue à la magistrature dans les années 2000, elle est devenue une figure de proue du système judiciaire, appelant à la destitution du juge Baltasar Garzón pour ses enquêtes sur les crimes commis sous la dictature fasciste franquiste (1939-1978). Finalement, on a démis Garzón de ses fonctions judiciaires pour avoir violé la loi d’amnistie de 1977 que les franquistes avaient approuvée avec le Parti communiste stalinien d’Espagne.

Enfin, on a nommé Robles ministre de la Défense en juin 2018 dans un nouveau gouvernement du PSOE. Elle a abreuvé l’armée de milliards d’euros, notamment pour l’achat de sous-marins S-80, d’hélicoptères Chinook, d’Eurofighters, de frégates F-110 et de véhicules blindés de combat 8x8 Piraña.

Cette dernière lettre justifie les avertissements lancés par le WSWS. Le complot de Trump, qui a culminé jusque là dans le coup d’État fasciste visant à envahir le Capitole à Washington, n’est que la manifestation la plus prononcée d’une vaste désintégration des formes démocratiques de gouvernement dans le contexte de la pandémie et d’insoutenables inégalités sociales.

Comme en a averti le WSWS, même si le coup d’État de Trump n’a pas atteint son objectif, de tels coups d’État se reproduiront. Le danger est toujours là aux États-Unis comme en Europe. Tout comme les travailleurs et les jeunes aux États-Unis ne peuvent faire confiance au nouveau gouvernement Biden pour demander des comptes aux conspirateurs ou défendre la démocratie, ils ne peuvent en Espagne faire confiance au parti «populiste de gauche» Podemos pour mettre fin aux conspirations d’extrême droite des officiers fascistes, de Vox et d’autres.

Podemos, qui compte parmi ses membres un nombre important d’officiers de l’armée, est en fait l’outil principal des conspirateurs. Au plus fort de la crise politique provoquée par les lettres et les groupes de discussion fascistes, l’État a envoyé Iglesias pour minimiser le scandale. Dans des interviews télévisées aux heures de grande écoute – où il a prétendu effrontément qu’on n’avait rien révélé d’important – il a déclaré: «Ce que disent ces messieurs, à leur âge et déjà retraités, dans une discussion avec quelques verres de trop, ne constitue pas une menace».

Podemos s’efforce d’atténuer l’indignation croissante des travailleurs et des jeunes face aux putschistes, à l’armée et au roi, laissant ainsi les conspirateurs poursuivre leur complot.

La réponse lâche du Parti démocrate à la tentative de coup d’État de Trump ne fera que conforter les officiers fascistes espagnols dans l’idée qu’ils pourraient eux-aussi mener un putsch d’extrême droite.

Une raison impérative pour que les travailleurs européens soutienne la demande du Parti de l’égalité socialiste (États-Unis) pour une enquête ouverte, publique et retransmise en direct sur tous les aspects et tous les alliés du coup d’État fasciste du 6 janvier à Washington.

(Article paru d’abord en anglais le 9 janvier 2021)