Les dirigeants politiques canadiens minimisent nerveusement la tentative de coup d'État de Trump et affirment que la démocratie américaine est forte

Par Roger Jordan et Keith Jones
9 janvier 2021

Dans une manifestation née plus de la peur que de la confiance, les dirigeants canadiens de tout l'éventail politique se sont empressés d'affirmer que la démocratie américaine reste forte, suivant la tentative de coup d'État fasciste de mercredi à Washington.

Les dirigeants des cinq partis du parlement national ont dénoncé la prise d'assaut du Capitole, où siège le Congrès américain, comme une attaque contre la démocratie. Mais tous ont tous tenté de masquer le fait le plus marquant: que la tentative de coup d'État a été organisée par Trump de la Maison-Blanche, avec le soutien et la complicité de la direction du Parti républicain et de sections importantes de l'appareil militaire et de renseignement.

«La violence ne réussira jamais à passer outre la volonté du peuple. La démocratie aux États-Unis doit être maintenue – et elle le sera», a écrit le premier ministre Justin Trudeau sur les médias sociaux mercredi soir. Plus tôt, alors que le bâtiment du Capitole était encore occupé par des partisans d'extrême droite de Trump, Trudeau a déclaré à une station de radio de Vancouver: «Je pense que les institutions démocratiques américaines sont fortes et j'espère que tout reviendra bientôt à la normale. Nous allons continuer à faire ce qu'il faut pour que les Canadiens soient bien servis dans nos relations avec les États-Unis, quelle que soit l'évolution de la situation».

«Le Canada est profondément troublé par la situation à Washington DC», a déclaré le ministre des Affaires étrangères de Trudeau, François-Philippe Champagne. «La transition pacifique du pouvoir est fondamentale pour la démocratie – elle doit se poursuivre et elle aura lieu».

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique, a déclaré sur Twitter: «L'horreur qui se déroule à Washington est effrayante et a été provoquée par Donald Trump. Il peut y mettre fin maintenant, mais il refuse de le faire. La démocratie ne doit pas être intimidée». La cheffe du Parti vert Annamie Paul a estimé que les violentes protestations «soulignent l'importance du respect de l'État de droit et du transfert pacifique du pouvoir».

Erin O'Toole, le chef du parti conservateur, dont beaucoup de députés ont déjà exprimé leur enthousiasme pour Trump, a qualifié la tentative de coup d'État «d'attaque étonnante contre la liberté et la démocratie», ajoutant qu'il était «profondément attristé de voir le chaos s'emparer de notre plus grand allié aujourd'hui». Yves-François Blanchet, chef du Bloc Québécois indépendantiste, a tweeté que la «situation dégradante provoquée par Donald Trump» permettrait aux Américains de «voir que cet homme et cette idéologie ne les ont pas servis».

Les déclarations des dirigeants politiques canadiens sur la santé et la résilience de la démocratie américaine étaient motivées dans une égale mesure par la nécessité de se convaincre eux-mêmes et par leur anxiété quant à l'impact des événements de mercredi sur la conscience populaire.

Mais ils ne peuvent pas dissimuler le fait que la démocratie bourgeoise en Amérique est à l’agonie.

En octobre dernier déjà, après que Trump eut clairement indiqué, lors du premier débat présidentiel, qu'il n'accepterait jamais qu'une transition pacifique du pouvoir ait lieu, Trudeau a admis que son gouvernement se préparait à des «perturbations» pendant le vote et ses suites.

Le coup d'État de Trump s'est déroulé à la vue de tous pendant de nombreux mois. En juin dernier, il a tenté d'invoquer la loi sur l'insurrection et de déployer illégalement l'armée, malgré les objections des États, pour écraser les manifestations de masse déclenchées par la violence policière et alimentées par la crise sociale aiguë. Alors que le World Socialist Web Site avertissait que cela représentait la première étape d'une tentative de coup d'État présidentiel, Trudeau a tristement répondu à la question d'un journaliste sur les agissements autoritaires de Trump en gardant le silence pendant 21 secondes, puis a évité toute critique de l’aspirant dictateur américain.

La tentative de coup d'État de mercredi a été préfigurée par le complot d'extrême droite visant à kidnapper et à exécuter le gouverneur du Michigan, Gretchen Whitmer, et à s'emparer du corps législatif de l'État. Cette opération, orchestrée par des forces d'extrême droite et fascistes proches de l'administration Trump, a été pratiquement occultée par les médias canadiens et ignorée par l'establishment politique.

Le World Socialist Web Site a résumé les conséquences de la tentative de coup d'État de mercredi dans sa Perspective de jeudi: «Les antiques glorifications de l'invincibilité et de l'intemporalité de la démocratie américaine sont à présent discréditées comme un mythe politique creux. La phrase populaire "It Can't Happen Here" («Cela ne peut pas arriver ici»), tirée du titre du célèbre récit fictif de Sinclair Lewis sur la montée du fascisme américain, a été définitivement dépassée par les événements. Non seulement un coup d'État fasciste peut se produire ici. Il s'est produit ici, dans l'après-midi du 6 janvier 2021.

«De plus, même si la tentative initiale n'a pas atteint son but, ce ne sera pas la dernière.»

Le principal objectif des dirigeants politiques du Canada, comme de leurs homologues du Parti démocrate des États-Unis et de sa périphérie, est de dissimuler cette réalité politique. Tous, de Singh et du NPD à «gauche» aux conservateurs à droite, proclament d'une seule voix que la démocratie américaine reste forte, et que la «normalité» reviendra dès que le démocrate Joseph Biden entrera à la Maison-Blanche.

Dans cette optique, l'effondrement manifeste de la démocratie américaine est presque entièrement attribué à la personnalité autoritaire de Trump et à sa mentalité fasciste, comme s'il était sorti de l'enfer pour spolier un jardin d'Éden démocratique. Mais la quasi-totalité du Parti républicain a soutenu la tentative de Trump d'annuler l'élection, espérant ainsi reprendre à une échelle bien plus grande et plus effrontée le vol de l'élection de 2000 soutenu par la Cour suprême. Si dix anciens secrétaires à la défense démocrates et républicains ont ressenti le besoin de lancer un appel urgent aux militaires dimanche dernier pour s'opposer à une tentative de coup d'État de Trump, c'est parce qu'ils savaient qu'il existe un large soutien à un gouvernement autoritaire dans l'appareil militaire et de renseignement.

Deux facteurs fondamentaux expliquent la tentative de l'establishment politique canadien et des médias bourgeois de masquer l'ampleur et l'importance de la tentative de coup d'État de Trump.

Premièrement, le Canada, plus que toute autre grande puissance mondiale, s'appuie sur son partenariat militaire et stratégique de plusieurs décennies avec les États-Unis pour faire progresser ses intérêts impérialistes dans le monde entier; ainsi, malgré les préoccupations majeures concernant le programme «America First» de Trump, le gouvernement Trudeau a considérablement élargi la collaboration du Canada avec Washington sous Trump.

Rien, pas même un coup d'État fasciste, ne doit mettre en danger la relation «spéciale» entre le Canada et les États-Unis.

Deuxièmement, l'élite dirigeante canadienne craint une enquête sur la tentative de coup d'État de Trump, le soutien qu'elle a reçu de certaines parties de l'establishment américain et ce qui y a conduit, car tout examen de l'effondrement de la démocratie américaine révélerait que les mêmes processus sociaux et politiques fondamentaux qui la motivent – inégalité sociale croissante, décennies de guerre impérialiste, émergence de forces d'extrême droite – se développent depuis longtemps au Canada.

La putréfaction et l'effondrement visibles de la démocratie américaine portent un coup fatal à la propagande idéologique utilisée par les élites dirigeantes canadiennes et américaines pour justifier leurs opérations et intrigues impérialistes mondiales. Tout au long de la guerre froide, Washington et Ottawa se sont présentés comme les leaders du «monde libre» et les défenseurs de la «démocratie». La série pratiquement ininterrompue de guerres impliquant les États-Unis et le Canada au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Afrique du Nord depuis que la bureaucratie stalinienne a dissout l'Union soviétique a été justifiée de diverses manières comme des croisades pour les «droits de l'homme», la «démocratie» et le «maintien de la paix».

Ces dernières années, la poursuite de l'intégration des agences militaires et de renseignement du Canada dans les offensives géostratégiques mondiales de Washington visant avant tout la Russie et la Chine a été présentée comme nécessaire pour protéger les «démocraties» impérialistes du monde contre la grave menace de régimes «autoritaires» comme la Russie de Poutine et de «dictateurs» comme le chinois Xi Jinping. Aujourd'hui, un coup d'État fasciste dirigé par le président américain et soutenu par d'importantes sections de l'appareil d'État a été tenté dans la plus puissante de ces «démocraties».

Trudeau, O'Toole, Singh et tous les autres espèrent qu'en détournant l'attention de ce fait, l'impérialisme canadien pourra affirmer agressivement ses intérêts prédateurs en collaboration avec Washington sous une administration Biden comme si de rien n'était. Le Canada est déjà profondément impliqué dans les préparatifs de guerre des États-Unis contre la Russie et la Chine – des offensives stratégiques que Biden s'est engagé à intensifier – et il s'est également engagé à augmenter massivement ses dépenses militaires. Celles-ci comprennent l'achat de drones armés, d'une nouvelle flotte de navires de guerre et d'avions de chasse de haute technologie. Ottawa s'est également engagé à moderniser le commandement bilatéral de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord (NORAD). Le Canada pourrait notamment adhérer aux plans fous du Pentagone visant à mener une guerre nucléaire «gagnable» en rejoignant son bouclier de défense antimissile balistique.

En même temps, aucune de ces personnalités politiques ne peut se permettre d'examiner honnêtement ce qui s'est passé à Washington, car des tendances similaires sont très avancées au Canada. Il y a un peu plus de six mois, un réserviste militaire inspiré par les théories de conspiration d'extrême droite a foncé avec son camion rempli d'armes automatiques par les portes de Rideau Hall dans le but d'assassiner le premier ministre Trudeau. Depuis, l'armée a été contrainte de reconnaître qu'elle compte dans ses rangs un nombre croissant d'extrémistes de droite et de fascistes purs et simples.

Comme les États-Unis, le Canada est une poudrière sociale. Les gouvernements à tous les niveaux et de toutes les tendances politiques ont supervisé une réponse désastreuse à la pandémie de coronavirus, qui a fait plus de 16.500 morts et infecté plus de 600.000 personnes. Alors que les travailleurs risquent quotidiennement leur vie et celle de leurs proches en raison de la réouverture criminelle de l'économie menée par le gouvernement Trudeau et soutenue par tous les partis de l'establishment, les super-riches du pays n'ont jamais connu une telle prospérité. Quarante milliardaires canadiens sont plus de 50 milliards de dollars plus riches qu'ils ne l'étaient au début de la pandémie.

Un tel ordre social ne peut être maintenu que par la répression de l'État et des formes de gouvernement autoritaires. L'élite dirigeante canadienne a déjà fait beaucoup pour criminaliser les grèves des travailleurs, tout en ciblant les protestations pour des violences policières brutales. En février dernier, lorsque des manifestants autochtones ont bloqué les chemins de fer dans tout le pays dans le cadre de manifestations contre les pipelines, les conservateurs et une grande partie des entreprises canadiennes ont demandé que l'armée soit déployée pour les écraser.

Des personnalités politiques éminentes, comme le premier ministre albertain Jason Kenney et l'Ontarien Doug Ford, cultivent l'extrême droite. Les employeurs ont commencé à déployer des voyous d'extrême droite contre les travailleurs lors de conflits de travail, notamment la FCL l'hiver dernier contre les travailleurs en lock-out de sa raffinerie de pétrole de Regina.

La réalité qu'aucun des politiciens de l'establishment ne peut reconnaître publiquement est que ce n'est qu'une question de temps avant que des conspirations fascistes antidémocratiques similaires n'émergent au grand jour au Canada. La seule force sociale capable d'empêcher un tel développement est la classe ouvrière canadienne, qui doit mener une lutte unifiée avec les travailleurs des États-Unis sur la base d'un programme socialiste pour défendre les droits démocratiques et s'opposer au virage de la bourgeoisie vers des formes de gouvernement autoritaires.