"Nous avons moins de droits que les animaux": la vie intolérable des réfugiés au camp de Kara Tepe

Par Katerina Selin
7 janvier 2021

2020 a été l'année où les masques sont tombés. La pandémie de coronavirus a révélé l'essence cruelle du capitalisme: les profits avant les vies. Des millions de réfugiés ont été les victimes directes de cette politique pendant des décennies, mais l'année écoulée a porté une fois de plus leur situation désespérée au paroxysme.

Qui veut juger du caractère criminel des gouvernements européens et de l'Union européenne doit tourner ses regards vers Kara Tepe, le camp de réfugiés temporaire installé sur l'île grecque de Lesbos. Environ 7200 personnes y ont passé Noël et le Nouvel An dans le froid et l'humidité, la maladie et la peur. Plus de 19 000 réfugiés sont contraints de végéter sur les îles de la mer Égée.

Des migrants après une tempête de pluie au camp de réfugiés de Kara Tepe, dans le nord-est de l'île égéenne de Lesbos, Grèce. (Photo AP / Panagiotis Balaskas, dossier)

Le camp de tentes de Kara Tepe est situé sur une ancienne zone d'entraînement militaire directement adjacente à la mer; c'est un chantier de construction où le bruit est assourdissant jour après jour. Les réfugiés ont dû déménager ici à l'automne après que le tristement célèbre camp de bidonvilles de Moria a pris feu en septembre.

Les réfugiés et les organisations humanitaires rapportent avec horreur que les conditions dans le nouveau camp sont encore pires qu'à Moria. "Nous vivons tous dans la peur et la misère", ont écrit les détenus de Kara Tepe dans une lettre de Noël adressée à l'UE et à la présidente de la commission européenne Ursula von der Leyen (Union chrétienne-démocrate, CDU):

"Comment se fait-il qu'après trois mois et tant de millions de dons de gouvernements et d'argent récolté par des ONG, nous soyons toujours assis dans un lieu sans eau courante, sans douches chaudes et sans système d'égouts fonctionnel? ... N'avons-nous pas des droits en tant qu'êtres humains et réfugiés en Europe qui incluent des services de base pour tous? Nous lisons et entendons souvent que nous devons vivre comme des animaux dans ces camps, mais nous pensons que ce n'est pas vrai. Nous avons étudié les lois protégeant les animaux en Europe et nous avons constaté que même eux ont plus de droits que nous."

Un réfugié sur trois sur les îles pense au suicide, indique la lettre. "Nous voyons beaucoup d'appels pour des dons et des promesses et nous voyons notre réalité et nous sommes frustrés et cela nous met en colère." Leurs demandes comprennent un approvisionnement en eau et des douches adéquats, un assainissement adéquat, la fourniture d'électricité, de lumière, de chauffage et de tentes pour l'hiver, ainsi que de meilleurs soins médicaux et psychologiques.

Mais l'UE rejettera même ces demandes minimales pour satisfaire des besoins humains fondamentaux, car les difficultés à Kara Tepe ne sont pas un accident, mais une politique délibérée et consciente de dissuasion. Dans le camp de réfugiés incendié de Lipa à Bihac, à la frontière bosno-croate, les réfugiés se battent également pour leur survie sous les yeux de l'UE. Depuis des jours, des centaines de réfugiés campent en plein air dans la neige, confrontés à la mort par gelure sans quasiment aucune aide.

Marcus Bachmann, de l'organisation humanitaire Médecins sans frontières Autriche, a confirmé l'ampleur de la catastrophe dans les camps de réfugiés grecs dans un entretien avec l'hebdomadaire viennois Falter fin décembre. Il était auparavant chef des opérations dans les régions en crise comme l'Afghanistan, la Sierra Leone et le Soudan du Sud. "Mais la dimension de la misère des réfugiés sur les îles grecques me choque aussi", dit-il.

Comparé à ses expériences dans les zones de guerre, les camps grecs ne respectent même pas les normes minimums. "En tant que Médecins sans frontières, nous devons faire des choses en Grèce qui ne sont autrement nécessaires que dans les pays où le système de santé s'est complètement effondré", déclare Bachmann.

Une odeur insupportable imprègne tout le camp de Kara Tepe. Jusqu'à récemment, il n'y avait ni douches ni installations de lavage, les gens devaient se baigner et laver leurs vêtements à la mer. Il n'y a toujours pas d'eau chaude. Il n'y a pas d'évacuation des déchets et des eaux usées. Les eaux usées et l'eau de pluie s'écoulent dans le camp. Les aliments conditionnés ne sont souvent pas comestibles et déjà pourris lorsqu'ils sont distribués.

Les rognures, les excréments, la boue – ces conditions insalubres attirent les rats et autres créatures. Ils rampent dans les tentes la nuit et courent parfois dans le camp pendant la journée, dit Bachmann. "Surtout les enfants sont sérieusement blessés par ces rongeurs", explique-t-il. "Nous avons eu des bébés dans notre clinique avec plusieurs morsures de rats."

"Pendant les mois les plus chauds, viennent aussi les serpents." Il a traité de nombreuses victimes de morsures de serpent à Samos, par exemple. "Nous le faisons généralement au Soudan du Sud ou en République centrafricaine. Mais pas en Europe."

Mais les avertissements et les demandes de Médecins sans frontières ne sont pas entendus dans l'UE ni en Grèce depuis des années, a déclaré Bachmann. "Au contraire, nous constatons que la situation s’est même aggravée."

En plus du coronavirus, les nombreux cas de diarrhée, de maladies respiratoires et cutanées sont endémiques, ainsi que la fièvre typhoïde. Les gens ne reçoivent que 1,5 litre d'eau potable par jour et par personne, même pendant l'été chaud, même si, selon Bachmann, la "norme minimale au début d'une crise de réfugiés" est de 7,5 litres, ce qui est atteint dans les camps en Éthiopie et au Soudan, par exemple. Il résume: "Il faut le dire très clairement: si les gens ne sont pas évacués de là, leur vie est en danger."

Les graves traumatismes que subissent les réfugiés à cause de la guerre, de la fuite et des incendies innombrables dans les camps sont particulièrement graves. Selon Médecins sans frontières, huit personnes sur dix dans les camps viennent de régions en guerre et en crise. La maladie mentale et le risque de suicide augmentent considérablement. L'immense incendie de Moria, au cours duquel plusieurs personnes ont été tuées et blessées, a poussé des milliers de familles à fuir.

Les enfants, qui représentent plus d'un tiers des détenus du camp de Kara Tepe, souffrent le plus. Rien qu'à Lesbos, 49 enfants et jeunes ayant des pensées suicidaires ou faisant des tentatives de suicide ont été traités l'année dernière. Joseph Oertel, qui a travaillé comme conseiller dans un projet thérapeutique pour enfants, dirigé par l'organisation humanitaire Medical Volunteers International à Kara Tepe, a parlé à Der Spiegel d'une "toute nouvelle forme de désespoir dans le nouveau camp".

Au moins 300 policiers sont en opération à Kara Tepe. Dans une interview avec le journal conservateur Kathimerini, le ministre grec de la migration Notis Mitarakis a jubilé: "Vous n'aviez pas ce sentiment de sécurité à Moria, c'était une jungle. Par "sécurité", il entend la répression brutale des réfugiés. La police surveille le camp 24 heures sur 24 et utilise des matraques contre les réfugiés. Les drones, les barbelés et les restrictions de sortie donnent plus au camp le caractère d'une prison, comme l'a expliqué le psychologue pour enfants Thanos Chirvatidis à Der Spiegel. Les enfants ont peur de la police. L'accès des organisations humanitaires et des journalistes au camp est extrêmement difficile.

Mais Kara Tepe n'est qu'un avant-goût de ce qui est à venir. Le gouvernement grec et l'UE veulent construire un camp clôturé d'ici l'été 2021, qui sera probablement juste à côté d'une décharge. La bureaucrate allemande de l'UE Beate Gminder, qui dirige le "Groupe de travail de Gestion de la migration" de la Commission européenne et est responsable de la construction du nouveau camp, n'y voit aucun problème. De meilleurs sites n'étaient pas disponibles, mais la Grèce avait prélevé "de nombreux échantillons" de sol et d'eau, affirme-t-elle dans un entretien avec Der Spiegel.

Le 31 décembre, le premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a rendu visite à Kara Tepe et l'a vanté comme représentant un progrès par rapport à Moria. Gminder passe sous silence et justifie les véritables conditions avec la même effronterie. Le camp avait de nombreux avantages, par exemple, il était situé directement au bord de la mer – "les gens peuvent se baigner". Et en hiver? Eh bien, "de grandes tentes chauffées ont été installées" et "des couvertures chaudes et des sacs de couchage ont été distribués". En ce qui concerne le manque d'eau chaude et d'électricité, ce sont les autorités grecques qui étaient responsables de tous les problèmes, selon Gminder.

La décadence morale et la criminalité émanant de ces propos sont la manifestation d'une politique de l'UE sous direction allemande, qui n'a qu'un seul objectif: se débarrasser des réfugiés à tout prix et écraser sans pitié la résistance dans leurs rangs.

En octobre, le ministre grec des migrations, Mitarakis, s'est vanté de ce que 73 pour cent de réfugiés en moins étaient arrivés en Grèce au cours des neuf premiers mois de l'année par rapport à la même période l'année dernière. Mais la baisse des nouveaux arrivants n'est pas le résultat de la baisse du nombre de réfugiés, mais de l'intensification massive des rejets illégaux et des expulsions sans procédure d'asile.

Le soi-disant "refoulement" des canots pneumatiques dans les eaux turques a non seulement lieu sous les yeux de l'agence européenne de protection des frontières Frontex, mais encore avec sa participation. Selon une lettre interne du directeur de Frontex, Fabrice Leggeri, à la Commission européenne, rapportée par Der Spiegel fin novembre, des responsables allemands ont également été impliqués dans ces refoulements. Le ministère allemand de l'Intérieur tente de dissimuler ces crimes et violations des droits de l'homme.

Début décembre, des journalistes de Der Spiegel ontraconté l'histoire d'une de ces expulsions brutales, qui se produisent toujours plus fréquemment. Deux femmes africaines réfugiées ont été récupérées par des policiers grecs cagoulés après leur arrivée à Lesbos, fouillées, battues ; on leur a craché dessus et les a forcé à se déshabiller. "Avec seize autres personnes cherchant une protection, y compris des mineurs et plusieurs femmes enceintes, selon les réfugiés, les deux femmes ont été laissées sur deux petits radeaux de sauvetage gonflables. Au milieu de la nuit, au milieu de la mer, sans aucune chance d'atteindre la côte par leurs propres moyens." Ce n'est qu'après avoir tenu pendant des heures qu'elles ont été secourues par les garde-côtes turcs et emmenés à Izmir.

Toute l'année 2020 a été marquée par la guerre contre les réfugiés en Grèce. En février, la police grecque a utilisé des gaz lacrymogènes contre les réfugiés qui manifestaient à Lesbos. En mars, la frontière terrestre avec la Turquie a été fermée et le droit d'asile suspendu. Soudainement, des réfugiés ont été piégés dans un no man's land à la frontière gréco-turque sur la rivière Evros. Des soldats et des policiers ont tiré à balles réelles et aux gaz lacrymogènes sur des personnes sans défense; au moins trois réfugiés ont été tués en franchissant la frontière. Dans son action brutale, le gouvernement grec a travaillé en étroite collaboration avec la direction de l'UE de von der Leyen et a reçu le soutien du chef du parti grec Syriza, Alexis Tsipras.

Dans le même temps, le coronavirus se propageait dans toute la Grèce et donc également dans les abris et les camps de réfugiés. En raison d'un manque de tests et de soins de santé inadéquats, de nombreux cas d'infection et de décès parmi les réfugiés n'ont pas été signalés. Sous prétexte de pandémie, l'Europe a également mis un terme aux opérations de sauvetage en mer, accélérant encore davantage les décès massifs en Méditerranée. Cela a été suivi par le dévoilement d'un meurtrier "pacte Asile et migration" qui va encore renforcer la privation des droits civiques, les déportations et finalement les meurtre de réfugiés. De janvier à novembre 2020, plus de 1200 réfugiés ont perdu la vie sur le chemin vers l'Europe.

(Article paru en anglais le 5 janvier 2020)