Les fascistes entrent au Parlement alors que le COVID-19 dévaste la Roumanie

Par Andrei Tudora et Tina Zamfir
4 janvier 2021

Les élections en Roumanie ont eu lieu le 6 décembre, alors que la pandémie de COVID-19, qui a maintenant tué plus de 15.000 personnes, ravageait le pays. L’élection a été marquée par une abstention sans précédent – seuls 30 pour cent des électeurs se sont rendus aux urnes – et par l’émergence du parti fasciste Alliance pour l’unité des Roumains (AUR), qui a recueilli 9 pour cent des voix.

Comment une entité politique jusqu’alors inconnue, fondée l’année dernière et qui, en septembre dernier, n’avait recueilli que moins de 1 pour cent des voix, a-t-elle réussi à devenir essentiellement la troisième force politique du pays? Juste derrière l’alliance Libéraux-Sauver la Roumanie» et l’ex-Parti social-démocrate stalinien?

La réponse se trouve dans la réaction de la classe dirigeante internationale à une crise mortelle du capitalisme, fortement intensifiée par la pandémie de coronavirus. Craignant que sa gestion désastreuse de la pandémie ne déclenche un déferlement de luttes ouvrières, l’élite dirigeante roumaine travaille à la construction d’un mouvement fasciste qu’elle espère utiliser contre la classe ouvrière. Tous les principaux partis bourgeois, les médias et les personnalités culturelles sont impliqués dans cette sale opération.

The Parliament of Romania (Pixabay)

La responsabilité principale en incombe au Parti social-démocrate (PSD), le principal parti à émerger de la bureaucratie stalinienne après qu’elle ait restauré le capitalisme en Roumanie et dans toute l’Europe de l’Est, en 1989. Le PSD a apporté un soutien matériel et politique crucial à la montée du fascisme.

Durant la pandémie, le gouvernement dirigé par le Parti national libéral (PNL) a suivi la politique de la classe dirigeante au plan international – «l’immunité collective». Après une fermeture tardive d’un mois, les autorités ont pour l’essentiel arrêté tout effort pour contenir le virus. Elles ont rouvert l’économie et les écoles tandis que le traçage des contacts dans la population était pratiquement inexistant.

Le résultat a été une catastrophe sociale. Les usines, les écoles et les hôpitaux sont devenus des épicentres de la maladie, avec des pertes massives dans les maisons de soins pour personnes âgées et handicapées. La Roumanie, dont le système de soins de santé pourrit déjà sur pied, a connu l’un des taux de mortalité les plus élevés de l’UE. Les experts de la santé ont en grand nombre accusé le gouvernement d’avoir falsifié les statistiques afin de retarder la prise de mesures, même minimales. Face au nombre croissant des décès et à l’effondrement imminent des hôpitaux, les autorités ont fermé les écoles et les jardins d’enfants un mois après leur ouverture.

Tout au long de l'année, le PSD a dénoncé toutes les mesures, même minimes, pour contenir le virus. Cela a permis au gouvernement de justifier sa politique réactionnaire en invoquant la pression de l'opposition parlementaire.

Le PSD, héritier du Parti communiste stalinien, a de plus en plus adopté le langage et les méthodes des réseaux d’extrême droite déployés à l’international pour protester contre les restrictions anti-pandémie. C’est un secret de polichinelle que les manifestations de cet été contre l’utilisation des masques – auxquelles a participé une bande hétéroclite de fanatiques religieux et de groupes néonazis – ont eu lieu avec la bénédiction des patrons du PSD. Des responsables de niveau inférieur du parti ont supervisé les événements qui ont bénéficié d’une couverture médiatique omniprésente dans les médias alignés sur le PSD.

L’un des groupes les plus en vue lors des manifestations anti-masques était l’AUR, dirigé par George Simion, 34 ans. Provocateur de longue date, Simion est issu du milieu des voyous du football d’extrême droite. Il a passé une grande partie de sa carrière à faire de l’agitation dans la République voisine de Moldavie, de langue roumaine. Il a participé à une violente provocation avec les Hongrois de souche en Roumanie, avant de lancer une candidature au Parlement européen en 2019, qui, bien qu’infructueuse, a reçu une large couverture médiatique.

L’épine dorsale du nouveau parti est constitué d’éléments fondamentalistes religieux, représentés par le co-fondateur du parti, Claudiu Tarziu. Tarziu était un des dirigeants de la Coalition pour la famille, une organisation regroupant des fascistes de différentes religions, tant orthodoxes que protestants. Elle a acquis de la notoriété en tant que principal vecteur du référendum manqué de 2018 visant à modifier la définition de la famille dans la constitution roumaine et à exclure du mariage les couples homosexuels. Le gouvernement PSD de l’époque avait organisé ce référendum et également fait campagne en sa faveur.

En tant qu’écrivain pour divers torchons orthodoxes, Tarziu se caractérise surtout par sa fascination sans honte pour la Garde de fer fasciste de la Roumanie des années 1930.

Un autre personnage douteux et révélateur de ce parti est Calin Georgescu. Bureaucrate de carrière, il a travaillé pour l’ONU et le gouvernement roumain sur les questions d’environnement et de «développement durable». Il est associé au Club de Rome, un groupe de réflexion malthusien. La presse roumaine, qui l’a interviewé à plusieurs reprises, s’est largement intéressée à ses divagations sur le darwinisme social. Il est le candidat de l’AUR au poste de premier ministre.

Un autre élément inquiétant de la physionomie de l’AUR est la présence de généraux de l’armée à la retraite. Le plus connu est l’ancien chef d’état-major Mircea Chelaru. En tant que général en service actif, il a participé à deux reprises à l’érection de bustes de l’ancien dictateur fasciste Ion Antonescu, une fois devant une caserne de l’armée et une autre dans la cour d’une église.

L’AUR a fait l’objet d’une large couverture médiatique dans les semaines précédant l’élection. Simion a été interviewé amicalement à la télévision nationale et par les trois des journalistes les plus connus du pays.

La précipitation avec laquelle on a préparé la nouvelle formation politique à l’élection a requis un effort concerté des principaux partis bourgeois. Une enquête du blog Galatimedia, citée par G4 media, a révélé que dans un comté, la plupart des candidats de l’AUR appartenaient à des mouvements du PSD ou du PNL; dans de nombreux cas, il s’agissait même d’élus locaux du PSD ou du PNL.

Cosmin Gusa, spécialiste en communication politique et magnat des médias employé par les deux grands partis bourgeois, a salué la nouvelle formation après l’élection, louant son «message unificateur et patriotique, la lutte de rue contre les excès auxquels la Roumanie est soumise».

Si un certain nombre de journalistes et d’hommes politiques ont exprimé leur inquiétude concernant l’entrée des fascistes au Parlement, tous – y compris les médias traditionnels et les commentateurs de la pseudo-gauche – font preuve d’un degré de complaisance réellement criminel. Des appels sont lancés, des assurances données que les principaux partis – les mêmes forces qui ont créé et nourri l’AUR – «isoleraient» le nouveau parti. Un autre argument est que la nouvelle formation est similaire aux nombreux autres partis «anti-establishment» ayant vu le jour en Roumanie au cours des deux dernières décennies.

Les semaines qui ont suivi les élections ont déjà prouvé à quel point ces affirmations sont frauduleuses. L’AUR a reçu une légitimité et le président a invité le parti à des pourparlers officiels pour former un nouveau gouvernement. Simion a tenu des discussions de haut niveau avec les dirigeants du PSD et le parti s’est vu confier la direction de quatre commissions parlementaires.

L’AUR est similaire aux partis d’extrême droite à l’international, comme l’AfD en Allemagne et le parti Vox en Espagne. C’est une arme fait-main de la classe dirigeante, qui est terrifiée par la colère sociale explosive de la classe ouvrière. Ses références à la Garde de fer – l’une des organisations les plus meurtrières et les plus démentes de l’histoire – doivent servir d’avertissement urgent aux travailleurs en Roumanie et dans le monde. Il n’existe qu’un moyen de vaincre le danger de la réaction fasciste : la mobilisation indépendante de la classe ouvrière au niveau international contre le capitalisme et pour le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 30 décembre 2020)