Travailleurs québécois en colère après l’entente pourrie de la FIQ:

Construisez de nouvelles organisations de lutte, pas un nouveau syndicat!

Par Laurent Lafrance et Richard Dufour
19 décembre 2020

La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) représentant la majorité des infirmières de la province a conclu, le 9 décembre dernier, une entente de principe avec le gouvernement de François Legault qui maintient des conditions de travail insoutenables, y compris un régime de travail forcé à coups de décrets ministériels.

Face à une pandémie qui fait rage, la FIQ et l’ensemble des syndicats n’ont pas exigé une pleine protection des travailleurs de la santé placés en première ligne. Ils n’ont pas réclamé les mesures nécessaires pour combattre le coronavirus, y compris l’arrêt immédiat de toute activité économique non essentielle avec pleine compensation pour les travailleurs touchés. Ils ont plutôt appuyé la campagne de l’élite dirigeante pour un retour au travail, basée sur une politique de «l’immunité collective» qui accorde la priorité absolue à «l’économie», c’est-à-dire l’extraction de profits, au détriment des vies humaines.

L’accord de la FIQ a généré une vive hostilité parmi les travailleurs de la base, plusieurs se tournant vers les réseaux sociaux pour exprimer leur indignation. «Maintenant la FIQ travaille pour le gouvernement», a écrit l’un d’eux sur Facebook. Un groupe d’infirmières a publié un sondage pour savoir si les membres étaient favorables à la création d’un nouveau syndicat «qui nous représentera mieux que la FIQ». La vaste majorité des quelque 620 répondants ont répondu par l’affirmative, ce qui soulève plusieurs questions fondamentales.

[image]Des infirmières de la FIQ participent à une action de protestation contre l’aggravation des conditions de travail depuis la pandémie (crédit : Joëlle Bilodeau) – synd-d19-photo.jpg[/image]

Les infirmières et autres travailleurs du secteur public, qui sont révoltés avec raison par le nouvel acte de trahison de la FIQ, doivent comprendre qu’il ne s’agit pas d’un processus isolé. Cela fait des décennies que les syndicats, dans tous les secteurs d’activité et dans tous les pays, imposent les diktats du patronat en sabotant tout mouvement de résistance de la classe ouvrière contre l’austérité capitaliste.

Le rôle direct des syndicats dans l’assaut patronal sur les emplois, les salaires et les services publics est un processus international, qui a occasionné une énorme perte d’influence de leur part. En France, en Angleterre, aux États-Unis et ailleurs dans le monde, le pourcentage et même le nombre de travailleurs syndiqués ont subi un déclin marqué. Ce processus est également en cours au Canada, bien qu’à un rythme moins rapide.

La transformation des syndicats en agences ouvertes de la grande entreprise ne se limite pas à un syndicat en particulier. Elle ne découle pas des mauvais choix ou des actions malveillantes de tel ou tel chef syndical, mais de la perspective nationaliste et procapitaliste de ces organisations et de leur rôle objectif en tant que pourvoyeur de main-d’œuvre qui accepte les rapports d’exploitation du travail salarié et la subordination de la vie économique au profit privé.

À une époque précédente, lorsque la production se déroulait encore largement à l’intérieur des frontières nationales, il était possible pour les travailleurs d’arracher certaines concessions économiques au moyen de luttes militantes.

Mais les avancées technologiques de la fin des années 1970, notamment en matière de transports, télécommunications et informatique, ont permis l’émergence d’entreprises transnationales pouvant déplacer la production aux quatre coins du globe à la recherche de la main-d’œuvre la moins coûteuse – ce qu’on appelle la mondialisation de l’économie.

La mondialisation a porté à son paroxysme la compétition pour les marchés et les profits. La classe dirigeante de chaque pays cherche à attirer les investissements et accroître la compétitivité de «ses» grandes sociétés par une baisse massive des taxes sur la grande entreprise et une politique accélérée de privatisations, dérèglementation et coupes sociales.

Par conséquent, les partis de toute étiquette politique ont appliqué un féroce régime d’austérité capitaliste. Cela comprend les partis traditionnellement associés aux syndicats tels que le Parti travailliste britannique, le Parti socialiste français ou le NPD (Nouveau parti démocratique) canadien, qui ont joué un rôle clé pour éliminer les concessions limitées de type État-providence qu’ils présentaient à une période précédente comme la preuve qu’on pouvait réformer le capitalisme.

Le tournant corporatiste des syndicats

Ce sont ces changements objectifs dans le processus de production qui ont totalement sapé la politique de pression et le programme national-réformiste des syndicats.

Ces derniers, en tant qu’organisations ancrées dans l’État national, qui acceptent la production pour le profit et la propriété privée des moyens de production, sont organiquement incapables d’avancer la seule stratégie viable dans ces nouvelles conditions: l’unité internationale des travailleurs dans la lutte contre le capitalisme.

Les syndicats ont plutôt poussé leur nationalisme à sa logique ultime: la politique corporatiste consistant à s’intégrer profondément à la haute direction des entreprises et à l’État capitaliste.

Les bureaucrates syndicaux siègent sur toute une série de comités tripartites (syndicat, patronat, gouvernement) mis sur pied pour accroître la compétitivité de «nos entreprises» en attaquant les emplois, les salaires, les régimes de retraite et les services publics.

Ils cherchent à compenser la baisse des cotisations syndicales découlant de leurs trahisons continuelles des luttes ouvrières par d’autres sources de revenus. La FTQ (Fédération des travailleurs du Québec), par exemple, contrôle le Fonds de solidarité. Ce fonds de capital à risque, avec un actif net de plus de 13 milliards de dollars, a investi dans des milliers d’entreprises au Québec et développé ainsi un incitatif financier direct à les rentabiliser en intensifiant l’exploitation des travailleurs.

Il est impossible de faire tourner la roue de l’histoire à reculons. Toute une brochette d’organisations petites-bourgeoises de la pseudo-gauche comme la Riposte (Fightback), Alternative Socialiste et leurs homologues dans d’autres pays prétendent que par la pression des membres de la base, ces appareils sclérosés et corrompus qu’on nomme syndicats pourraient retrouver leur «militantisme» d’une période révolue.

Cette approche ahistorique vise à préserver la domination des syndicats procapitalistes et à empêcher l’émergence d’un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière.

Les luttes militantes des années 60 et 70 au Canada et au Québec faisaient partie d’une rébellion internationale de la classe ouvrière, qui prenait souvent la forme de grèves sauvages en opposition à l’appareil syndical. Au Québec, la bureaucratie syndicale a cherché à contenir ce mouvement à l’intérieur du cadre capitaliste en isolant les travailleurs québécois de leurs frères et sœurs de classe du reste du Canada et des États-Unis, et en les subordonnant politiquement au Parti québécois propatronal et à son programme réactionnaire du séparatisme québécois.

Le virage à droite des syndicats les amène aujourd’hui à travailler main dans la main avec la CAQ (Coalition Avenir Québec) de Legault, un représentant des sections les plus rapaces de l’élite dirigeante qui dénonce les salaires «trop élevés» du secteur manufacturier, exige un démantèlement accéléré des programmes sociaux, et attise le chauvinisme québécois pour diviser la classe ouvrière.

L’histoire de la FIQ

Le cul-de-sac dans lequel mènerait tout projet de formation d’un nouveau syndicat est démontré par l’histoire de la FIQ elle-même. La Fédération des infirmières et infirmiers du Québec (FIIQ) a vu le jour en 1987 suite à la fusion de trois syndicats infirmiers dont la plupart avaient quitté la Confédération des syndicats nationaux (CSN) à la fin des années 1970.

Sous prétexte de vouloir mieux défendre les intérêts de leurs membres dans un syndicat distinct et censé «plus militant», la création de la FIIQ s’inscrivait dans la division de longue date des travailleurs selon les corps de métiers.

Fois après fois la FIIQ, devenue FIQ en 2006, a négocié des conventions collectives remplies de reculs. En isolant les infirmières du reste des travailleurs du secteur public et de la classe ouvrière plus largement, la FIQ a affaibli la résistance des travailleurs et facilité l’imposition des coupures.

En 1999, deux ans après avoir orchestré avec le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, en compagnie des centrales syndicales du secteur public, des départs massifs à la retraite au nom du «déficit zéro», la FIIQ a saboté une grève 23 jours des infirmières. Sa dirigeante Jennie Skene avait refusé de faire appel aux travailleurs du secteur public dans le cadre d’une lutte contre l’austérité du gouvernement Bouchard sur la base que leur négociation était un cas séparé.

De la même manière, les autres syndicats avaient laissé les infirmières seules devant la répression et les lois spéciales de Bouchard. Cette trahison a ensuite frayé la voie aux attaques continues des gouvernements péquistes et libéraux successifs, et maintenant de la CAQ, sur les emplois et les services publics.

Pour de nouvelles organisations et une nouvelle stratégie de lutte

Tous les syndicats poursuivent la même politique de sabotage des luttes ouvrières et sociales. Lors de la grève étudiante de 2012 au Québec, les centrales syndicales sont intervenues pour empêcher les travailleurs, qui commençaient à descendre en masse dans la rue contre les mesures de répression du gouvernement libéral de Jean Charest, de se joindre aux étudiants dans un mouvement plus large contre l’austérité. La FTQ a alors lancé son mot d’ordre «Après la rue, les urnes» pour mettre fin à la grève et détourner l’opposition sociale montante derrière le parti de la grande entreprise qu’est le PQ.

Deux cent mille personnes ont manifesté à Montréal le 22 mars 2012 en soutien de la grève étudiante pour la défense de l’éducation publique

En 2015, le Front commun intersyndical a laissé traîner en longueur les négociations pour le renouvellement des conventions collectives. Il a séparé les revendications des travailleurs du secteur public de l’opposition de masse qui se développait contre les féroces mesures d’austérité du gouvernement libéral de Philippe Couillard. Et alors que la pression montait en faveur d’une grève générale, il a rapidement mis fin à des grèves partielles limitées et imposé un contrat plein de concessions en invoquant à la dernière minute la menace d’une loi spéciale. La même ligne essentielle de trahison a été suivie par les syndicats prétendument «indépendants» et «militants» que sont la FIQ et la Fédération autonome de l’enseignement (FAE).

Ces expériences démontrent la nécessité pour les travailleurs de rejeter le programme nationaliste des syndicats et d’adopter une nouvelle stratégie. Celle-ci doit être basée sur l'unité de la classe ouvrière canadienne (francophones, anglophones et immigrants) dans la lutte commune, aux côtés de leurs frères et sœurs de classe des États-Unis et d’outremer, contre le capitalisme en faillite.

Pour aller de l'avant, une telle lutte exige une rupture politique et organisationnelle avec la bureaucratie syndicale procapitaliste, et la formation de nouvelles organisations de lutte, contrôlées par les membres de la base.

Les infirmières et les travailleurs du secteur public doivent former des comités de sécurité de la base, complètement indépendants des syndicats. Faisant passer les vies humaines avant les profits, ces comités pourront assurer la protection du personnel de santé et du grand public, tout en défendant les emplois, les conditions de travail et les services publics.

Ce qui est en jeu n’est pas une simple négociation pour de meilleures conventions collectives. Les travailleurs ne sont pas confrontés au seul gouvernement Legault, mais à la politique de classe de toute l’élite dirigeante québécoise et canadienne. Celle-ci est prête à utiliser les lois spéciales, et tout l’arsenal répressif de l’État capitaliste, pour imposer de nouvelles attaques anti-ouvrières.

Les travailleurs font face à un combat politique. La construction d’un réseau de comités de la base doit être liée à la lutte pour un gouvernement ouvrier voué à la réorganisation socialiste de la société afin d’utiliser les ressources disponibles pour satisfaire les besoins sociaux de tous, et non les profits d’une minorité.