La politique d’«immunité collective» de la Suède produit un désastre

Par Bryan Dyne
15 décembre 2020

La politique d’«immunité collective» menée par le gouvernement suédois en réponse à la pandémie de COVID-19 a produit une catastrophe. Les hôpitaux suédois sont submergés et les cadavres s’entassent dans les morgues, la Norvège et le Danemark, ses voisins, ont offert d’intervenir en apportant une aide d’urgence.

Un patient dans une unité de soins intensifs (Photo: Wikimedia Commons)

La région de Stockholm, la plus grande ville de Suède, a averti que ses unités de soins intensifs étaient à 99 pour cent de leur capacité. Cela rend le système médical de la région incapable de faire face à de nouveaux cas graves de COVID-19. La Suède est en train de vivre la définition classique d’un événement faisant un nombre énorme de victimes. Ses hôpitaux sont totalement débordés et incapables de faire face à un afflux de nouveaux cas, le danger grandit d’une augmentation massive des décès.

La réponse de la Suède à la pandémie, qui a consisté à encourager écoles et entreprises à rester ouvertes, alors que la plupart des pays du monde mettaient en place des mesures de confinement en mars, a été saluée comme un modèle par tous les secteurs de l’establishment politique américain et européen. Mais aujourd’hui, cette politique se trouve démasquée comme le parfait moyen d’organiser de la mort à grande échelle.

Plus de 7.500 personnes sont mortes de la COVID-19 en Suède, un pays de seulement 10 millions d’habitants. Bien que la population de la Suède ne représente que deux tiers de la population de la Norvège et du Danemark, elle compte quatre fois plus de décès. Corrigé de la population, le taux de mortalité de la Suède est près de cinq fois celui du Danemark et près de dix fois celui de la Norvège. On compte aujourd’hui en moyenne plus de 5.000 cas par jour dans l’ensemble du pays, dont 1.500 pour la seule ville de Stockholm.

Cette catastrophe est le résultat d’une politique délibérée, baptisée «immunité collective» par ses partisans: laisser la pandémie se propager librement. La Suède fut le premier pays à la mettre en œuvre. Beaucoup de pays l’ont ensuite adoptée dans une grande partie du monde sans le dire ouvertement.

Le gouvernement suédois a nié avoir délibérément laissé la pandémie se propager. Mais, l’épidémiologiste en chef du pays, Anders Tegnell, a admis dans des courriers électroniques privés qu’un objectif explicite de sa politique de maintien des écoles ouvertes était de s’assurer qu’une plus grande partie de la population soit infectée.

Johan Giesecke, le prédécesseur de Tegnell, qui pense comme lui, écrivait dans un courriel adressé à une compagnie d’assurance suédoise en mars: «Je crois que le virus va déferler comme une tempête sur la Suède et infecter pratiquement tout le monde dans un ou deux mois. Je crois que des milliers de personnes sont déjà infectées en Suède… tout cela prendra fin lorsque tant de personnes auront contracté le virus et seront donc immunisées que le virus n’aura nulle part où aller (la soi-disant immunité collective?)».

Nombre cumulé de décès confirmés dus au COVID-19 par million de personnes (Source: Notre monde en données)

Ce «modèle suédois» a été préconisé par les trois principaux journaux américains — le Wall Street Journal, le New York Times et le Washington Post — ainsi que par une grande partie de la presse internationale, et il a constitué un modèle de comment «équilibrer» la préservation de la vie humaine face aux besoins de l’économie.

En mars, alors que le Congrès s'apprêtait à adopter le plan de sauvetage de Wall Street, de plusieurs milliers de milliards de dollars, dans le cadre de la Loi CARES, le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman a dénoncé les mesures de confinement et lancé l'offensive de la classe dirigeante pour « rouvrir l'économie » ; il écrivit que le « remède » ne devait pas être « pire que la maladie ». Ce slogan a été immédiatement repris par Donald Trump. Fin avril, il a exigé que tout le monde « s'adapte au coronavirus – à dessein – comme la Suède tente de le faire ». L'objectif de Stockholm était « l'immunité collective par l'exposition », a-t-il poursuivi.

En mai, le Washington Post a publié un éditorial suggérant que la Suède avait fait «le bon choix» en ne se confinant pas pendant sa première vague et que c’était un «exemple valant la peine d’être imité».

Le magazine d’information allemand Der Spiegel a accordé une longue interview à Johann Carlson, directeur général de l’Agence suédoise de santé publique, pour y affirmer que «fermer les écoles [était] excessif». Les semaines suivantes paraissaient un éditorial du Financial Times britannique intitulé «La Suède choisit une troisième voie sur le coronavirus» et un article du journal politique américain Foreign Affairs, «La stratégie suédoise sur les coronavirus sera bientôt celle du monde».

Étant donné l’énorme couverture, presque uniformément positive, du «modèle suédois» dans la presse américaine et internationale, elle a sans aucun doute été élaborée en collaboration avec les États-Unis et d’autres pays.

En d’autres termes, la Suède est devenue un test pour la mise en œuvre d’une politique qui allait bientôt être déployée partout. En conséquence de quoi des centaines de milliers de gens ont perdu la vie inutilement dans le monde entier.

Le premier ministre britannique Boris Johnson a clairement indiqué en mars que son gouvernement laisserait les familles «perdre des êtres chers avant leur temps», comme solution à la pandémie de coronavirus. Il a été rejoint par le président américain Donald Trump qui s’est mis à la tête de la campagne, mise en œuvre par les gouverneurs démocrates et républicains dans tout le pays, pour mettre fin aux fermetures partielles et rouvrir écoles et lieux de travail.

De telles méthodes sont désormais la norme à l’international. Au Brésil (6,8 millions de cas, 181.000 décès) le président fasciste Jair Bolsonaro a qualifié le coronavirus de «petite grippe». En Inde (9,8 millions de cas, 143.000 décès) le gouvernement du premier ministre Narendra Modi prévoit que la moitié des 1,3 milliard d’habitants du pays seront infectés d’ici février prochain. Au Mexique (1,2 million de cas, 113.000 décès) le président Andrés Manuel López Obrador (abrégé en AMLO) porte rarement des masques en public et minimise constamment le danger de la pandémie.

Aux États-Unis (16,6 millions de cas, 306.000 décès), le président élu Joe Biden a clairement indiqué que les écoles et les entreprises resteront ouvertes sous son administration, quelle que soit l’ampleur de la pandémie.

Le résultat final a été une année de mort en masse. Plus de 72,5 millions de cas de coronavirus ont été signalés dans le monde et au moins 1,61 million de décès ont été enregistrés. De plus, ces chiffres sont connus pour être une sous-estimation ; les chiffres de «surmortalité» montrent que le nombre de décès dans certaines régions est 50 pour cent plus élevé que les chiffres officiels.

Comme l’a écrit le «World Socialist Web Site» la semaine dernière:

La normalisation de la mort découle de la décision, dictée par les intérêts de classe, de traiter la «santé économique» et la «vie humaine» comme des phénomènes comparables, la première étant prioritaire sur la seconde. Une fois la légitimité de cette comparaison et de cette hiérarchisation acceptée — comme elle l’est par l’establishment politique, les oligarques et les médias — la mort de la masse est considérée comme inévitable.

C’est de cet affreux calcul que découle le slogan «le remède ne peut pas être pire que la maladie».

Tels sont les calculs de l’élite dirigeante. Mais aux yeux des milliards de gens dans le monde qui ont dû faire face à l’horreur de la pandémie, les idées d’«immunité collective» sont totalement discréditées.

L’establishment médiatique américain a affirmé que le modèle suédois constituait une «alternative» aux mesures destinées à contenir la maladie, parce que la classe dirigeante jugeait ces mesures inacceptables.

Le Parti de l'égalité socialiste avance les revendications suivantes:

Arrêt immédiat de toute production sur les lieux de travail non essentiels et fermeture les écoles. Si les experts en santé publique ont averti, à juste titre, que les déplacements pendant la pandémie présentaient des risques massifs, le fait est que les usines et les écoles sont tout aussi dangereuses que les aéroports. Et pourtant, les épidémies sur les lieux de travail et dans les écoles sont systématiquement couvertes et ignorées.

Fourniture d’un revenu mensuel à toutes les familles afin de garantir un niveau de vie décent jusqu’à ce qu’un retour au travail soit possible. Fourniture d’une aide aux petites entreprises, d’un montant suffisant pour maintenir la viabilité économique et les salaires des employés jusqu’à ce que les activités puissent reprendre.

Allocation de milliers de milliards de dollars pour accélérer la production et la distribution gratuite de vaccins et pour développer l’infrastructure sanitaire, notamment pour les tests et la recherche de contacts.

La seule force sociale capable d’un tel effort est la classe ouvrière internationale. Les travailleurs suédois doivent s’unir à leurs alliés de classe en Inde, au Brésil, au Mexique, aux États-Unis et dans tous les autres pays pour mettre fin au sacrifice insensé et évitable de millions de vies, et remplacer l’ordre capitaliste réactionnaire et meurtrier par le socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 14 decembre 2020)