200 ans depuis la naissance de Friedrich Engels

Par Peter Schwarz
30 novembre 2020

Friedrich Engels est né il y a 200 ans, le 28 novembre 1820. Avec son ami Karl Marx, qui était de deux ans et demi son aîné, Engels a cofondé le socialisme scientifique. Deux cents ans plus tard, l'œuvre de leur vie est d'une brûlante actualité. Ils furent beaucoup plus clairvoyants que les innombrables universitaires qui ont rempli des bibliothèques entières en tentant de réfuter le marxisme.

Friedrich Engels en 1891

Les marchés financiers sont totalement hors de contrôle; les guerres commerciales menacent de se transformer en troisième guerre mondiale; des régions entières du monde sont détruites par des guerres néocoloniales brutales; la démocratie se désintègre dans le pays capitaliste le plus important, les États-Unis; une catastrophe environnementale est imminente; des centaines de milliers de personnes meurent de façon entièrement évitables en raison de la pandémie de coronavirus; le niveau des inégalités sociales est tel que 26 individus possèdent autant de richesse que la moitié la plus pauvre de la population mondiale – tout cela confirme que «la société bourgeoise moderne», comme l'écrivaient Marx et Engels dans le Manifeste communiste de 1848, « ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées ».

Marx et Engels ne se sont pas bornés à analyser les contradictions du capitalisme et à prédire sa chute. Ils étaient tous deux des révolutionnaires. On ne peut comprendre leur travail théorique s'il est séparé de leur activité politique et révolutionnaire. Ce qui les distinguait de tous les socialistes précédents, démocrates petits-bourgeois et autres critiques des régimes politiques, était l'idée que seule la conquête du pouvoir par la classe ouvrière, la seule «classe vraiment révolutionnaire» de la société bourgeoise, pouvait empêcher une rechute dans la barbarie, abolir la division de la société en classes et jeter les bases d'un énorme bond en avant dans la civilisation et la culture humaines.

Engels souligna ce point lorsqu'il s'est exprimé sur la tombe de son ami en 1883, déclarant:

Car Marx était avant tout un révolutionnaire. Contribuer, d'une façon ou d'une autre, au renversement de la société capitaliste et des institutions d’État qu'elle a créées, collaborer à l'affranchissement du prolétariat moderne, auquel il avait donné le premier la conscience de sa propre situation et de ses besoins, la conscience des conditions de son émancipation, telle était sa véritable vocation. La lutte était son élément. Et il a lutté avec une passion, une opiniâtreté et un succès rares. [1]

Il en va de même pour Engels. En 1935, 40 ans après la mort d'Engels, Trotsky a fait un portrait de lui dans un essai brillant dans lequel il a comparé Engels à Karl Kautsky, qui travailla aux côtés d'Engels à Londres pendant de nombreuses années, devint l'un des principaux théoriciens marxistes de la Deuxième Internationale, et qui finalement émergea comme un adversaire acharné de la Révolution d'Octobre.

Engels voyait même alors en Kautsky, selon Trotsky, «un petit-bourgeois viennois, content de lui, égoïste et conservateur». Il a aidé Kautsky et Eduard Bernstein, qui a également passé du temps à Londres, « à acquérir la méthode marxiste ». «Mais il ne pouvait », poursuit Trotsky « greffer en eux ni la volonté révolutionnaire ni la capacité de penser avec hardiesse. Ces élèves étaient et sont restés les enfants d'un autre lit […] Durant sa longue vie toute entière Kautsky fût en mesure de louvoyer autour des conclusions qui menaçaient de déranger sa paix physique et mentale. Ce n'était pas un révolutionnaire, et c'est cette barrière infranchissable qui l'a séparé du "Général Rouge" [Engels], écrivit Trotsky. [2]

La contribution d'Engels au marxisme

Engels jeune homme

La contribution d'Engels au développement du marxisme est souvent sous-estimée. Il a lui-même admis, sans aucune trace d'envie, qu'il fut un ‘deuxième violon’ du vivant de Marx. Mais il faut ajouter qu'il ne l’a pas maîtrisé moins merveilleusement que Marx en étant le premier, et que leur interaction leur a donné l'inspiration mutuelle qui leur permit d’atteindre continuellement de nouveaux sommets.

Il serait impossible « dans toute l'histoire du monde de trouver un semblable exemple de deux hommes d'un tel puissant tempérament et d'une telle indépendance idéologique que Marx et Engels, qui sont restés la vie entière aussi indissolublement liés par l'évolution de leurs idées, leur activité sociale et leur amitié », a observé Trotsky. La collaboration des deux amis était si vaste, « jusqu'à rendre impossible à quiconque de distinguer leurs travaux. Cependant, infiniment plus importante que leur collaboration purement littéraire fut la communauté d'esprit qui a régné entre eux, et qui n'a été jamais rompue […] Pendant quelque quatre décennies, dans leur lutte continuelle contre la science officielle et les superstitions traditionnelles, Marx et Engels se sont servis mutuellement d'opinion publique ».[3]

Engels a apporté une contribution importante à leur vision commune du monde, en particulier dans le domaine de l'économie politique et de la compréhension du rôle révolutionnaire de la classe ouvrière. En raison de son milieu familial et de ses trente ans de carrière dans les affaires, ainsi que de sa connaissance approfondie du mouvement ouvrier en Angleterre, première puissance industrielle à l'époque, il possédait des connaissances de première main sur ces questions. De plus, il avait un esprit encyclopédique – il maîtrisait activement ou passivement plus de deux douzaines de langues. « Ses connaissances de la philosophie, de l'économie, de l'histoire, de la physique et de la science militaire auraient suffi à une bonne douzaine de professeurs ordinaires ou extraordinaires […] », comme l'a fait remarquer Trotsky. [4]

Engels est né, l'aîné de neuf enfants, d'un homme d'affaires du textile à Barmen, aujourd'hui un quartier de la ville de Wuppertal. Il a fréquenté une école secondaire, mais a été contraint d'interrompre ses études dans sa dernière année par son père, qui voulait qu'il commence son apprentissage dans son entreprise. À partir de l'été 1838, il poursuivit sa formation dans la ville cosmopolite de Brême pendant trois ans, où débute également sa carrière littéraire. Engels a publié les « Lettres de Wuppertal » sous un pseudonyme dans le Telegraph für Deutschland, libéral de gauche, dans lequel il réglait ses comptes avec la piété bigotte de sa région d'origine et du ménage de ses parents, et mettait à nu la misère sociale des ouvriers industriels.

Peu avant son 21e anniversaire, Engels est allé à Berlin pendant un an, officiellement pour terminer son service militaire. Cependant, il s'est concentré sur une étude intensive de la philosophie et a établi des contacts étroits avec les Jeunes Hégéliens. Il a continué son œuvre littéraire. Il a écrit pour, entre autres publications, le Rheinische Zeitung édité par Karl Marx, mais n'a eu aucun contact personnel avec Marx à part une brève rencontre. Le jeune Engels a fait forte impression dans le domaine de la philosophie. Il a déclenché un tollé considérable avec deux essais polémiques exceptionnels publiés de manière anonyme contre l'irrationalisme de Schelling, qui avait repris la chaire de Hegel à l'Université de Berlin.

À la fin de 1842, Engels est allé travailler pour l'entreprise de son père à Manchester. Il a utilisé son temps là-bas pour s’immerger dans l'économie politique classique, étudier la condition de la classe ouvrière et entrer en contact étroit avec le mouvement ouvrier britannique. Ce fut également la période où il tomba amoureux de Mary Burns, une ouvrière irlandaise, qui resta sa compagne jusqu'à sa mort prématurée en 1863.

Plusieurs mois avant l'arrivée d'Engels, le mouvement chartiste avait atteint son apogée. Avec 70 000 membres, c'était le premier mouvement politique de masse de la classe ouvrière partout dans le monde. Les chartistes ont recueilli 3,3 millions de signatures sur une pétition présentée à la Chambre des communes appelant au suffrage universel pour tous les hommes de plus de 21 ans et à une série de réformes sociales. Le rejet de la pétition par la Chambre des communes a déclenché une série de grèves qui ont été brutalement réprimées. Engels se lie d'amitié avec le leader chartiste de gauche Julian Harney et écrit pour son journal, le Northern Star. Il a également eu des contacts avec les adeptes du socialisme utopique de Robert Owen.

Puis, au début de 1844, Engels, 23 ans, publia l'article Esquisse d’une critique de l’économie politique, qui eut un impact majeur sur Marx. C'était la première tentative de fonder la justification du socialisme sur l'économiepolitique plutôt que sur des postulats éthiques ou moraux. Dans l'article, Engels examinait, « d'un point de vue socialiste les phénomènes essentiels du régime économique moderne, conséquences inévitables du règne de la propriété privée », comme l'écrit plus tard Lénine dans une nécrologie d'Engels. [5]

Un an plus tard, Engels résumait ses observations dans le livre La situation de la classe laborieuse en Angleterre, dont Marx s'inspirerait plus tard dans la rédaction du Capital. Il y dépeint le prolétariat non seulement comme une classe souffrante, mais bien plutôt comme une classe combattante, comme le porteur de la révolution socialiste.

L’Esquisse d’une critique de l’économie politique d’Engels parut dans la première – et unique – édition des Deutsch- Französische Jahrbücher, que Marx et Arnold Ruge publièrent à Paris après avoir été contraints de fuir l'État réactionnaire prussien. Dans le même volume, Marx publia l’article Critique de la philosophie du droit de Hegel, un jalon dans sa rupture avec l’idéalisme hégélien.

Collaboration de Marx et Engels

Marx et Engels lors de leur première rencontre à Paris. Scène du film Le jeune Marx [source: Kris Dewitte, Neue Visionen Filmverleih]

L'étroite coopération de Marx et Engels, qui durera jusqu'à la mort de Marx 39 ans plus tard, commença à ce stade. À son retour de Manchester, Engels a rencontré Marx à Paris pendant 10 jours de discussions intensives, qui ont abouti à un accord sur toutes les questions importantes. Le résultat de cette discussion fut La sainte famille: Critique de la critique critique, un règlement de comptes impitoyable avec les Jeunes Hégéliens, ouvrage écrit conjointement et publié au début de 1845.

Les Jeunes-Hégéliens, qui se présentaient comme incroyablement révolutionnaires, prônaient une critique qui se plaçait au-dessus de toutes les classes et de tous les partis, rejetaient toute activité pratique et considéraient la classe ouvrière avec mépris comme une masse non critique. L'anarchisme et la «théorie critique» de l'école de Francfort devaient se baser plus tard sur les Jeunes-Hégéliens. « Exiger ainsi la transfor­mation de la conscience revient à interpréter différemment ce qui existe, c'est-à-dire à l'accepter au moyen d'une interprétation différente », écrivirent Marx et Engels avec dédain. [6]

« En dépit de leurs phrases pompeuses, qui soi-disant ‘bouleversent le monde’ les Jeunes-Hégéliens » notaient Marx et Engels, « sont les plus grands conservateurs ». Ils oubliaient « qu'ils ne luttaient pas du tout contre le monde existant réellement en combattant uni­quement la phraséologie de ce monde ».

La citation ci-dessus est tirée de L'Idéologie allemande, un ouvrage complet rédigé conjointement par Marx et Engels à Bruxelles à l'hiver 1845-1846, où Engels avait rejoint Marx. L’ouvrage a continué la critique des Jeunes-Hégéliens et l'a élargie pour y inclure Ludwig Feuerbach. Feuerbach avait été le premier à critiquer l'idéalisme objectif de Hegel d'un point de vue matérialiste et avait ainsi exercé une influence considérable sur Marx et Engels. Mais son matérialisme excluait la pratique humaine et restait ainsi contemplatif, passif et anhistorique.

Dans L'Idéologie allemande, Marx et Engels ont élaboré la conception matérialiste de l'histoire sur laquelle seront basés leurs chefs-d'œuvre ultérieurs. « Cette conception de l'histoire a donc pour base le développement du procès réel de la production, et cela en partant de la production matérielle de la vie immédiate; elle conçoit la forme des relations humaines liée à ce mode de production et engendrée par elle, je veux dire la société civile à ses différents stades, comme étant le fondement de toute l'histoire, ce qui consiste à la représenter dans son action en tant qu'État aussi bien qu'à expliquer par elle l'ensemble des diverses productions théoriques et des formes de la conscience, religion, philosophie, morale, etc., et à suivre sa genèse à partir de ces productions… »

[Cette conception matérialiste de l’histoire] « n'explique pas la pratique d'après l'idée, elle explique la formation des idées d'après la pratique matérielle; elle arrive par conséquent à ce résultat, que toutes les formes et produits de la conscience peuvent être résolus non pas grâce à la critique intellectuelle […] mais uniquement par le renversement pratique des rapports sociaux concrets d'où sont nées ces sornettes idéalistes. Ce n'est pas la critique, mais la révolution qui est la force motrice de l'histoire, de la religion, de la philosophie et de toute autre théorie. »

Une révolution a lieu quand « les éléments matériels d'un bouleversement total sont, d'une part, les forces productives existantes et, d'autre part, la formation d'une masse révolutionnaire qui fasse la révolution, non seulement contre des conditions particulières de la société passée, mais contre la "production de la vie" antérieure elle-même, contre l'"ensemble de l'activité" qui en est le fondement… » [7]

Marx et Engels n'ont pas réussi à publier L'Idéologie allemande, qui n'a paru dans son intégralité qu'en 1932. Mais ils avaient atteint leur objectif le plus important: l'auto-clarification. Les travaux sur l'Idéologie allemande ontabouti au plus grand programme politique jamais écrit, le Manifeste du Parti communiste. En 1847, Marx et Engels rejoignirent la Ligue des Justes, dans laquelle de nombreux exilés allemands étaient actifs. La Ligue les avait invités et avait accepté de changer son nom à leur demande à la Ligue communiste. Marx et Engels furent chargés par la Ligue d'écrire le manifeste.

C'est un grand défi de rendre justice en quelques phrases à cet ouvrage qui continue d'impressionner le lecteur aujourd'hui par sa clarté, sa clairvoyance et son audace. Marx et Engels y esquissent en quelques grandes lignes le développement dynamique du système capitaliste, qui abat toutes les frontières régionales et nationales, exacerbe les contradictions de classe et se révèle finalement incapable de contrôler les forces qu'il a mises en mouvement. « Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les prolétaires », ont écrit Marx et Engels.

S'ensuit un programme socialiste révolutionnaire, dont les caractéristiques fondamentales ont conservé leur validité à ce jour. Son axe central est l'indépendance politique de la classe ouvrière et son caractère international. Le Manifeste comprend une critique acerbe de toutes les formes antérieures de socialisme – utopique, petit-bourgeois et bourgeois – et définit les tâches de la révolution démocratique qui était sur le point d'éclater. Il se termine par la célèbre déclaration «Prolétaires de tous les pays unissez-vous!»

La révolution de 1848

Dernier numéro de la Neue Rheinische Zeitung, imprimé en rouge avec un mot d'adieu du poète Freiligrath

Le Manifeste communiste parut à Londres le 21 février 1848. Trois jours plus tard, un soulèvement révolutionnaire en France renversa la monarchie. La révolution s'étendit à l'Allemagne en mars et se propagea rapidement à travers l'Europe. Les dirigeants féodaux des États allemands ont été contraints d'abdiquer en masse ou d'accepter les parlements et les constitutions. En mai, l'Assemblée nationale commença à se réunir à la Paulskirche de Francfort, où elle devait rédiger une constitution pour une Allemagne unie.

Marx et Engels n'ont pas hésité un instant à participer à la révolution. S'inspirant de la tradition de la Rheinische Zeitung, interdite en 1843, Marx et Engels fondèrent la Neue Rheinische Zeitung (NRZ) à Cologne. Trois cent une éditions du journal parurent entre le 1er juin 1848 et le 19 mai 1849, et la publication atteignit un tirage de 6000 exemplaires, un nombre considérable à l'époque. Le journal se considérait comme l'aile gauche du camp démocratique et sa tâche consistait à faire avancer la révolution bourgeoise qui, comme l' avait déclaré le Manifeste communiste, «ne sera que le prélude d'une révolution prolétarienne qui suivra immédiatement».

Le travail accompli par Marx et Engels pour publier un quotidien avec les installations techniques primitives disponibles à l'époque est presque impossible à comprendre. Engels a parcouru le pays pour collecter des fonds et inscrire des abonnés, tout en contribuant à de nombreux articles. En tant que rédacteur en chef, Marx était la force motrice du comité de rédaction. Le projet fut confronté à des problèmes financiers dès le départ – en particulier après qu'Engels, dans la première édition, ait amèrement dénoncé les députés de l'Assemblée nationale de la Paulskirche, qui se disputaient sur l'ordre du jour et insistaient sur le strict respect des pauses-repas alors que les combattants révolutionnaires de Wiesbaden voisin étaient abattus par les balles prussiennes.

Mais la NRZ n'a pas reculé dans sa critique des libéraux bourgeois, qui bientôt se rallièrent à la réaction féodale contre la révolution, ni dans celle des démocrates petits-bourgeois. Engels a résumé plus tard les expériences de cette période dans le livre Révolution et contre-révolution en Allemagne, qui a été initialement publié sous forme de série dans le New York Daily Tribune. À ce jour, ce livre reste l'un des meilleurs récits de la révolution de 1848.

Engels y fait une condamnation de l'Assemblée nationale de Francfort que la petite-bourgeoisie «démocratique» allemande a confirmée depuis: « Cette assemblée de vieilles femmes, dès le premier jour de son existence, avait plus peur du moindre mouvement populaire que de toutes les conspirations réactionnaires des gouvernements allemands réunis. » [8]

En mars 1850, Marx et Engels résumèrent les leçons politiques de la révolution de 1848 dans l'Adresse du Comité central à la Ligue communiste, qui allait avoir un impact majeur sur la théorie de la révolution permanente de Trotsky. Ils y insistaient sur l'indépendance politique complète de la classe ouvrière par rapport aux démocrates petits-bourgeois:

« Les petits bourgeois démocratiques, bien loin de vouloir bouleverser toute la société au profit des prolétaires révolutionnaires, tendent à modifier l'ordre social de façon à leur rendre la société existante aussi supportable et aussi commode que possible […] Les travailleurs contribueront eux-mêmes à leur victoire définitive bien plus par le fait qu'ils prendront conscience de leurs intérêts de classe, se poseront dès que possible en parti indépendant et ne se laisseront pas un instant détourner par les phrases hypocrites des petits bourgeois démocratiques de l'organisation autonome du parti du prolétariat. Leur cri de guerre doit être: La révolution en permanence ! ». [9]

Londres et Manchester

Après l'interdiction de la NRZ, Marx et sa famille se sont exilés à Londres. Engels a rejoint les forces révolutionnaires à Bade qui combattaient l'armée prussienne qui avançait. En tant qu'adjudant d'August Willich, qui deviendra plus tard général des forces de l'Union pendant la guerre civile américaine, il participa à trois batailles. Il a ensuite voyagé à travers la Suisse et l'Italie et s'est également rendu à Londres.

La première décennie d'exil a été dominée par de graves difficultés financières. Marx et Engels n'étaient pas prêts à faire la paix avec les démocrates qui avaient trahi la révolution et qui étaient célébrés dans leur exil à Londres comme des héros. Engels est retourné à son travail d’employé de bureau dans l'usine de son père à Manchester afin de financer son gagne-pain et de soutenir Marx, ce qui a permis à Marx de se concentrer sur son travail pour le Capital. Le salaire d'Engels était modeste au début, mais il reçut plus tard une participation à l'entreprise. En 1870, il parvient à vendre sa part à un prix qui sécurise sa situation économique et lui permet de subvenir aux besoins de la famille de Marx. Même après la mort de Marx, Engels a continué à soutenir ses filles, qui ont hérité d'une grande partie de sa richesse.

Marx et Engels (à l’arrière-plan) au Congrès de La Haye de la Première Internationale 1872

Marx et Engels ont vécu dans des villes différentes pendant près de 20 ans. Mais ils ont maintenu un échange d'idées presque quotidien par leurs lettres, à travers lequel ils ont poursuivi leur intense collaboration théorique et politique. Marx a rédigé son œuvre principale, le Capital, en étroite collaboration avec Engels, à qui il a souvent demandé conseil en raison de ses connaissances spécialisées. Sans l'amitié et le soutien sans bornes de son ami, Marx n'aurait jamais été en mesure d'achever son œuvre historique mondiale.

Le premier volume du Capital parut en 1867. Les deuxième et troisième volumes étaient incomplets lorsque Marx mourut en 1883. Engels assuma la responsabilité de leur achèvement et de leur publication. Trotsky a décrit avec quelle minutie et soin il a mené ce travail:

« Engels a non seulement déchiffré, poli, transcrit, corrigé et annoté les deuxième et troisième volumes du Capital mais il a aussi, avec des yeux d'aigle, monté une garde vigilante en défense de la mémoire de Marx contre les attaques hostiles. » [10]

Marx et Engels ont également mené une discussion intensive avec parfois des controverses sur les événements politiques mondiaux de leur époque – la guerre civile américaine, la guerre de Crimée, le soulèvement polonais de 1863 et bien d'autres développements. Ils ont écrit sur ces questions dans des publications internationales. Engels pris parfois la relève de Marx dans son travail et écrivit des articles qui parurent alors au nom de Marx.

Ils recommencèrent leur activité politique dès que les circonstances le permirent. Après une période de réaction dans les années 1850, le mouvement ouvrier se développe fortement à partir du début des années 1860. En 1864, la Première Internationale, l'Association Internationale des Travailleurs, fut fondée, dont Marx fut la tête pensante. C'était la première tentative de construire le mouvement ouvrier sur une perspective socialiste unifiée, et cela exigea une part considérable du temps de Marx.

Malgré le temps pris par ses activités professionnelles, journalistiques et politiques à Manchester, Engels trouva le temps de poursuivre ses études. Il a élargi et approfondi sa connaissance des langues. Il est apparu comme un scientifique militaire, gagnant le respect des cercles bourgeois, ce qui lui a valu le surnom de «général», et il a suivi de près les derniers développements dans les sciences naturelles.

Le rôle d'Engels après la mort de Marx

Clara Zetkin (3rd from left), Friedrich Engels, Julie Bebel and August Bebel during the International Socialist Workers’ Congress in Zurich in 1893

Karl Marx est mort le 14 mars 1883. Engels lui a survécu 12 ans. Pendant ce temps, il a non seulement achevé les deuxième et troisième volumes du Capital, mais a également apporté une contribution décisive et créatrice au développement futur du marxisme, et il a joué un rôle de premier plan dans le développement du mouvement ouvrier socialiste international, qui se développait rapidement.

Déjà dans les années 1870, alors que les capacités créatives de Marx diminuaient considérablement en raison d'une mauvaise santé croissante, la contribution d'Engels à leur travail conjoint se développa sur les fronts théorique, politique et organisationnel. Si Marx a été le « premier violon » dans l'élaboration de la vision du monde du matérialisme historique, Engels a repris ce rôle dans la construction de nouveaux partis de masse de la classe ouvrière, qui entraîna de nouveaux défis.

Après son retour de Manchester, Engels est rapidement devenu membre du Conseil général de l'Association internationale des travailleurs. Il était le secrétaire correspondant pour la Belgique, l'Italie et l'Espagne. Engels et Marx, qui parlaient tous les deux le russe, se sont également concentrés sur la Russie.

L'Association internationale des travailleurs fut plongée dans la crise après la guerre franco-allemande et la défaite de la Commune de Paris en 1871, et a finalement été dissoute. Mais le mouvement ouvrier socialiste s’est rapidement remis à croître. Le 14 août 1889, jour du 100e anniversaire de la Révolution française, la Deuxième Internationale fut fondée à Paris à l'initiative d'Engels. Environ 300 partis et organisations de 20 pays étaient représentés. Engels était en contact particulièrement étroit avec les dirigeants de la social-démocratie allemande, qui lui demandaient régulièrement des conseils.

Karl Kautsky a décrit ainsi le rôle de premier plan joué par Marx et Engels dans la Première Internationale et par Engels dans la Deuxième Internationale:

« Il n'est pas étonnant que l'élément socialiste intelligent de tous les pays se soit adressé aux deux vétérans de Londres chaque fois qu'ils se trouvait dans une situation critique. Et ceux qui l’ont fait n’étaient jamais déçus. Ils ont exprimé leurs convictions librement et franchement sans circonlocution, mais aussi sans intrusion. Aucun prolétaire, personne pour qui le sujet du prolétariat était une affaire sérieuse, ne s'est tourné vers les deux hommes en vain. Qu'ils aient été les conseillers de tout le prolétariat combattant d'Europe et d'Amérique, des brochures, de nombreux articles et d'innombrables lettres, en différentes langues, en témoignent. » [11]

L'incroyable volume de correspondance entretenu par Engels peut être mesuré par la Marx Engels Gesamtausgabe, une édition complète de leurs œuvres, toujours en cours. La totalité de la correspondance de Marx et Engels remplit 35 volumes, chacun comptant entre 1 300 et 1 500 pages, dont 13 à ce jour en version imprimée. La correspondance qu'Engels a entretenu lui-même après la mort de Marx comprend à elle seule 10 volumes.

Parallèlement au travail politique international, à la gestion du domaine littéraire de Marx et à l'achèvement des deux derniers volumes du Capital – dont chacun aurait exigé le travail de nombreuses personnes – Engels est l'auteur d'un certain nombre d'ouvrages importants qui ont assuré le triomphe du marxisme comme base théorique et politique du mouvement socialiste mondial. Ils ont été imprimés en grand nombre, traduits dans de nombreuses langues et ont rendu le marxisme accessible à des centaines de milliers de travailleurs à travers le monde.

La maîtrise du langage par Engels, sa capacité à présenter des matières complexes de manière compréhensible, ses connaissances encyclopédiques et son humour, qui transparaît même en relation avec les sujets les plus sérieux, font de la lecture de ses œuvres un véritable plaisir. Cela s'applique non seulement aux classiques marxistes, mais aussi à ses articles et contributions contemporains. Il y démontra un degré d'acuité politique et de clairvoyance que, à part Marx, seul Léon Trotsky peut-être a possédé.

Par exemple, en décembre 1887, alors que l'économie capitaliste était apparemment sur une trajectoire ascendante irrésistible et que les premières illusions réformistes se faisaient sentir dans la social-démocratie, Engels prédit avec une précision remarquable le déclenchement d'une guerre mondiale. Dans l'avant-propos d'une brochure antimilitariste, il avertit:

« … Et enfin, il n’y a plus pour la Prusse-Allemagne d’autre guerre possible qu’une guerre mondiale, et, à la vérité, une guerre mondiale d’une ampleur et d’une violence encore jamais vues. Huit à dix millions de soldats s’entr’égorgeront ; ce faisant, ils dévoreront toute l’Europe comme jamais ne le fit encore une nuée de sauterelles. Les dévastations de la guerre de Trente ans, condensées en trois ou quatre années et répandues sur tout le continent : la famine, les épidémies, la férocité générale, tant des armées que des masses populaires, provoquée par l’âpreté du besoin, la confusion désespérée dans le mécanisme artificiel qui régit notre commerce, notre industrie et notre crédit, finissant dans la banqueroute générale. L’effondrement des vieux États et de leur sagesse politique routinière est tel que les couronnes rouleront par douzaines sur le pavé et qu’il ne se trouvera personne pour les ramasser ; l’impossibilité absolue de prévoir comment tout cela finira et qui sortira vainqueur de la lutte ; un seul résultat est absolument certain : l’épuisement général et la création des conditions nécessaires à la victoire finale de la classe ouvrière ».[12]

Ces lignes à elles seules montrent à quel point il est absurde d'affirmer que, confronté aux succès organisationnels des sociaux-démocrates, Engels s'est transformé en réformiste à la fin de sa vie.

Alors que Marx était encore en vie – et en étroite collaboration avec lui – Engels a publié une série d'écrits théoriques fondamentaux. Ils ont non seulement présenté la vision du monde élaborée conjointement de manière systématique et cohérente, mais ils l'ont encore développée. Les connaissances approfondies d'Engels, en particulier des sciences naturelles qui ont fait d'énormes progrès au XIXe siècle, ont joué un rôle crucial. Comme Lénine après lui, Engels a compris que la philosophie matérialiste ne peut être défendue et développée davantage si elle ne prend pas constamment en compte les dernières avancées des sciences naturelles.

Entre 1877 et 1878, M. Eugen Dühring bouleverse la science fut publié, initialement sous la forme d’une série d’articles dans l’organe central du Parti social-démocrate allemand, Vorwärts. D'abord conçu comme une polémique contre le charlatan théorique et fondateur ultérieur de l'antisémitisme raciste, Eugen Dühring, dont la proclamation d'un «système» de vérités ultimes a créé une grande confusion dans le SPD, Anti- Dühring s'est rapidement développé en une élaboration complète du point de vue marxiste en philosophie, dans les sciences naturelles et les sciences sociales. Engels écrit: «[Ma] critique négative est devenue positive; la polémique s'est transformée en un exposé plus ou moins cohérent de la méthode dialectique et de la conception communiste du monde que nous représentions, Marx et moi, et cela dans une série assez vaste de domaines ». [13]

Anti- Dühring, qui présente toutes les vues sur la dialectique de la nature et sur le matérialisme historique et dialectique qu'Engels devait approfondir dans des travaux futurs, a émergé en collaboration très étroite avec Marx. « Je lui ai lu tout le manuscrit avant l'impression et c'est lui qui, dans la partie sur l'économie, a rédigé le dixième chapitre (“ Sur l'Histoire critique”) » a noté Engels. [14] Les accusations ultérieures selon lesquelles Anti- Dühring représentait une vulgarisation «positiviste» des vues de Marx sont donc fabriquées de toute pièces.

Sur la base d'Anti-Dühring, Engels a publié Socialisme utopique et socialisme scientifique: une introduction au socialisme pour laquelle Marx a écrit une préface. L’œuvre a été publiée dans d'innombrables éditions dans un grand nombre de langues.

Des chapitres clés de Dialectique de la Nature, œuvre qui resta inachevée et ne parut qu'après la mort d'Engels, furent également développés dès les années 1870. Engels y a démontré en détail que la dialectique ne se limitait pas à la pensée. « Pour la dialectique, par contre, qui appréhende les choses et leurs reflets conceptuels essentiellement dans leur connexion, leur enchaînement, leur mouvement, leur naissance et leur fin, les processus mentionnés plus haut sont autant de vérifications du comportement qui lui est propre. La nature est le banc d'essai de la dialectique et nous devons dire à l'honneur de la science moderne de la nature qu'elle a fourni pour ce banc d'essai une riche moisson de faits qui s'accroît tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se passent, en dernière analyse, dialectiquement et non métaphysiquement ».[15]

Après la mort de Marx, Engels a publié une série d'ouvrages importants qui ont approfondi sur le plan théorique leur vision commune du monde. L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, qui s'appuyait sur des recherches récentes pour retracer le rôle de l'État, de la propriété et de la famille dans les phases culturelles antérieures, et les relativisaient donc historiquement, a été publié en 1884. L'ouvrage a eu une influence majeure sur L'Etat et la Révolution deLénine, qu'il écrivit à la veille de la Révolution d'octobre.

Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888) est un génial résumé de l'histoire de la philosophie, dont la division en deux grands camps des philosophes – les idéalistes, «ceux qui affirmaient le caractère primordial de l'esprit par rapport à la nature, et qui admettaient par conséquent, en dernière instance, une création du monde de quelque espèce que ce fût », et les matérialistes « qui considéraient la nature comme l'élément primordial » – fournit jusqu’à aujourd’hui la clé pour une compréhension et une catégorisation des différentes écoles philosophiques.

Parallèlement à ces travaux théoriques fondamentaux, Engels a écrit de nombreux ouvrages sur l'histoire du mouvement marxiste (Marx et la Neue Rheinische Zeitung, Sur l'histoire de la Ligue communiste) ; des études biographiques (sur le poète Georg Weerth et le dirigeant ouvrier Johann Philipp Becker) ; des avant-propos importants pour de nouvelles éditions des livres marxistes ; et des déclarations sur des questions politiques contemporaines.

Engels est décédé à Londres, le 5 août 1895, à l'âge de 74 ans.

La tentative de dresser Engels contre Marx

EngeIs in 1891

Pendant longtemps, on a considéré comme acquis le fait que Marx et Engels, selon les mots de la fille de Marx, Eleanor, étaient «si étroitement associés qu'ils ne peuvent être séparés». Mais au cours des six dernières décennies, une compétition sans merci s'est développée au sein des milieux universitaires pour les séparer.

Le point commun à toutes ces tentatives est l'accusation selon laquelle Engels est coupable d'une « vulgarisation positiviste » de Marx. En identifiant le marxisme avec le matérialisme, il s'est retourné contre l'humanisme philosophique que Marx avait proposé dans ses premiers écrits, a-t-on affirmé. De plus, alors que pour Marx la dialectique ne se manifestait que dans l'interaction entre la pratique sociale et la pensée humaine, Engels ancra faussement la dialectique dans la matière et la nature.

Ces affirmations peuvent être facilement réfutées. La collaboration de Marx et Engels durant toute leur vie, et le fait qu'Engels ait développé sa compréhension de la dialectique de la nature et du matérialisme, comme nous l'avons montré, en étroite consultation avec Marx, sont la preuve du contraire. Mais les adversaires d'Engels ne s’inquiètent pas des faits historiques. L'attaque contre Engels et le matérialisme est une tentative de séparer le «marxisme» de la classe ouvrière et de la construction d'un parti révolutionnaire pour le renversement du capitalisme.

Georg Lukacs et Karl Korsch ont avancé de tels points de vue dès les années 1920. L'école de Francfort les a ensuite poussés à l’extrême. Dans leur œuvre principale, Dialectique de la raison, publiée après la Seconde Guerre mondiale, Max Horkheimer et Theodor Adorno ont explicitement rejeté la compréhension matérialiste historique de la société, et avec elle, le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière.

Ils ont déclaré que le progrès des forces productives n'initiait pas une époque de révolution sociale, ni ne constituait la base d'une forme de société socialiste supérieure. Au contraire, cela conduisait à l'abrutissement des masses, à un déclin culturel et finalement à la rechute de la société dans la barbarie.

Ils écrivent: «La malédiction du progrès irrésistible est une régression irrésistible… L'impuissance des travailleurs n'est pas simplement une ruse des dirigeants, mais la conséquence logique de la société industrielle…» [16]

L'école de Francfort, comme l'écrit David North, «cherchait à convertir le marxisme d'une arme théorique et politique qu’il est de la lutte de classe prolétarienne, que Horkheimer, Adorno et Marcuse rejetaient, en une forme socialement amorphe de critique culturelle, dans laquelle le pessimisme politique, l'aliénation sociale et les frustrations personnelles et psychologiques de sections de la classe moyenne trouvèrent une expression ». [17]

Au cours des années 1960, alors que la classe ouvrière et la jeunesse se radicalisaient dans le monde, les attaques contre Engels se sont intensifiées. En 1961, George Lichtheim a publié son livre influent Marxism: An Historical and Critical Study. Il y dépeint Engels comme un déterministe et positiviste unidimensionnel, tandis que Marx dans ses écrits de 1843 à 1848 avait développé une « dialectique complexe de l'existence et de l'essence, de la réalité et de « l'aliénation ».» [18]

Un an plus tard est publié The Concept of Nature in the Teachings of Marx (Concept de la nature dans l'enseignement de Marx)d’Alfred Schmidt, un élève d'Adorno et Jürgen Habermas, qui préconise des thèses similaires. Ces polémiques anti-marxistes ont joué un rôle important dans le fait de séparer de la classe ouvrière les mouvements de protestation de la jeunesse. Au cours des années qui suivirent, ces positions prirent le dessus dans les cercles universitaires «de gauche» et se mêlèrent aux conceptions réactionnaires et irrationnelles du postmodernisme.

Lichtheim a affirmé qu'une ligne directe menait d’Engels via Kautsky, Plékhanov et Lénine à la dictature stalinienne en Union soviétique. Indépendamment de leurs différends, ils avaient tous une «foi commune dans le ‘matérialisme dialectique’ en tant que ‘science’ universelle», qui «devint la pierre angulaire de l'édifice marxiste soviétique». [19]

L'absurdité de cet argument est évidente. Premièrement, la dictature stalinienne n'était pas basée sur le marxisme, mais sur la suppression et le meurtre de dizaines de milliers de marxistes révolutionnaires, qui aboutirent à la Grande Terreur de 1937–1938. Deuxièmement, les marxistes de l'Opposition de gauche trotskyste ont été les seuls à avoir correctement évalué le stalinisme à partir de 1923 et prédit son développement. Troisièmement, comme dans le domaine économique, le stalinisme a vécu une existence purement parasitaire dans le domaine idéologique.

La bureaucratie stalinienne n'était pas, comme Trotsky l'a souligné à maintes reprises, une classe. Elle a usurpé le pouvoir dans l'État ouvrier et a vécu des relations de propriété créées par la Révolution d'octobre. Il en allait de même pour l'idéologie marxiste. Le fait que les dirigeants érigeaient des statues à Marx et Engels, donnaient leur nom aux rues et aux villes, publiaient leurs livres et déclaraient que le « DiaMat » était une matière obligatoire à l'école ne signifiait pas qu'ils se fondaient sur le marxisme. Cela montre simplement que même la théorie la plus révolutionnaire peut être pervertie lorsqu'un appareil d'État autoritaire s’en charge. Quiconque osait critiquer le régime stalinien sur la base des écrits de Marx et Engels était poursuivi par la police secrète et les procureurs de l’État, et se retrouvait en prison, dans un camp de travail ou devant un peloton d'exécution.

Les attaques contre Engels et le matérialisme historique se sont poursuivies après la dissolution de l'Union soviétique. Dans son essai « Hegel, Marx, Engels and the origins of Marxism », David North a présenté une réfutation détaillée du professeur de philosophie Tom Rockmore, dont le livre de 2002 Marx after Marxism visait à relancer les attaques contre Engels. North y écrit,

« Ce que Rockmore prône – un Marx sans matérialisme historique, sans Engels, sans marxisme – s'avère finalement être un Marx sans révolution socialiste, un «Marx» qui non seulement se tient la tête en bas, mais qui est aussi menotté et bâillonné. » [20]

La personnalité d‘Engels

Engels, Marx et ses filles

On ne peut conclure une rétrospective de Friedrich Engels sans examiner ses extraordinaires qualités humaines. En ce qui concerne l'intégrité personnelle, le courage et la lutte pour la cause de la libération humaine, il fait partie des figures les plus nobles de l'histoire du monde. Il y a d'innombrables témoignages de sa gentillesse, de son charme, de son optimisme indestructible, de son amour de la vie et de sa loyauté inébranlable envers son ami Marx. L'un des meilleurs est venu de la plume de Léon Trotsky:

« Les relations d'Engels avec les gens étaient étrangères à tout sentimentalisme ou toute illusion et pleines d'une pénétrante simplicité, donc, profondément humaines. En sa compagnie autour de la table du soir, où des représentants de différents pays et continents se retrouvaient, tout contraste s'estompait comme par magie entre la très distinguée duchesse radicale Schack et la nihiliste russe beaucoup moins distinguée Vera Zasulich. La riche personnalité riche de l'hôte se manifestait dans sa capacité de s'élever et d'élever ses convives au-dessus de toute considération secondaire et superficielle, sans se défaire pour autant de ses idées ou même de ses manières d'être. » [21]

Et pourtant, selon Trotsky, rien d'humain n'était étranger à Engels:

« Cet homme de devoir et capable d'une affection profonde ne ressemble pas le moins du monde à un ascète. Il était amoureux de la nature et de l'art sous toutes ses formes, il adorait la compagnie de personnes intelligentes et joyeuses, la présence des femmes, les plaisanteries, les rires, les bons dîners, le bon vin et le bon tabac. Par moments il n'était pas imperméable à l'humour potache de Rabelais qui se laissait aller à rechercher son inspiration en dessous de la ceinture. » [21]

Wilhelm Liebknecht, vétéran de la révolution de 1848 ayant rejoint la Ligue communiste, a travaillé en étroite collaboration avec Marx et Engels en Angleterre pendant de nombreuses années, et a fondé la social-démocratie allemande avec August Bebel, a déclaré sur la tombe d'Engels:

« C’était une personnalité merveilleusement multiforme et en même temps entièrement autonome, une personnalité dans les grandes et les petites choses – capable du plus grand et jamais négligent du plus petit. Désintéressé, se subordonnant toujours à la cause, jusqu'à la mort de Marx et même par la suite sacrifiant sa personne pour son grand ami, il a toujours mené une vie de devoir, se fixant toujours les normes les plus élevées pour lui-même… Rien d'humain ne lui était étranger, il a rempli ses obligations toujours et partout, et était tendre et serein – serein jusque dans les luttes les plus sérieuses. » [22]

Deux cents ans après la naissance d'Engels, son héritage théorique et politique est plus que jamais d'actualité. Le Comité international de la Quatrième Internationale, qui a défendu et développé cet héritage, devient un point d'attraction pour tous ceux qui recherchent une alternative socialiste révolutionnaire au capitalisme en faillite.

Notes de bas de page :

[1] Karl Marx & Frederick Engels, Collected Works [MECW], “Karl Marx’s Funeral,” Volume 24, p. 468.

[2] Leon Trotsky on Engels and Kautsky, Mehring Books, 2020, pp. 13–18.

[3] Ibid., pp. 9–10.

[4] Ibid., p. 8.

[5] Vladimir Lenin, Collected Works, “Frederick Engels,” Volume 2, p. 24.

[6] MECW, “The German Ideology,” Volume 5, p. 30.

[7] Ibid., p. 53–54.

[8] MECW, “Revolution and Counter-Revolution in Germany,” Volume 11, p. 40.

[9] MECW, “Address of the Central Authority to the League,” Volume 10, pp. 280, 287.

[10] Leon Trotsky on Engels and Kautsky, Mehring Books, 2020, pp. 11–12.

[11] Karl Kautsky, „Friedrich Engels. Zu seinem siebzigsten Geburtstag“. In: Die Neue Zeit, 9. Jahrg., 1. Bd., 1890/1891 [Karl Kautsky, “Friedrich Engels. On His Seventieth Birthday.” In: Die Neue Zeit (New Times), Ninth Year, First Volume, 1890/1891].

[12] MECW, “Introduction [To Sigismund Borkheim’s Pamphlet, In Memory of the German Blood-and-Thunder Patriots. 1806–1807], Volume 26, p. 451.

[13] MECW, Anti-Dühring, Preface from 1885, Volume 25, p. 8.

[14] Ibid., p. 9.

[15] MECW, Socialism: Utopian and Scientific, Volume 24, p. 301.

[16] Max Horkheimer & Theodor Adorno, Dialectic of Enlightenment, Stanford University Press, 2002, p. 28.

[17] David North, The Frankfurt School, Postmodernism and the Politics of the Pseudo-Left. A Marxist Critique, Mehring Books, 2016, p. 134.

[18] George Lichtheim, Marxism: An Historical and Critical Study, New York, 1961, pp. 58–59.

[19] Ibid., pp. 234–35.

[20] David North, “It was all Engels’ Fault: A Review of Tom Rockmore’s Marx After Marxism,” in: David North, The Russian Revolution and the Unfinished Twentieth Century, Mehring Books, 2014, p. 360.

[21] Leon Trotsky on Engels and Kautsky, Mehring Books, 2020, p. 9.

[22] Wilhelm Liebknecht, „Zum Tod von Friedrich Engels“, 10. August 1895 (online) [Wilhelm Liebknecht, “On the Death of Friedrich Engels,” 10 August 1895].

(Article paru en anglais le 28 novembre 2020)