Un éminent scientifique assassiné alors qu’Israël et les États-Unis lancent des provocations de guerre contre l’Iran

Par Bill Van Auken
30 novembre 2020

L’assassinat brutal vendredi du physicien nucléaire iranien Moshen Fakhrizadeh marque une escalade majeure de la campagne américano-israélienne qui vise à provoquer une guerre avec l’Iran à moins de deux mois de la fin prévue de la présidence de Donald Trump.

Vendredi matin à Absard, une banlieue de l’est de Téhéran, une équipe d’assassins a pris en embuscade le scientifique iranien. Ils ont attaqué son véhicule avec des tirs d’armes automatiques, puis une camionnette chargée de bois qui recouvrait des explosifs a explosé à côté de la voiture du scientifique.

Les photos de la scène mises en ligne montrent le véhicule endommagé entouré de verre brisé, de morceaux de bois, de pièces de voiture et d’une flaque de sang.

Scène de l’assassinat du scientifique iranien Mohsen Fakhrizadeh

Trois ou quatre des terroristes auraient été tués lors de cet incident. Fakhrizadeh et ses gardes du corps blessés ont été emmenés d'urgence dans un hôpital voisin, mais les médecins n'ont pas pu le réanimer.

Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif a confirmé le meurtre, en écrivant sur Twitter: «Les terroristes ont assassiné un éminent scientifique iranien aujourd’hui. Cette lâcheté – et tout porte à croire qu’Israël serait impliqué – montre le bellicisme désespéré des auteurs de ce crime. L’Iran appelle la communauté internationale – et en particulier l’UE – à mettre fin à leur honteuse politique de deux poids deux mesures et à condamner cet acte de terrorisme d’État».

Alors que les responsables israéliens et américains ont refusé de commenter l’assassinat, la réaction des deux pays a laissé peu de place à l’imagination quant à l’auteur de cet acte extraordinaire d’illégalité internationale. Trump a retweeté triomphalement un commentaire d’un journaliste israélien selon lequel l’assassinat représentait «un coup psychologique et professionnel majeur porté à l’Iran».

Le Jerusalem Post israélien, reflétant les vues du gouvernement de droite du premier ministre Benjamin Nétanyahou, a commenté que l’assassinat était «un signal majeur qu’Israël et les États-Unis ne renonceront pas à empêcher le pays de se procurer de telles armes». Le message est clair: «Souvenez-vous qu’aucun scientifique du nucléaire n’est à l’abri».

Le New York Times, quant à lui, a rapporté qu’«un responsable américain – ainsi que deux autres responsables des services de renseignement – a déclaré qu’Israël était derrière l’attaque contre le scientifique». Il a ajouté que «l’on ne savait pas très bien ce que les États-Unis pouvaient savoir à l’avance sur l’opération. Mais les deux nations sont les plus proches alliés et partagent depuis longtemps des renseignements sur l’Iran».

Fakhrizadeh, 63 ans, était professeur de physique à l’Université Imam Hussein de Téhéran et ancien directeur du Centre de recherche en physique (PHRC) de l’Iran. Un expert en technologie nucléaire et dans la production de missiles, il a dirigé un précédent programme nucléaire iranien connu sous le nom d’Amad (Espoir), qui a pris fin en 2003. Israël et les États-Unis ont allégué que ce programme visait à déterminer la faisabilité de la construction d’une arme nucléaire iranienne. Téhéran a insisté sur le fait que le programme, comme toutes ses opérations nucléaires, était destiné à des fins civiles uniquement.

Le ministre iranien de la Défense, le général Amir Hatami, a déclaré que Fakhrizadeh était, en plus de son travail sur la technologie nucléaire et militaire, le chef d’une équipe qui a développé l’une des premières trousses iraniennes pour le diagnostic des cas de coronavirus.

En 2018, dans une présentation de documents nucléaires présumés volés dans un entrepôt de Téhéran, Nétanyahou a montré une diapositive montrant une photographie de Fakhrizadeh, tout en faisant l’allégation non fondée que le scientifique était impliqué dans une opération secrète qui visait à concevoir une arme nucléaire iranienne. Dans ce qui équivalait à une menace claire d’assassinat, Nétanyahou a déclaré que Fakhrizadeh était «un nom à retenir».

Capture d’écran d’une vidéo dans laquelle Nétanyahou en 2018 a signalé que Fakhrizadeh était une cible

Téhéran avait refusé les demandes de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) d’interviewer Fakhrizadeh de peur que des informations ne soient transmises à Tel-Aviv pour l’aider à organiser son meurtre.

Dans la période qui a précédé la signature de l’accord nucléaire entre les grandes puissances et Téhéran, connu sous le nom de Plan d’action global conjoint (JCPOA), Tel-Aviv a organisé une série d’assassinats d’éminents scientifiques iraniens, tuant cinq d’entre eux et en blessant plusieurs autres.

On a combiné ces assassinats avec des actes de sabotage, notamment l’utilisation par les États-Unis et Israël en 2010 du ver informatique «Stuxnet» pour détruire environ 1.000 des 5.000 centrifugeuses de l’Iran qui fonctionnaient dans le principal centre nucléaire du pays à Natanz.

En juillet de cette année, un incendie majeur à Natanz a causé des dommages importants aux installations, en particulier aux ateliers et laboratoires dédiés à l’assemblage et aux tests des nouvelles centrifugeuses pour l’enrichissement de l’uranium. Les responsables des services de renseignement israéliens, s’exprimant sous le couvert de l’anonymat, ont confirmé qu’on avait produit l’incendie avec une bombe introduite clandestinement dans l’installation.

On a associé ces attaques à la campagne de «pression maximale» lancée par la Maison-Blanche de Trump après qu’elle ait unilatéralement abrogé le JCPOA en 2018. Ce régime de sanctions économiques toujours plus sévères, qui équivaut à un état de guerre, a ravagé l’économie iranienne et condamné des millions d’Iraniens à la faim et à la maladie, en coupant l’approvisionnement en médicaments et en fournitures médicales vitales en pleine pandémie de COVID-19.

L’assassinat de Fakhrizadeh est l’attaque la plus médiatisée contre l’Iran depuis le meurtre par drone américain le 3 janvier dernier du général iranien Qassem Suleimani, l’un des plus hauts responsables du pays, après son arrivée à l’aéroport international de Bagdad pour une visite officielle.

Cet assassinat est perpétré moins d’une semaine après que le premier ministre Nétanyahou et le secrétaire d’État américain Mike Pompeo ont effectué un voyage semi-secret dans la ville saoudienne de Néom où ils ont eu une réunion avec le dirigeant de facto de l’Arabie Saoudite, le prince héritier Mohammed Ben Salman, dont le sujet principal était l’Iran. Alors que Ben Salman était apparemment peu enthousiaste à l’idée d’une frappe militaire contre l’Iran – sans doute par crainte que les installations pétrolières saoudiennes ne soient une cible probable de représailles – les gouvernements Nétanyahou et Trump ont tous deux poussé sans relâche à la confrontation.

Il ne fait aucun doute que le dernier assassinat a été discuté et approuvé par Pompeo et le gouvernement Trump. C’est la plus récente et la plus grave d’une série de provocations menées par les gouvernements américain et israélien dans le but de déclencher une guerre.

En plus du dernier assassinat, Tel-Aviv mène des frappes aériennes de plus en plus agressives et ouvertement déclarées contre des cibles iraniennes et liées à l’Iran en Syrie, dont trois au cours de la seule semaine dernière. La dernière en date, vendredi, aurait tué au moins 19 personnes dans la région de Deir Ezzor, à l’est de la Syrie, qui est en proie aux combats.

Pour sa part, le gouvernement Trump s’est engagé à introduire de nouvelles sanctions contre l’Iran au moins une fois par semaine au cours des deux prochains mois afin de resserrer l’étau économique sur le pays.

Dans le même temps, le Pentagone déploie progressivement des forces offensives dans le Golfe persique. Il a envoyé des B-52 et un escadron de F-16 dans la région, tout en maintenant le groupe d’attaque des porte-avions USS Nimitz dans le Golfe.

Selon le New York Times et Reuters, Trump a rencontré son cabinet de sécurité nationale le 12 novembre pour discuter d’une proposition qui visait à mener des frappes aériennes contre l’installation nucléaire iranienne de Natanz. Ce serait un crime de guerre qui pourrait coûter la vie à des milliers de personnes. Même si les principaux collaborateurs de Trump l’auraient dissuadé de lancer une telle attaque, la crainte qu’une action militaire se prépare se fait de plus en plus forte, Pompeo et ses collaborateurs ayant insisté, lors de la tournée du secrétaire d’État au Moyen-Orient, sur le fait que cette option reste «sur la table».

Le journaliste israélien Barak Ravid, dans un article sur Axios, a cité des responsables israéliens anonymes qui ont déclaré: «Les forces de défense israéliennes ont reçu l’instruction ces dernières semaines de se préparer à la possibilité que les États-Unis mènent une attaque militaire contre l’Iran avant que le président Trump ne quitte ses fonctions». De tels préparatifs comprennent sans aucun doute une escalade des plans d’Israël pour attaquer l’Iran.

Pourquoi le gouvernement Trump lancerait-il une attaque militaire contre l’Iran, qui déclencherait une guerre potentiellement catastrophique dans le golfe Persique, au cours de ce qui est apparemment ses dernières semaines de mandat?

Les analystes bourgeois de la politique étrangère ont suggéré que l’objectif est de saboter toute tentative d’un nouveau gouvernement Biden de rejoindre le JCPOA et de lever les sanctions contre l’Iran.

Bien que les déclarations de Biden dans ce sens soient hautement conditionnelles, indiquant qu’il exigerait de nouvelles concessions importantes de la part de Téhéran, certains éléments au sein de l’establishment américain au pouvoir considèrent la guerre comme le seul moyen de parvenir à l’hégémonie américaine sur le Moyen-Orient et de priver le principal rival du capitalisme américain, la Chine, de ses ressources énergétiques stratégiques.

Dans des conditions où Trump refuse toujours de concéder l’élection, une guerre et des pertes massives potentielles pour les troupes américaines déployées au Moyen-Orient serviraient un autre objectif: un prétexte pour déclarer l’état d’urgence, imposer la loi martiale et annuler le transfert de pouvoir.

Le danger de guerre et de dictature, qui persistera, quel que soit le résultat final des élections de 2020, ne peut être écarté que par une mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière dans une lutte pour briser la domination de l’oligarchie financière et patronale sur la société et restructurer la vie économique sur une base socialiste.

(Article paru en anglais le 28 novembre 2020)