L’Assemblée adopte la «loi de sécurité globale» interdisant de filmer la police

Par Anthony Torres et Alexandre Lantier
26 novembre 2020

Mardi, malgré la montée de critiques dans la presse, l’Assemblée nationale a adopté la «loi de sécurité globale». Cette loi, qui interdit la publication d’images d’agents de police dans l’espace public et intensifie la surveillance policière des manifestations, témoigne de l’évolution toujours plus autoritaire du gouvernement Macron depuis l’émergence de la pandémie de Covid-19.

Le texte présenté par La République en marche (LRM) et son allié de droite Agir a été adopté par 388 voix pour, 104 contre et 66 abstentions, et devrait atterrir au Sénat en janvier. Le premier ministre Jean Castex a annoncé qu’«Il fera l’objet, à l’issue de son parcours législatif, d’une saisine du Conseil constitutionnel.» C’était une tentative cynique de rassurer la population que les éléments manifestement antidémocratiques et anticonstitutionnels de cette loi sont en fait compatibles avec un cadre légal.

La loi est toutefois destinée à empêcher l’exercice de droits fondamentaux garantis par la constitution. Le gouvernement prévoit dans cette loi l’élargissement de l’usage de la surveillance vidéo par des drones en manifestation. La diffusion d’images d’un événement sur la voie publique où des agents des forces de l’ordre peuvent être aux prises avec des manifestants sera passible d’une amende de 45 000 euros et d’une peine d’un an d’emprisonnement.

Ceci vise avant tout à empêcher des révélations de brutalités policières et laisser la police les mains libres contre la population. Face aux «gilets jaunes», la police – qui a attaqué et arrêté plus de 10.000 personnes, blessé plus de 4.400, et éborgné des dizaines de manifestants – était constamment filmée. Mais à présent Les vidéos des meurtres par la police du livreur Cédric Chouviat en début d’année ou de l’américain George Floyd à Minneapolis, qui a provoqué une vague internationale de manifestations, pourraient être interdites et leurs auteurs poursuivis.

Les représentants des journalistes fustigent «une grave atteinte» aux droits de la presse. Le Syndicat de la magistrature craint le basculement vers un «État de police» entraînant un «recul» du «contrôle démocratique». La Défenseure des droits, Claire Hédon, considère, elle, que «cette proposition soulève des risques considérables d’atteinte à plusieurs droits fondamentaux, notamment au droit à la vie privée et à la liberté d’information.»

Le Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme de l’ONU a fait part de ses «sérieuses préoccupations» dans un communiqué publié lundi 16 novembre: «Nous craignons que l’adoption et l’application de cette proposition de loi puissent entraîner des atteintes importantes aux droits de l’homme et aux libertés fondamentales».

Les déclarations du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui veut endormir les Français en déclarant que la loi veut dire «Filmer oui, traquer la police, non», sont sans valeur aucune. La police pourra arrêter des citoyens ou confisquer leurs matériels en déclarant simplement que le fait d’être filmés en train de tabasser des manifestants nuit à leur «intégrité psychique».

Des droits fondamentaux inscrits dans la constitution après la chute du régime collaborationniste de Vichy pour empêcher le retour à une dictature fasciste seraient lettre morte. Exercer les droits de grève ou de manifester, en France et à travers l’Europe, signifie à présent risquer d’être attaqué et grièvement blessé par la police, voire pire. Macron a défendu des violences létales gratuites, comme le meurtre d’une octogénaire, Zineb Redouane, en marge d’une manifestation de «gilets jaunes» à Marseille; l’unité de police en question s’est vue décorée.

La contrainte qui pèse sur les forces de l’ordre – armés de matraques, de LBD et de fusils – est la crainte d’être enregistré en vidéo par les manifestants et donc de devenir une cible de la colère populaire. A présent, Macron vise à éliminer cette protection.

Macron essaie de mettre en place une dictature. Dans une tribune signée par plusieurs personnalités comme l’ex footballeur Lilian Thuram ou encore le cinéaste Costa-Gavras, parue sur Médiapart et intitulée «Monsieur le Président, nous n’avons pas voté pour ça», ceux-ci s’inquiètent de l’instauration d’un État policier: «Laisser faire cette atteinte à nos libertés et à nos droits, c’est installer ce dont l’extrême droite néo-fasciste rêve: un État autoritaire, où l’État de droit devient un État de police, criminalisant les mobilisations de la société et certaines revendications populaires.»

L’arbitraire dictatorial de la politique de Macron ressort dans la décision du gouvernement d’ajouter à la Loi de programmation de la recherche une mesure qui punit de 3 ans de prison et 45.000 euros d’amende les occupations d’universités par les étudiants.

Ces événements donnent raison aux analyses du Parti de l’égalité socialiste, section française du Comité international de la IVe Internationale (CIQI), sur l’élection présidentielle de 2017. Le PES a appelé à un boycott actif pour mobiliser la classe ouvrière contre les deux candidats au second tour, Macron et la néofasciste Marine Le Pen. Le PES a souligné que Macron n’était aucunement une alternative au régime autoritaire, d’extrême-droite qu’instaurerait un Président Le Pen.

Les organisations petite-bourgeoises de pseudo-gauche comme La France insoumise et le Nouveau parti anticapitaliste ont adopté une ligne diamétralement opposée. Malgré l’opposition de leurs électeurs à l’ex-banquier Macron, ils ont refusé de prendre une position claire sur le vote et, en particulier, de s’opposer à la propagande médiatique qui martelait que s’opposer à Macron signifiait être complice de l’installation d’un régime fasciste.

Le mandat de Macron a confirmé la ligne du PES. Travaillant étroitement avec l’UE, il a voulu enrichir l’aristocratie financière en cassant systématiquement les acquis sociaux et démocratiques établis après la chute du fascisme. Tout en sabordant par décret le Code du travail, en faisant la guerre au Mali, en cassant le statut des cheminots, et en cassant les retraites face à un désaveu massif de l’opinion, il a compté sur un appareil policier d’extrême-droite pour le protéger de la colère des Français.

Sur fond d’une éruption internationale de la lutte des classes depuis 2018 sur tous les continents, à commencer par les grèves de masse des enseignants et dans l’automobile aux USA, avec en France le mouvement des «gilets jaunes», Macron a réagi par une politique d’extrême-droite. Saluant le dictateur vichyste Philippe Pétain, qu’il traita de «grand soldat», il a lancé les forces de l’ordre contre toute expression d’opposition ouvrière à son programme.

La politique meurtrière d’«immunité collective» menée par la bourgeoisie face à la pandémie, qui a fait presque 800.000 morts en Amérique du Nord et en Europe, marque une nouvelle étape. Les institutions démocratiques s’effondrent. Aux USA, une tentative de coup d’État est en marche: Trump refuse de s’avouer vaincu aux élections, installe des hommes de main d’extrême-droite au Pentagone, et salue des milices d’extrême-droite qui ont tenté d’assassiner de ses opposants.

En France, Macron impose un État policier avec des lois scélérates, en comptant sur le fait que personne dans la classe politique établie ne s’y opposera ou ne mobilisera d’opposition ouvrière à un régime policier. En effet, les appareils syndicaux ont travaillé étroitement avec Macron tout au long de son mandat.

Les travailleurs ont bâti de nombreuses organisations au courant des luttes des dernières années, et la construction contre la pandémie de comités de sécurité, indépendants des syndicats est cruciale. Mais surtout, les questions politiques sont décisives. La construction d’un mouvement socialiste contre la politique d’immunité collective et l’État policier afin de préparer le transfert du pouvoir aux travailleurs est la seule façon de stopper les morts en masse et l’émergence d’une dictature.