La Turquie adopte des politiques inadéquates de restriction alors que la propagation du COVID-19 s’accélère

Par Ulaş Ateşçi
20 novembre 2020

L'annonce mardi par le président Recep Tayyip Erdoğan de nouvelles «restrictions» contre le coronavirus montre que le gouvernement turc embrasse la politique «d'immunité collective», quel que soit le nombre de vies perdues. Comme les gouvernements à travers l'Europe confrontés à une opposition croissante à la politique officielle, il annonce des restrictions symboliques pour essayer de contenir non pas la pandémie, mais la colère de la population.

Après que le ministre de la Santé Fahrettin Koca a déclaré lundi que le conseil scientifique sur le coronavirus «avait recommandé la mise en œuvre de mesures concrètes pour empêcher la propagation de la maladie» – un aveu implicite qu'aucune mesure concrète n’avait été prise – le président Erdoğan a annoncé mardi soir un couvre-feu national le week-end à partir de 20h à 10h, «pour ne pas perturber les chaînes d'approvisionnement et de production dans le pays».

Autrement dit, le gouvernement donne la priorité aux profits capitalistes aux dépens de vies humaines. Erdoğan a ajouté que «le confinement partiel en vigueur pour les personnes âgées de plus de 65 ans s'appliquera également aux moins de 20 ans, à l'exception des salariés».

Des promeneurs sur la place principale Kizilay, à Ankara, en Turquie, le 16 juin 2020 (AP Photo / Burhan Ozbilici )

L'enseignement dans les écoles qui ont commencé une semaine de vacances d’hiver se poursuivra en ligne jusqu'à la fin de l'année. Erdoğan a déclaré: «Les heures de travail des entreprises telles que les centres commerciaux, les marchés, et les coiffeurs seront limitées entre 10h et 20h». De plus, les restaurants et les cafés doivent ouvrir uniquement pour les plats à emporter et les livraisons.

Outre les fermetures d'écoles, ce sont des mesures symboliques, dans des conditions où la pandémie est hors de contrôle à travers la Turquie. Quatorze travailleurs de l'éducation sont morts du COVID-19 en Turquie depuis septembre, date à laquelle l'enseignement en présentiel a redémarré, selon le Syndicat des travailleurs de l'éducation et des sciences (Eğitim -Sen), qui a soutenu la campagne de retour à l'école.

Le ministre de la Santé Koca a annoncé mardi que 103 personnes avaient perdu la vie au cours des dernières 24 heures à cause du COVID-19 et que 3 819 personnes de plus sont diagnostiquées symptomatiques.

Le gouvernement turc refuse d'annoncer des données réelles sur la pandémie afin de forcer les travailleurs à retourner au travail et de contenir la colère du public, faisant une distinction arbitraire et non scientifique entre «cas» et «patients». Cependant, les informations accessibles indiquent que la situation en Turquie est parmi les pires d'Europe.

La Turquie compte le deuxième plus grand nombre de patients gravement malades en Europe: 3657. De plus, le taux d’occupation des établissements de soins intensifs est de 70,8 pour cent, même après que de nombreux hôpitaux ont augmenté leur capacité. Un médecin de soins intensifs a demandé sur Twitter: «Si 36 patients sont actuellement pris en charge dans l'unité de soins intensifs, qui avait une capacité de 12 personnes avant la pandémie, et la capacité est de 60 sur papier, le taux d'occupation des soins intensifs est de 300 pour cent ou 60 pour cent?»

Le responsable de l'Association médicale turque (TTB), İbrahim Akkurt, a déclaré que, d'après les estimations selon lesquelles «3,8% des cas avec des tests PCR positifs ont une pneumonie et des tests radiologiques et tomographiques ont détecté 3316 cas de pneumonie» lundi, le nombre réel de nouveaux cas était de 87.263.

Les «restrictions» du gouvernement surviennent après les avertissements croissants des associations médicales et des scientifiques que les systèmes hospitaliers vont s'effondrer, et une explosion de colère parmi les travailleurs de la santé. Cependant, les dernières mesures visent non pas à contenir la pandémie, mais à empêcher un effondrement des systèmes hospitaliers.

Dans ces conditions, le TTB a annoncé un «programme d'action» exigeant que le COVID-19 soit considéré comme une maladie professionnelle. À ce jour, au moins 161 travailleurs de la santé ont perdu la vie à cause du COVID-19 et le virus fait des ravages dans leurs rangs. Le TTB a lancé une campagne «d’actions limitées» à 21h pendant cinq jours la semaine dernière, avertissant que si leurs demandes ne sont pas satisfaites, ils pourraient se mettre en grève.

La semaine dernière, la chambre médicale d'Istanbul affirmé que la politique du gouvernement était «en faillite» et a appelé à un «confinement immédiat» pour Istanbul. De plus, la Société turque du thorax a appelé à un confinement à l’échelle nationale, déclarant: «La mobilité sociale devrait être restreinte. Une fermeture complète est requise pendant au moins deux semaines, voire un mois.»

Mardi, juste avant l'annonce des «restrictions» officielles du coronavirus, la présidente du TTB, Şebnem Korur, a également appelé à un confinement total, déclarant: «Les lieux de travail, à l'exception de ceux impliqués dans la production essentielle, doivent être fermés pendant au moins trois ou quatre semaines», ajoutant: «Selon des études scientifiques, un confinement de deux semaines réduirait le taux d'infection de 22% et un confinement de quatre semaines réduirait ce taux de 38%.»

Le TTB a annoncé la semaine dernière que les cas quotidiens à Istanbul avaient atteint environ 10.000 à la fin du mois d'octobre.

Le chiffre pour la ville d'Izmir, dans l'ouest du pays, était de 1000, mais la Chambre médicale d'Izmir a déclaré que les cas quotidiens dans la ville avaient atteint 3500, mardi. Mercredi, la Chambre a également averti que le système de santé de la ville était au bord de l'effondrement. «Les ambulances ont du mal à transporter des malades. Les services disponibles et les unités de soins intensifs dans les hôpitaux sont insuffisants; de nouveaux services COVID-19 et des unités de soins intensifs sont ouverts», a-t-il déclaré, ajoutant: «Nous sommes à un point de surcharge du système de santé qui limite considérablement notre capacité de réagir.»

Les dernières informations sur le nombre de morts de la pandémie soulignent que les chiffres officiels des décès sont également peu fiables. En fait, la Turquie a connu des centaines de morts par jour depuis un certain temps.

La Chambre médicale d'Istanbul a déclaré que du 12 mars au 4 novembre 2020, un total de 8456 décès supplémentaires était survenu à Istanbul, par rapport à la moyenne 2015-2019, basée sur les données de la municipalité métropolitaine d'Istanbul. Cependant, le bilan officiel total des morts du COVID-19 à Istanbul s'élevait à seulement 3253 le 25 octobre.

Samedi, le maire d'Istanbul, Ekrem İmamoğlu (Parti républicain du peuple, CHP) a tweeté que 164 personnes à Istanbul seulement avaient perdu la vie à cause de maladies infectieuses. Cependant, le bilan quotidien officiel des morts pour tout le pays était de 92 le même jour. Le 28 mars, le nombre total de décès dus à des maladies infectieuses à Istanbul n'était que de 21. Comme un quart de tous les nouveaux patients atteints de coronavirus en Turquie ont été diagnostiqués à Istanbul, on peut supposer que le nombre réel de décès quotidiens en Turquie est probablement proche de 400 ou 500 – proche de celui de la France, l’Espagne, le Royaume-Uni ou l’Italie.

Le deuxième tweet d'İmamoğlu sur la question était un autre exemple de la collaboration réactionnaire entre le gouvernement et les partis d'opposition bourgeois au prix de la vie des travailleurs. «Notre ministre de la Santé vient de m'appeler. Il a dit qu'ils travaillaient précisément sur des mesures», a-t-il écrit, avant d'ajouter: «Il est de notre devoir de prendre toutes les mesures ensemble sur la base de la transparence et de la science en vue de la mobilisation pendant le processus de la pandémie.»

En fait, Imamoğlu et d'autres responsables du CHP ont fait de leur mieux pour contenir l'opposition populaire croissante à la politique «d'immunité collective», tout en mettant en œuvre les mêmes politiques dans les villes qu'ils dirigent, comme Istanbul. Le gouverneur d'Istanbul, Ali Yerlikaya, a remercié Imamoğlu il y a quelques semaines à peine, soulignant leur collaboration sur la pandémie. Ce n'est pas un hasard si les municipalités d'Istanbul et d'Izmir, dirigées par le CHP, ont annoncé mardi quelques restrictions pour la pandémie.

Le fait que ces maires n'aient pas divulgué leurs propres données et leur collaboration avec le gouvernement depuis le début de la pandémie condamne le rôle de la pseudo-gauche qui les a soutenus lors des élections locales de l'année dernière comme des «alternatives» aux candidats du gouvernement Erdoğan .

Depuis le début, le World Socialist Web Site et le Comité international de la Quatrième Internationale appellent à la fermeture de tous les lieux de travail non essentiels avec le maintien intégral des salaires des travailleurs et revenus des petites entreprises touchées. Près de neuf mois de la pandémie ont clairement montré que la seule façon de la contenir et de sauver des vies est l'intervention politique indépendante de la classe ouvrière du monde entier contre la politique homicide de la classe dirigeante.

Les travailleurs doivent construire leurs comités de la base complètement indépendants des syndicats procapitalistes pour arrêter la production non essentielle et sauver des vies dans une lutte pour le socialisme et contre la cause profonde de cette catastrophe mondiale, à savoir le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 19 novembre 2020)