Un migrant et ami de Julian Assange meurt dans la prison britannique de Belmarsh

Par Thomas Scripps
10 novembre 2020

Lundi dernier, l’association caritative «Caution pour les détenus de l’immigration» (Bail for Immigration Detainees – BID) a signalé le suicide de Manoel Santos dans la prison de haute sécurité de Belmarsh à Londres.

Stella Moris, partenaire du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, qui est actuellement en détention préventive à Belmarsh dans l’attente d’une éventuelle extradition vers les États-Unis, a également tweeté «J’ai parlé à Julian. Un de ses amis s’est suicidé aux premières heures de la matinée. Son corps se trouve toujours dans la cellule de l’aile de Julian. Julian est dévasté. Manoel Santos était homosexuel. Il vivait au Royaume-Uni depuis 20 ans. Le ministère de l’Intérieur l’a avisé qu’il allait être déporté vers le Brésil.»

Le responsable de surveillance des prisons mène une enquête sur ce décès.

Le sort de Santos met en évidence le mépris total qu’a la classe dirigeante britannique pour les droits démocratiques. Lors de l’audience d’extradition d’Assange en septembre-octobre dernier, de nombreux experts médicaux ont témoigné que son maintien en prison à Belmarsh, confirmé par les tribunaux, constituait une grave menace pour sa vie. Le professeur Michael Kopelman, professeur émérite de neuropsychiatrie au Kings College de Londres, a déclaré qu’Assange présentait un «risque très élevé de suicide». La mort tragique de Santos a prouvé que ces craintes sont fondées.

Assange dans la prison de Belmarsh l’année dernière

Ce suicide a attiré l’attention sur la pratique criminelle du gouvernement britannique qui consiste à détenir les personnes menacées d’expulsion dans des prisons, même dans des établissements de sécurité maximale. BID l’a expliqué dans un communiqué de presse:

«La détention des immigrants est intrinsèquement nuisible, et les personnes détenues en prison font face à des désavantages supplémentaires qui s’aggravent en raison des régimes de confinement répressifs qui équivalent essentiellement à l’isolement cellulaire. Un de nos clients nous a récemment confié, en grande détresse, qu’il est enfermé dans sa cellule 24 heures sur 24 et n’a droit qu’à une douche par semaine. L’accès aux conseils et à la représentation juridique en matière d’immigration a toujours été presque impossible en prison. Mais en vertu des restrictions dues au COVID-19, les personnes ne peuvent pas contester leur détention ou faire appel de leur expulsion, car les visites juridiques ne sont plus possibles. Personne ne devrait endurer de telles souffrances».

«Beaucoup de nos clients détenus dans les prisons ont des conditions de santé mentale préexistantes qui rendent ce traitement particulièrement problématique. Nous craignons que d’autres personnes ne meurent par suicide si ce traitement se poursuit».

S’exprimant au «World Socialist Web Site», la directrice de BID, Celia Clarke, a déclaré: «Imaginez la situation où vous êtes emprisonné, vous avez purgé votre peine, mais vous recevez deux documents officiels: le premier qui dit que vous risquez l’expulsion et que vous avez 14 jours pour donner au ministère de l’Intérieur les raisons pour lesquelles vous ne devriez pas être expulsé; et le second document qui dit que vous êtes maintenant détenu dans la même prison que celle où vous avez purgé votre peine, mais en vertu des pouvoirs de l’immigration, et que vous n’avez pas d’avocat. Ça ne peut être que fatal».

En mai de cette année, 340 personnes étaient détenues dans des prisons sous le régime de l’immigration. Les chiffres de décembre 2018 montrent que 31 personnes étaient détenues dans des prisons de sécurité maximale.

En vertu de la loi des frontières du Royaume-Uni de 2007 (UK Borders Act 2007), introduite par le gouvernement travailliste de Gordon Brown, tout citoyen non britannique est automatiquement expulsé après avoir été condamné au pénal à une peine de 12 mois ou plus. «C’est un fonctionnaire qui prend la décision de détenir quelqu’un… et non un tribunal», a souligné Clarke, qui a insisté sur l’absence de toute procédure juridique ou de contrôle approprié.

Des manifestants marchent vers l’entrée de la prison de Belmarsh en septembre pour s’opposer à l’incarcération d’Assange (Source: WSWS)

Parmi les condamnations qui peuvent conduire à la déportation, on trouve des délits relativement mineurs liés à la drogue et même des vols à l’étalage – ramenant la Grande-Bretagne à la brutalité de l’époque victorienne où les personnes accusées d’avoir volé un pain étaient déportées dans les colonies. De nombreux «ressortissants étrangers» ne savent pas qu’ils ne sont techniquement pas des citoyens britanniques ou ne sont pas informés qu’une peine d’un an pourrait les voir expulsés, ce qui signifie que certains plaident coupables sans connaître les terribles conséquences.

À partir du Nouvel An, le gouvernement a l’intention de faire de la rue un terrain d’expulsion, annonçant une rafle massive des sans-abri. Plus d’un quart d’entre eux seraient des «ressortissants étrangers».

«Il faut également se rappeler», a déclaré Clarke, «qu’un grand nombre de ces prétendus “délinquants étrangers” sont des personnes qui sont nées ou qui ont grandi dans ce pays, mais qui ne sont pas devenues des citoyens britanniques pour diverses raisons, telles que le coût de la citoyenneté, le manque de connaissances, le fait de se faire prendre en charge, etc.” De nombreux clients de BID ont des partenaires et des enfants au Royaume-Uni.

Clarke a décrit la situation à laquelle sont confrontées les personnes potentiellement expulsées en ce qui concerne l’accès à leurs droits juridiques comme étant: «abjecte. Il n’y a pas d’aide juridique pour les cas d’expulsion et d’immigration. Le mieux que l’on peut espérer est de faire une demande de “financement exceptionnel”, mais la procédure de demande est compliquée et la plupart des gens ordinaires n’en seraient pas capables, sans parler de ceux qui ont des problèmes de santé, de langue ou d’alphabétisation».

La loi de 2012 sur l’aide juridique, la condamnation et la sanction des délinquants, adoptée par la coalition des conservateurs et des libéraux démocrates de David Cameron, exclut les cas d’expulsion de l’éligibilité à l’aide juridique.

Les personnes qui ont fait l’objet d’un renvoi administratif après s’être vu refuser l’asile conservent officiellement l’accès à l’aide juridique et aux recours, toutefois le gouvernement refuse ces droits régulièrement dans la pratique. Les recherches menées par le groupe de défense des droits de l’immigration «Movement for Justice» ont révélé que les demandeurs d’asile détenus dans le tristement célèbre camp de détention de «Yarl’s Wood» avaient passé cinq à sept jours dans cet établissement sans avoir accès à un avocat. Certains ont reçu une liste de numéros de téléphone d’avocats, mais les barrières linguistiques et les problèmes de crédit téléphonique ont rendu la représentation pratiquement impossible.

On a transféré les détenus ensuite dans des centres d’hébergement pour demandeurs d’asile où, dans de nombreux cas, la personne n’a accès ni à un téléphone, ni à des avocats locaux, ni à l’aide juridique en matière d’immigration. De plus, les organisations caritatives sont très souvent surchargées. L’organisation caritative Care4Calais opère dans 30 foyers d’accueil pour demandeurs d’asile au Royaume-Uni et rapporte qu’environ 90 pour cent des occupants ne savent pas qu’ils ont besoin d’un avocat ou ne savent pas comment en obtenir un.

Les dossiers consultés par «Movement for Justice» montrent que lors de la sélection des demandeurs d’asile, le ministère de l’Intérieur ne pose généralement pas de «questions sur la torture, le trafic et la famille au Royaume-Uni», alors que les réponses pourraient fournir un mandat légal pour accorder l’asile. Plus de la moitié des personnes interrogées ont déclaré avoir été victimes de torture ou de traite, y compris d’esclavage en Libye.

Afin de couper court à ce type d’appel, un projet de loi (Fair Borders Bill) prévoit que le gouvernement fixe ses propres limites à ce qui constitue une peine ou un traitement «inhumain» ou «dégradant», conformément à l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme.

Cette abrogation des protections juridiques fondamentales s’appuie sur des années de rhétorique et de législation anti-migrants, tant du côté du Parti travailliste que du Parti conservateur. Elle est basée sur le tournant mondial vers le nationalisme d’extrême droite et la xénophobie, incarné par le programme Brexit au Royaume-Uni, mais également évident dans les politiques de l’Union européenne (UE) relatives à la forteresse Europe.

Dans le cadre de son «Pacte sur l’asile et les migrations» dévoilé cette année, l’UE prévoit de mettre en place des «processus de filtrage» à ses frontières qui abolissent effectivement le droit d’asile. La Grande-Bretagne et l’UE ont déployé des forces navales militarisées contre les navires de migrants, dans la Manche et la Méditerranée, et ont laissé ces eaux devenir des cimetières pour les familles et les enfants désespérés. Les demandeurs d’asile sont détenus dans des conditions déplorables sur tout le continent, et la Grande-Bretagne prévoit de les placer en détention sur des transbordeurs ou des plateformes pétrolières désaffectés, ou sur des îles éloignées.

Pour soutenir ces actions, le gouvernement conservateur mène une agitation fasciste contre les migrants et les avocats qui les représentent. Le ministre britannique de l’Intérieur, Priti Patel, a dénoncé à plusieurs reprises les «activistes» et les «avocats de gauche». Cela a fait le bonheur de la presse de droite et des organisations d’extrême droite qui terrorisent les foyers d’asile.

En réponse aux déclarations de Patel, Clarke a déclaré: «C’est complètement irresponsable et tout à fait répréhensible. Il y a déjà eu une attaque contre un cabinet d’avocats par un individu armé d’un couteau qui a été trouvé avec de la littérature nazie et fasciste. Bien qu’elle sache que l’attaque a eu lieu, Priti Patel a répété ses commentaires, repris par Boris Johnson lors de la conférence du Parti conservateur».

Clarke faisait référence au cas de Cavan Medlock, accusé d’avoir planifié de tuer un avocat de Duncan Lewis Solicitors. Medlock est arrivé dans les bureaux du cabinet armé d’un couteau et de menottes, portant des drapeaux nazis et confédérés.

Les lois pour la protection des demandeurs d’asile et des réfugiés, et le droit de ne pas être soumis à des traitements inhumains et dégradants sont une réponse directe à l’indignation populaire générée par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Dans son discours de conférence du Parti conservateur en octobre dernier, Patel s’est moquée de ces «grandes théories sur les droits de l’homme», sur lesquelles elle a refusé de se faire «sermonner». En traitant des milliers de migrants et de demandeurs d’asile, ainsi que le journaliste et éditeur Assange, dont le travail a révélé les crimes impérialistes qui ont fait fuir tant de millions de personnes de leur foyer, la classe dirigeante britannique revient à la pire barbarie du XXe siècle.

(Article paru en anglais le 9 novembre 2020)