La pseudo-gauche australienne nie le danger fasciste dans la crise des élections présidentielles américaines

Par Oscar Grenfell
21 octobre 2020

Socialist Alternative, un parti australien de pseudo-gauche, a publié plusieurs articles ces dernières semaines affirmant que la crise sans précédent qui entoure l'élection présidentielle américaine du mois prochain n'est pas très préoccupante.

Les articles sur le site web Red Flag de Socialist Alternative se concentrent sur la minimisation des actions extraordinaires du président américain et candidat républicain Donald Trump. Le message essentiel est que les menaces de coup d'État de Trump, ses déclarations selon lesquelles il défiera le résultat des élections si celui-ci va à son encontre et sa promotion de la violence fasciste ne sont pas très importantes.

Il n'y a pas de danger fasciste, la classe dirigeante américaine n'aurait jamais recours à un régime dictatorial et il n'y a guère d'opposition sociale ou de ferment politique au sein de la classe ouvrière. Tel est l'argument essentiel de Socialist Alternative.

Les articles sont formulés en termes de débat au sein de la pseudo-gauche internationale. Les alternatives pour ce milieu corrompu de la classe moyenne supérieure sont soit de soutenir ouvertement le candidat du Parti démocrate Joe Biden, un criminel de guerre et un serviteur des banques, soit de maintenir une apparence d’indépendance, pour mieux pouvoir subordonner les travailleurs et les jeunes aux «démocrates de gauche» qui soutiennent Biden, ainsi qu'aux divers mouvements de protestation de la classe moyenne qu'ils dominent.

Le 15 mai 2020, des manifestants photographiés portent des fusils près des marches du bâtiment du Capitole de l'État du Michigan à Lansing (AP Photo/Paul Sancya, File)

Socialist Alternative privilégie cette dernière stratégie, mais pas sur la base de considérations de principe politique. Les subtilités des manœuvres électorales de la pseudo-gauche et les marchandages sordides ne sont cependant pas la question principale.

L'essentiel des articles de Socialist Alternative est à l'encontre de ceux – surtout du World Socialist Web Site – qui avertissent que les élections américaines marquent un tournant dans la politique américaine et mondiale, posant d'immenses dangers et problèmes politiques à la classe ouvrière.

Red Flag insiste plutôt sur le fait que peu de choses ont changé au cours des 20 dernières années. L'élection américaine actuelle ressemble à toutes celles qui l'ont précédée.

Cet argument est une tentative de chloroformer la classe ouvrière, et d'empêcher les travailleurs et les jeunes de réévaluer leurs perspectives en fonction des bouleversements sociaux et politiques qu'ils vivent. Il est lié à l'hostilité de Socialist Alternative à la lutte pour mobiliser la classe ouvrière de manière indépendante contre le capitalisme et tous ses défenseurs, et à la promotion par l'organisation de mouvements de protestation de la classe moyenne orientés vers l'une ou l'autre section de l'establishment politique.

Les deux principaux articles sont «Les socialistes ne devraient pas voter pour Joe Biden» d'Omar Hassan, publié le 8 octobre, et «Est-ce l'élection la plus importante de tous les temps» de Ben Hillier, paru le 11 octobre. Les similitudes entre les deux articles, jusqu'à la répétition de phrases identiques, indiquent clairement qu'ils font partie d'une campagne politique menée par Socialist Alternative pour promouvoir son évaluation dangereusement complaisante de l'élection américaine.

Hillier note le «soutien apporté à l'extrême droite sous ce président» et Hassan écrit que «Trump met l'extrême droite en confiance avec ses divagations intolérantes. Et il est sans aucun doute vrai que Trump fait de son mieux pour voler l'élection...» Mais ces observations ont le caractère d'une mise en garde, destinée à adoucir le caractère manifestement de droite des tentatives de Socialist Alternative de nier la stratégie fasciste de Trump.

Les deux articles sont parus dans les semaines et les jours qui ont suivi la déclaration de Trump selon laquelle il ne quitterait pas ses fonctions, même s'il perdait l'élection, la promotion ouverte des voyous fascistes des Proud Boy lors d'un débat avec Biden au début du mois, et la production d'une vidéo de campagne clairement calquée sur un film de propagande du Leni Riefenstal glorifiant Adolf Hitler.

La stratégie de Trump n'est pas principalement électorale. Il entend délégitimer le vote, mobiliser des milices fascistes pour terroriser ses opposants politiques et contrôler la Cour suprême pour obtenir l’autorisation pour le vol du vote qu’il prévoit.

Les deux articles ont été publiés après que les conséquences mortelles de cette stratégie aient été révélées. Ils ont été publiés quelques jours après que le FBI a fait une descente et arrêté des conspirateurs d'extrême droite, qui étaient à un stade avancé d'un complot visant à kidnapper et à assassiner le gouverneur démocrate du Michigan, Gretchen Whitmer. La tentative de coup d'État a suivi les plans de Trump pour assiéger les «États clés».

Trump a déjà appelé à la «libération» des mesures limitées contre le coronavirus au Michigan et d'autres États où le vote risque d'être serré. Malgré les tentatives des démocrates et des médias d'enterrer le complot du coup d'État du Michigan, il est déjà clair que les conspirateurs faisaient partie d'un réseau terroriste fasciste, dont les plans s'étendaient à d'autres États et au niveau national. Le peu d’informations mises à la disposition du public a déjà montré qu'ils avaient une myriade de liens avec le Parti républicain, qui s'étendaient peut-être jusqu'à la Maison-Blanche et sa périphérie.

Hassan et Hillier prétendent simplement que le complot du coup d'État n'a pas eu lieu, sans même le mentionner. Au lieu de cela, ils ont recours à des généralités extraordinairement complaisantes.

Hassan écrit: «Les gens raisonnables peuvent ne pas être d'accord sur le fait que Trump est un fasciste, mais il est ridicule de penser qu'un coup d'État fasciste ou un gouvernement fasciste est en vue aux États-Unis. Des pans entiers de l'appareil d'État, dont les plus importants sont les généraux militaires, et de larges pans de la classe capitaliste sont opposés à Trump. L'élite dirigeante américaine n'a tout simplement pas besoin ou envie d'une dictature: elle s'enrichit de façon fantastique et ne fait face à aucune menace interne à son pouvoir».

Hillier est d'accord: «Les analystes sobres devraient admettre que, peu importe qui est élu, ils n'ont pas vraiment une connaissance sûre de ce que la prochaine année, et encore moins les quatre prochaines, apporteront. Ce qui est clair, cependant, c'est qu'à l'heure actuelle, rien n'indique que la classe dirigeante américaine prépare une dictature fasciste – c'est-à-dire l'anéantissement physique de la gauche et du mouvement noir radical».

Pourtant, Trump, le commandant en chef de la classe dirigeante américaine et l'incarnation de sa section dominante, l'élite financière parasitaire, fait ouvertement campagne pour une dictature!

Il ne s'agit pas d'une question d'avenir lointain. L'administration de Trump a déjà lancé une tentative de coup d'État contre la Constitution américaine. Trump a illégalement menacé de mobiliser l'armée contre les manifestants qui s'opposaient à la violence policière en juin. Des agents fédéraux non identifiés ont kidnappé des manifestants à Portland et dans d'autres villes, et Trump a dénoncé le socialisme dans le langage des démagogues fascistes des années 1930.

Quant aux critiques de Trump au sein de la classe dirigeante (les «sections substantielles de l'appareil d'État» et les «larges sections de la classe capitaliste» que Hassan promeut comme un rempart contre les plans fascistes du président), ils ont signalé leur propre «appétit» pour un régime dictatorial.

Biden et les démocrates ont déclaré que si Trump perd l'élection et refuse de quitter la présidence, ils espèrent que les militaires et les services de renseignement prendront le contrôle de la Maison-Blanche et installeront un nouveau gouvernement. Il s'agirait en tout point d'une dictature du Pentagone et de la CIA. La campagne électorale du Parti démocrate est centrée sur des appels à la censure d'Internet, à un militarisme encore plus important, incompatible avec les droits démocratiques, et à une chasse aux sorcières maccartiste d’opposants politiques qualifiés d’«agents russes».

Les deux factions de l'élite au pouvoir font fi des normes démocratiques fondamentales, et c'est le résultat d'un déclin prolongé de la démocratie américaine et du capitalisme américain.

Hillier et Hassan évoquent les grandes attaques contre les libertés civiles menées par les administrations de George W. Bush et Barack Obama, mais seulement pour affirmer que rien n'a fondamentalement changé. «Donc, quand vous entendez les gens parler de l'importance sans précédent de l'élection américaine entre le président Trump et le candidat démocrate Joe Biden, considérez que nous sommes déjà passés par là», écrit Hillier.

Trump poursuit incontestablement une attaque contre les droits démocratiques, intensifiée par chacun de ses prédécesseurs, qu'ils soient démocrates ou républicains. Mais l'attaque prolongée des normes démocratiques par l'élite au pouvoir s'est intensifiée, marquant une tentative ouverte d'établir des formes de gouvernement qualitativement nouvelles, basées sur l'autoritarisme.

Comme l'écrivait Léon Trotsky en 1929: «Par analogie avec l'électrotechnique, la démocratie peut être définie comme un système d'interrupteurs et de plombs contre les trop forts courants de la lutte nationale ou sociale. Aucune autre époque de l'Histoire n'a été, même de loin, aussi chargée d'antagonismes que la nôtre. Le courant en surcharge se manifeste de plus en plus souvent sur les différents points du réseau européen. Sous la pression trop élevée des antagonismes sociaux et internationaux, les plombs fondent ou sautent. Telle est la nature des courts-circuits de dictature.»

Selon Socialist Alternative, cependant, il n’y a aucune «surcharge» de «courant». D'où la déclaration joyeuse d'Hassan selon laquelle l'élite dirigeante américaine «ne fait face à aucune menace interne à son pouvoir».

Les deux articles ne laissent pas deviner que l'élection a lieu alors que la réponse criminelle de l'élite dirigeante américaine à la pire pandémie depuis 1918 a entraîné la mort de plus de 220.000 Américains en l'espace de huit mois. Le coronavirus n'est même pas mentionné. La crise sociale massive, accélérée par le transfert de sommes sans précédent de la richesse publique à l'élite financière, et impliquant la paupérisation de dix millions de personnes, est passée sous silence.

En réalité, la campagne propatronale de «retour au travail», menée par l'administration Trump, et les attaques contre l'emploi, les salaires et les conditions de travail intensifient une radicalisation politique majeure de la classe ouvrière américaine. Les grèves et les protestations ont été plus fréquentes ces dernières années qu'au cours des dernières décennies réunies, et les travailleurs commencent à s'organiser indépendamment des syndicats corporatistes, notamment par la formation de comités de la base indépendants.

C'est à cette évolution que Trump et les démocrates répondent à leur tour par l'autoritarisme. Trump ne dénonce pas le socialisme sur une base hebdomadaire ou même quotidienne en raison de ses idiosyncrasies personnelles, mais parce que lui et l'ensemble de l'élite dirigeante américaine sont terrifiés par la perspective d'un mouvement socialiste de masse de la classe ouvrière.

Hassan et Hillier ne disent rien non plus de la crise économique du capitalisme américain et mondial, de la croissance de la lutte des classes au niveau international, de la promotion mondiale des forces d'extrême droite par les gouvernements et du danger croissant de guerre.

En fait, les arguments de Socialist Alternative rejoignent ceux avancés par les représentants corrompus du libéralisme américain autour du Parti démocrate. Le New York Times, par exemple, a publié ces dernières semaines de nombreux articles déclarant que Trump n'est pas un fasciste et que le pire résultat possible de l'élection serait une crise constitutionnelle «mineure». Leur but est d'empêcher la classe ouvrière d'intervenir contre Trump, car cela impliquerait inévitablement une lutte contre les démocrates et tout le système capitaliste qu'ils défendent.

Pour toutes ses prétentions à s'opposer à Biden, Socialist Alternative offre un portrait méconnaissable du Parti démocrate comme un «moindre mal» progressiste.

Hassan écrit: «Les démocrates ont un intérêt électoral fondamental à se donner une image plus progressiste, en reflétant de manière déformée les griefs de leurs électeurs plus pauvres et plus diversifiés sur le plan racial».

Hassan parle d'un parti de Wall Street qui a renoncé à défendre le moindre intérêt, même minime, des travailleurs, et qui cherche à couvrir ses politiques de droite par une politique identitaire réactionnaire visant à diviser la classe ouvrière.

Pendant des années, Socialist Alternative a prétendu lutter contre le Parti libéral australien de droite, afin d'entretenir des liens avec les partis travaillistes et verts des grandes entreprises et les syndicats corporatistes.

Ce qui est commun à toutes les manœuvres de Socialist Alternative est une tentative d'empêcher la classe ouvrière de reconnaître la profondeur de la crise capitaliste et la nécessité d'une perspective véritablement socialiste et internationaliste dirigée contre l'ensemble de l’establishment politique. Parlant au nom d'une couche aisée de la classe moyenne supérieure, enracinée dans la bureaucratie syndicale, ainsi que des échelons supérieurs du monde universitaire et du secteur public, son but est de lier les travailleurs à l'establishment politique, dont découlent ses privilèges.

Lors des précédentes élections américaines, les anciens alliés de Socialist Alternative au sein de l’International Socialist Organization, qui ont dissout leur parti l'année dernière pour s'intégrer au Parti démocrate, ont ouvertement promu les représentants des grandes entreprises au sein du Parti démocrate. En 2008, par exemple, l'ISO a salué comme un «événement transformateur» l'élection du président Barack Obama et du vice-président Biden. Ils ont continué à défendre l'administration Obama, même si celle-ci a renfloué les banques après 2008, a réduit de moitié le salaire des nouveaux travailleurs de l'automobile et a mené huit années de guerre continue.

Plus récemment, Socialist Alternative s'est enthousiasmé pour Bernie Sanders, qui prétendait mener une «révolution politique» par le biais du Parti démocrate. Un article du Red Flag de 2016, intitulé «Why I am feeling the Bern» a déclaré: «D'un point de vue socialiste de principe, on ne peut pas contester que Sanders est loin de ce qui est nécessaire. Mais alors, le socialisme n'est pas l'Écosse. S'il l'était, nous y serions déjà. Malheureusement, dans le monde réel, la voie royale des principes n'est pas aussi bien tracée».

En pratique, la «révolution politique» de Sanders visait à canaliser un sentiment de gauche, en particulier chez les jeunes, derrière le Parti démocrate, cimetière des mouvements sociaux. Il est le plus enthousiaste des partisans de Biden, comme il l'était de Hillary Clinton en 2016.

Socialist Alternative signale certaines des principales préoccupations de l'establishment politique, telles que transmises par ses représentants de pseudo-gauche, qui sont particulièrement sensibles au mécontentement social et politique au sein de la classe ouvrière et cherchent à l'empêcher de trouver une expression politique indépendante.

Dans le contexte d'une explosion du militarisme américain en 2012, qui s'est transformée en affrontements avec la Russie et la Chine et qui menace de déclencher une guerre mondiale, Red Flag a insisté sur la nécessité de se passer de «l'anti-impérialisme par réflexe», une ligne qui rejoint les efforts de l'élite au pouvoir pour étouffer le sentiment antiguerre de masse.

Dans les élections américaines actuelles, Red Flag donne une expression sans vergogne aux tentatives de l'establishment politique, y compris en Australie, de minimiser les dangers de dictature tout en prétendant de manière absurde que les démocrates sont sensibles aux pressions de la base.

(Article paru en anglais le 18 octobre 2020)