Allemagne: L'État et les partis politiques encouragent l'antisémitisme

Par Peter Schwarz
9 octobre 2020

Dimanche, un étudiant juif de 26 ans a été attaqué à la pelle devant la porte de la synagogue Hohe Weide à Hambourg. La police et le ministère public de Hambourg ont jugé que c’était une attaque antisémite et, de surcroit, une tentative de meurtre.

L’agresseur, qui portait un uniforme de camouflage de l’armée allemande et qui a battu sa victime avec un outil militaire, était un citoyen allemand de 29 ans, Grigoriy K., qui est né au Kazakhstan. On a trouvé un bout de papier avec une croix gammée dans sa poche. Selon Der Spiegel, K. avait effectué un service militaire volontaire en 2016, qui comprend trois mois de formation de base, puis avait travaillé comme auxiliaire médical.

L’attentat de Hambourg n’est que le dernier d’une longue série d’attaques antisémites en Allemagne. Au cours des six premiers mois de cette année, les statistiques officielles de la police ont enregistré 696 crimes à motivation antisémite. Depuis 2010, le nombre annuel de ces crimes n’est jamais descendu en dessous de 1.200.

Il y a un an, le 9 octobre 2019, le néonazi Stéphan Balliet a attaqué la synagogue de Halle lors de la fête juive de Yom Kippour. Seule la porte bien fortifiée a empêché un bain de sang et des dizaines de victimes juives potentielles. Quatre mois plus tard, Thomas Rathjen a assassiné neuf personnes dans deux bars à shisha à Hanau. Comme Balliet, Rathjen était un antisémite fervent qui détestait les juifs et les musulmans. Dans un manifeste, il a appelé à l’extermination de la population d’Israël et de plus de 20 autres États.

Soixante-quinze ans après l’Holocauste qui a fait six millions de victimes juives, les Juifs d’Allemagne, qui ne représentent que 0,2 pour cent de la population, vivent à nouveau en danger. La responsabilité de cet antisémitisme virulent incombe entièrement aux élites dirigeantes.

C’est le fait de politiciens de premier plan, tous partis confondus, qui courtisent l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) néofasciste; élisent des représentants de l’AfD à de hautes fonctions; mettent en pratique sa politique raciste en matière de réfugiés; banalisent les militants d’extrême droite en les qualifiant de «citoyens inquiets»; et soutiennent les réseaux d’extrême droite dans la police et la Bundeswehr.

Mercredi encore, le ministre fédéral de l’Intérieur Horst Seehofer (Union chrétienne sociale – CSU) a présenté un rapport sur les extrémistes de droite au sein des services secrets nationaux. Ce rapport minimise délibérément les réseaux d’extrême droite au sein de l’appareil d’État et donne carte blanche aux antisémites et aux racistes.

On a démasqué de plus en plus de nouveaux groupes dans la police, dans les forces armées allemandes et dans les services secrets qui ont des échanges néonazis et antisémites; qui profèrent des menaces contre des avocats et des militants de gauche; qui accumulent des armes et se préparent à un coup d’État pour le «jour X». Seehofer a dû admettre qu’entre 2017 et avril 2020, il y avait bien plus de 400 cas suspects d’extrémisme de droite au sein des agences de sécurité du gouvernement fédéral et des États. Il a cependant affirmé qu’«aucun extrémisme de droite structurel» n’existe dans les agences de sécurité allemandes.

En réalité, les chiffres de Seehofer sont une sous-estimation flagrante. Premièrement, ils n’incluent pas les cas suspects dans l’armée allemande, dont le nombre officiel pour la même période était de 1.064. Deuxièmement, les chiffres sont basés sur des informations fournies par les agences de sécurité elles-mêmes; il n’y a pas eu d’enquête indépendante. Troisièmement, l’augmentation massive des cas depuis mars n’est pas prise en compte – rien qu’en Rhénanie-du-Nord–Westphalie, le nombre de cas suspects est passé depuis de 45 à 104. Quatrièmement, le nombre de cas non signalés est beaucoup plus élevé, car il existe un esprit de corps au sein de la police et de l’armée allemande qui qualifie de «trahison» toute transmission d’informations.

Le «code du silence» est «très répandu dans la culture policière», a déclaré à Der Spiegel l’ancien policier Rafael Behr, qui enseigne aujourd’hui à l’Académie de police de Hambourg. «On ne trahit pas ses collègues, pas à n’importe quel prix. On entretient la solidarité à tout prix… Personne ne dit “Stop” ou ne signale l’incident lorsqu’il voit des collègues qui viennent au poste de police avec des objets nazis, par exemple».

L’homologue de Seehofer en Saxe-Anhalt, le ministre de l’Intérieur, Holger Stahlknecht (Union chrétienne-démocrate, CDU), attise délibérément les sentiments antisémites dans la police. Lundi, il a déclaré aux policiers de Dessau qu’ils ne pouvaient plus remplir leurs fonctions parce qu’ils devaient travailler 1.500 heures supplémentaires par mois pour protéger les installations juives.

Stahlknecht, qui est personnellement responsable du fait que la synagogue de Halle était sans protection il y a un an, avait soigneusement choisi l’emplacement de son discours. Il s’est exprimé au poste de police de Dessau-Roßlau où Oury Jalloh est mort il y a 15 ans. Bien que toutes les preuves suggèrent que des policiers ont tué le réfugié de Sierra Leone, on n’a jamais résolu l’affaire. Elle a servi de phare à un racisme débridé au sein des forces de police.

Sont également responsables du retour de l’antisémitisme: tous les universitaires, journalistes et politiciens qui soutiennent les professeurs d’extrême droite et dénoncent les critiques dont ils font l’objet comme une atteinte à la liberté de l’enseignement. En février 2014, lorsque Der Spiegel a publié un vaste article qui plaidait pour une réinterprétation de l’histoire allemande, le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste, SGP) a averti de toute urgence que cela entraînerait une résurgence du militarisme, du fascisme et de l’antisémitisme. Der Spiegel a cité l’historien Jörg Baberowski de l’université Humboldt de Berlin qui a attesté que Hitler n’était «pas brutal» et a défendu l’apologiste nazi Ernst Nolte. Nolte lui-même, qui était encore vivant à l’époque, a tenu des propos antisémites dans l’article. Par exemple, il a accusé les Juifs d’être en partie responsables du goulag parce que certains d’entre eux étaient bolcheviques. Ce faisant, il a suivi la ligne de la propagande nazie sur une «conspiration judéobolchevique mondiale».

La quasi-totalité des médias, de nombreux professeurs et politiciens de tous les partis – y compris les sociaux-démocrates (SPD), les Verts et le Parti de gauche – ont défendu Baberowski et attaqué le SGP et son organisation de jeunesse, l’«International Youth and Students for Social Equality» (IYSSE), qui l’avaient publiquement critiqué. En revanche, le SGP/IYSSE a reçu un grand soutien de la part des étudiants et des travailleurs, et un tribunal a jugé que Baberowski pouvait légitimement être qualifié d’«extrémiste de droite».

Le conflit s’est poursuivi pendant des années. Mehring Books a publié deux livres à ce sujet: «Scholarship or War Propaganda? The return of German Militarism and the Dispute at Berlin’s Humboldt University» (Étude ou propagande de guerre? Le retour du militarisme allemand et le conflit à l’université Humboldt de Berlin); et «Why Are They Back? Historical falsification, political conspiracy and the return of fascism in Germany» (Pourquoi sont-ils de retour? Falsification historique, conspiration politique et le retour du fascisme en Allemagne). Toute personne qui souhaite comprendre pourquoi l’antisémitisme est de nouveau en recrudescence en Allemagne devrait lire ces livres.

Le retour du fascisme et de l'antisémitisme a des causes profondes et objectives et ne se limite pas qu’à l'Allemagne.

Aux États-Unis, le président Donald Trump mobilise des milices fascistes armées et menace ouvertement de faire un coup d’État s’il perd les élections de novembre. Au Brésil, aux Philippines, en Hongrie, en République tchèque et en Pologne, des partis d’extrême droite sont au pouvoir. Mais dans tous les autres pays également, la classe dirigeante s’oriente rapidement vers la dictature. En Allemagne, comme le montre le fléau virulent de l’antisémitisme, cette évolution est très avancée.

La raison en est la crise insoluble du capitalisme mondial. Les relations internationales sont caractérisées par des rivalités stratégiques, des conflits économiques et des guerres, tandis que les relations intérieures sont caractérisées par une profonde inégalité sociale et de féroces tensions de classe. La pandémie de coronavirus a intensifié et accéléré cette situation. L’oligarchie financière a puisé des milliards dans les caisses de l’État, tandis que les travailleurs sont contraints de retourner au travail au péril de leur vie et doivent payer les milliards de dettes par des licenciements massifs, des réductions de salaire et des coupes sociales.

Cela n’est pas compatible avec les conditions démocratiques. Hitler avait déjà utilisé l’antisémitisme pour mobiliser la lie de la société contre la classe ouvrière et établir une dictature. C’est pourquoi il a été invité à la Chancellerie du Reich en 1933 par une conspiration au sommet de la société.

La lutte contre l’antisémitisme, la dictature et la guerre est aujourd’hui, comme hier, indissociable de la lutte contre leur cause, le capitalisme. Ce qu’il faut, c’est la construction d’un parti qui donne une orientation socialiste internationale aux inévitables luttes de classes à venir. C’est ce pour quoi le Sozialistische Gleichheitspartei et ses organisations sœurs du Comité international de la Quatrième Internationale se battent.

(Article paru en anglais le 8 octobre 2020)