L'assaut du parlement allemand par l'extrême droite

Par Christophe Vandreier
3 septembre 2020

Des images de néo-nazis agitant le drapeau d'avant 1918 de l'Empire allemand sur les marches du bâtiment du parlement fédéral allemand ont rapidement fait le tour du monde entier, provoquant une indignation justifiable. Les scènes faisaient partie de la mobilisation de quelque 30.000 extrémistes de droite, antisémites et de leurs partisans dans la capitale allemande, Berlin, samedi pour protester contre tout effort visant à contenir la propagation du coronavirus.

Les représentants du gouvernement et des partis d'opposition ont cherché à se distancer publiquement des manifestations dans les médias. «Les drapeaux de l'Empire allemand et les slogans d'extrême droite devant le parlement allemand sont des attaques intolérables contre le cœur de notre démocratie», a déclaré le président allemand Frank-Walter Steinmeier (social-démocrates, SPD). «Cela nous concerne tous lorsqu'une minorité d'extrême droite visiblement prête à commettre des violences veut prendre d'assaut le siège des représentants du peuple», a déclaré le président du Parlement fédéral Wolfgang Stubble (chrétien-démocrates, CDU).

De telles déclarations sont tout à fait hypocrites. Les politiciens ne sont pas préoccupés par les extrémistes de droite, qui ont agité des drapeaux de l'Empire du Kaiser et des insignes nazis, mais par le fait que leurs actions révèlent les développements politiques dangereux en Allemagne et provoqueront l'opposition populaire. Tous ces partis coopèrent avec les extrémistes de droite au parlement. Ils ont élu des députés de l'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD) pour présider d'importantes commissions parlementaires, ont fait de l'AfD l'opposition officielle et mis en œuvre ses politiques inhumaines.

Dans les jours précédant la manifestation de samedi, des représentants de tous les partis et des médias l'avaient applaudie. Avec la mobilisation des extrémistes de droite, ils veulent intimider et réprimer l'opposition croissante à leur politique imprudente de réouverture de l'économie au milieu de la pandémie de coronavirus.

Après que les autorités berlinoises aient interdit la manifestation au motif que de nombreuses déclarations avaient été faites, déclarant l'intention des participants d'ignorer les réglementations concernant la distanciation sociale et le port de masques, la maison d'édition de droite Springer a lancé une grande campagne de propagande. Son journal Bild a publié un article avec un titre insistant sur le fait que les réglementations de santé publique étaient «une attaque inacceptable contre l'un de nos droits fondamentaux les plus élevés.»

Le leader du Parti de gauche au parlement, Dietmar Bartsch, a déclaré après la première manifestation d'extrême droite à Berlin le 1er août, qu'il était nécessaire de se concilier avec les participants. «Les catégoriser et les exclure n'aide personne», a-t-il déclaré à Deutschlandfunk. «Il y a des extrémistes de droite et vraiment quelques idiots, mais aussi beaucoup de gens qui y ont participé par mécontentement.»

Ce genre de blanchiment d'une marche d'extrême droite a déjà été vu avec les manifestations islamophobes de Pegida, dont les participants ont été décrits par les politiciens de tout bord comme des «citoyens concernés» avec qui il faudrait s'engager dans un dialogue. À l'époque, la banalisation des manifestations a servi à faire de leurs positions d'extrême droite une partie intégrante acceptable du discours politique et à saper la solidarité généralisée avec les réfugiés.

Il ne peut également y avoir aucun doute sur le caractère d'extrême droite des manifestations sur le coronavirus. Elles étaient organisées par un large éventail d'organisations d'extrême droite et néonazies, du NPD au mouvement identitaire en passant par l'AfD. Le fasciste de l'AfD Björn Höcke était présent, ainsi que l'extrémiste de droite et antisémite notoire Jürgen Elsässer. En plus des drapeaux impériaux et militaires allemands, des insignes nazis étaient également affichés.

Outre le soutien d'une grande partie des médias et de l'establishment politique, les extrémistes de droite pouvaient également compter sur le soutien de l'appareil d'État. Bien que la manifestation précédente ait vu la violation systématique des mesures sanitaires et que de nombreuses déclarations s'opposant au port de masques et au maintien de la distanciation sociale circulaient avant la manifestation, la Haute Cour administrative de Berlin a rendu une décision vendredi soir, permettant à la manifestation de se poursuivre.

Auparavant, Thomas Haldenwang, président du service fédéral allemand de renseignement intérieur, avait déclaré qu'un grand nombre de personnes «agissant dans le cadre de la loi fondamentale [la constitution]» se rassembleraient lors des manifestations. Les tentatives des extrémistes de droite pour prendre la direction de telles manifestations, a-t-il poursuivi, se sont révélées «pas particulièrement efficaces». Le prédécesseur de Haldenwang, Hans-Georg Maassen, a parlé de la même manière des manifestations d'extrême droite à Chemnitz il y a deux ans. Alors que l'agence de renseignement minimise systématiquement le rôle des extrémistes de droite, elle calomnie ceux qui osent s'opposer à eux comme des «extrémistes de gauche».

En fin de compte, les manifestants ont été pratiquement invités par la police à utiliser le bâtiment du Reichstag comme toile de fond pour leur propagande. Même si des extrémistes de droite de toute l'Allemagne annonçaient depuis des jours leurs intentions de prendre d'assaut Berlin, seuls 3000 policiers ont été mobilisés dans la capitale. Lorsqu’il s’agissait d’encadrer les manifestants de gauche contre le G- 20 à Hambourg, 10 fois plus de policiers ont été déployés. L’estrade de la manifestation de samedi se trouvait directement plantée devant le bâtiment du parlement, mais seuls trois policiers ont été affectés à sa garde.

Presque parallèlement aux scènes du bâtiment du Reichstag, trois policiers ont adressé des manifestants depuis un podium lors d'un rassemblement à proximité. Selon la Süddeutsche Zeitung, un commissaire de police de Munich à la retraite, un enquêteur criminel d'Augsbourg et un chef d'unité de Franconie ont déclaré leur soutien à la manifestation en tant que policiers.

La lie fasciste de la société a été mobilisée samedi pour soutenir la politique gouvernementale de réouverture de l'économie. Le gouvernement fédéral et ceux des Länder ont déjà retiré ou totalement abandonné presque toutes les mesures visant à contenir la propagation de la pandémie. Les écoles et les lieux de travail ouvrent dans des conditions extrêmement dangereuses, ouvrant la voie à une forte augmentation des infections. L'objectif est d’assurer le flux des profits des banques et des grandes entreprises au détriment de milliers de vies.

Cette politique se heurte à une forte opposition de la grande majorité de la population allemande. Un sondage réalisé par la ZDF vendredi a montré que 79 pour cent des personnes interrogées souhaitaient une réglementation plus stricte sur les événements publics, ce que le gouvernement fédéral avait rejeté la veille. Des comités d'action se font jour dans les écoles contre leur réouverture dangereuse, et les travailleurs discutent des grèves dans les usines.

Les plans de licenciements collectifs se heurtent également à une opposition généralisée. Des centaines de milliers d'emplois vont être détruits dans l'industrie automobile, la vente au détail et les compagnies aériennes. Les tensions atteignent déjà le point de rupture.

La politique impitoyable qui est menée dans l'intérêt des grandes entreprises est totalement incompatible avec les besoins les plus élémentaires de la population. C'est pourquoi, sur fond de la crise croissante du capitalisme, l'élite dirigeante s'appuie de plus en plus ouvertement sur des formes de gouvernement dictatoriales et fascisantes. Les manifestations comme celles de samedi ne bénéficient pas d'un soutien de masse, mais sont plutôt le résultat de la position de l'establishment politique et de l'appareil d'État. Cependant, cela ne les rend pas moins dangereux.

Ces dernières années, des réseaux d'extrême droite ont été créés au sein des forces de sécurité, et l'idéologie fasciste est redevenue politiquement acceptable. Steinmeier, qui se dit désormais indigné par l'agitation des drapeaux de l'Empire allemand, y était fortement impliqué. Lorsque l'AfD est entrée au parlement, il a déclaré qu'il était nécessaire de supprimer les «murs de l'incompatibilité » contre les positions d'extrême droite. Par la suite, il a invité les deux chefs de groupes parlementaires de l'AfD à des entretiens à sa résidence, le château de Bellevue.

Au cours des mois suivants, la CDU et le SPD manigancèrent la création de la grande coalition lors des pourparlers prolongés dans le dos de la population. Cela aboutit au couronnement de l'AfD en tant qu'opposition officielle et à la mise en œuvre de sa politique d'extrême droite par la coalition. Cela trouva sa concrétisation dans la création d'un réseau de centres de détention pour réfugiés, la croissance fulgurante des inégalités sociales et le réarmement des forces militaires.

La pandémie de coronavirus accélère ces développements. Le voile est levé sur le véritable état des relations de classe sous le capitalisme. Comme aux États-Unis, où Trump s'appuie de plus en plus ouvertement sur les groupes fascisants pour réprimer les manifestations contre les violences policières, l'élite dirigeante veut intimider tous ses opposants avec des forces d'extrême droite réactionnaires.

La montée de l'extrême droite ne peut donc être arrêtée que par un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière, qui est dirigé non seulement contre les extrémistes de droite, mais contre tous les partis de l'establishment et la grande coalition, qui applaudit l'extrême droite et renforce ses organisations. Il doit être dirigé contre les racines du fascisme, du nationalisme et de la guerre: le système d'exploitation capitaliste. C'est cette perspective pour laquelle le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP, Parti de l'égalité socialiste) se bat, la section allemande du Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 1er septembre 2020)