Bernard Bailyn, historien des périodes coloniales et révolutionnaires américaines, 1922-2020

Par Tom Mackaman
22 août 2020

Bernard Bailyn, un historien influent et important de la période coloniale américaine, est décédé plus tôt ce mois-ci chez lui à Belmont, dans le Massachusetts. La cause du décès est un arrêt cardiaque. Il avait 97 ans.

Les écrits de Bailyn s’étendent sur une période de 70 ans. Son premier livre, The New England Merchants in the Seventeenth Century, a été publié en 1955. Son dernier livre, Illuminating History: A Retrospective of Seven Decades, est paru l'an dernier.

Au cours de sa longue carrière universitaire, passée entièrement à l'université Harvard, Bailyn a publié des dizaines de livres et d'articles. Il a dirigé les thèses de nombreux historiens, dont plusieurs ont eux-mêmes apporté des contributions extraordinaires à la connaissance des périodes coloniales et révolutionnaires, au premier rang desquels Gordon S. Wood de l'université Brown. L'étude la plus célèbre de Bailyn, publiée en 1967, est Les origines idéologiques de la révolution américaine, qui a démontré l'extraordinaire ampleur du débat politique qui a rompu les relations des colonies avec la Grande-Bretagne. Elle a remporté les prix Bancroft et Pulitzer pour l'histoire.

Bernard Bailyn pose dans son bureau de l'Université de Harvard à Cambridge, Massachusetts, le 26 février 2003 (AP Photo/Julia Malakie)

Bailyn a apporté à son travail d'énormes compétences techniques, une vaste érudition et la capacité d'imaginer le passé comme une époque profondément différente de la sienne, dans laquelle les acteurs ont vécu, pensé et lutté dans le contexte d'une situation historiquement conditionnée. Bailyn appréciait les historiens, comme il l'expliquait, qui «cherchaient à comprendre le passé dans ses propres termes: à replacer les événements, la signification des documents, les motivations des acteurs historiques dans leur contexte historique d'origine.»

Bailyn a capté le drame d'acteurs historiques allant vers des fins inconnues d'eux, une approche qui a imprégné son écriture d’une qualité littéraire. L'histoire, écrit-il, impose «des limites dans lesquelles tous les acteurs sont obligés d'agir; les limites incontournables de l'action; l'aveuglement des acteurs – en un mot, la tragédie de l'événement.» Et plus encore, «l'essence et le drame de l'histoire résident précisément dans la relation active et continue entre les conditions sous-jacentes qui fixent les limites de l'existence humaine et les problèmes quotidiens avec lesquels les gens luttent consciemment.»

Wood, dans un hommage à son mentor, a noté que «George Eliot ou Thomas Hardy ou Henry James n'auraient pas pu mieux décrire ce qu'ils faisaient dans leurs romans tragiques.»

Cette perspective a mis Bailyn en conflit avec l'anachronisme dans l'écriture de l'histoire tout au long de sa carrière. Lorsque Les origines idéologiques de la révolution américaine a été publié, il a remis en question à la fois l'«école du consensus» conservatrice de l'histoire américaine, parfois appelée «Whig history», qui a dominé les années 1950 et qui voyait la période révolutionnaire comme se déroulant jusqu'à une fin prédéterminée, libérale. Elle l'a également mis en porte-à-faux avec une histoire ostensiblement «de gauche» – faussement identifiée au marxisme – qui interprétait la politique des révolutionnaires du XVIIIe siècle comme n'étant rien d'autre que des rationalisations hypocrites pour des intérêts économiques. Cette école de pensée était surtout associée à l'historien progressiste Charles Beard.

Les origines idéologiques, à travers l'analyse de centaines de pamphlets révolutionnaires, ont révélé l'ampleur et l'intensité de la crise politique de la fin de la période coloniale: une crise que Bailyn considérait essentiellement comme un défi à l'autorité traditionnelle, aristocratique et anglaise se déroulant en marge même du monde européen. L'opinion conspiratrice des colons selon laquelle le Parlement britannique cherchait à les priver de leurs libertés en tant qu’Anglais, si présente dans les preuves documentaires, ne pouvait pas être simplement rejetée comme de la propagande, comme l'avaient fait de nombreux historiens. La vision idéologique du monde dont disposaient les colons, largement dérivée de sources radicales anglaises, était en retard sur les conditions sociales réelles des colonies, mais cela ne rendait pas leur pensée irréelle.

Comme l'explique Bailyn dans l'important chapitre «La contagion de la liberté», la politique a rapidement balayé toutes les formes d'autorité, remettant en cause l'ordre établi existant dans le gouvernement, les églises et même les plantations. Contrairement aux historiens du consensus et aux historiens progressistes, Bailyn a donc perçu la Révolution américaine comme un événement radical.

Le travail de Bailyn peut certainement être critiqué pour sa sous-estimation de l'importance des forces de classe dans la période révolutionnaire. Dans une lettre adressée à cet auteur, Gordon Wood commente le travail de Bailyn: «Il n'aimait pas la moindre suggestion de conflit de classe.» Néanmoins, Bailyn a déclaré à l'American Historical Association, dans son discours présidentiel de 1981, que «Nous sommes tous marxistes dans le sens où nous supposons que l'histoire est profondément façonnée par les configurations économiques ou "matérialistes" sous-jacentes et par les réactions des gens à celles-ci.»

Bailyn est né dans une famille juive de classe moyenne à Hartford, dans le Connecticut. Sa femme, Lotte, était d'origine germanophone, liée à des émigrants qui avaient fui l'Allemagne nazie. Dans l'un des rares commentaires biographiques qu'il a faits dans son travail académique, il a parlé de la façon dont ces exilés d'Hitler, souvent des artistes et des intellectuels talentueux, étaient «les gens les moins paroissiaux» qu'il ait jamais connus, et qui considéraient les États-Unis comme une «périphérie anglo-américaine lointaine.» Cela a clairement contribué à la vision que Bailyn avait lui-même des colonies britanniques d'Amérique du Nord, qu'il présentait constamment comme une sorte de frontière qui menait la vie culturelle et intellectuelle européenne jusqu'à ses limites.

Lotte Bailyn survit à son mari. Professeur de gestion de longue date au MIT et elle-même auteur prolifique, Lotte a aidé son mari dans l'un de ses premiers livres, Massachusetts Shipping, 1697-1714: A Statistical Study. Publié en 1959, il s'agit de l'une des premières études historiques à utiliser la technologie informatique pour compiler des données.

L'éducation de Bailyn a été interrompue par la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle il a été affecté au Corps des transmissions et formé à la maîtrise de l'allemand, après avoir déjà étudié le français. Il est entré à l'école supérieure de Harvard en 1946, où Oscar Handlin, l'un des premiers professeurs juifs de la principale université de l'Ivy League, a été son mentor et plus tard son collègue. Quels que soient les défis qu'il ait lui-même rencontrés dans cet environnement réputé pour son antisémitisme, Harvard a offert à Bailyn l'un des postes de titularisation les plus recherchés en Amérique en 1953, bien qu'il était alors un universitaire relativement jeune et inconnu.

Bailyn semble avoir très peu parlé de l'environnement politique de l'époque. Mais l'anticommunisme avait coûté très cher aux écrivains et aux artistes, et à l'environnement intellectuel américain dans son ensemble. C'est dans l'ombre du maccartisme que l'école conservatrice du consensus de l'histoire américaine a exercé son influence, avec comme principal promoteur l'historien de Yale Edmund S. Morgan. Bailyn est ainsi devenu une figure intellectuelle majeure à la fin des années 1950, dans la foulée immédiate de la période McCarthy, mais avant l'émergence de la Nouvelle Gauche sur les campus, à peine une décennie plus tard.

Dans les années qui ont immédiatement suivi la publication de Les origines idéologiques de la révolution américaine, de nouveaux domaines universitaires ont vu le jour: des études critiques révisionnistes de l'histoire politique, diplomatique et du travail, ainsi que l'histoire afro-américaine, l'histoire des femmes, l'histoire des Autochtones d'Amérique et bien d'autres encore. Ces nouveaux domaines critiquaient ce que feu Howard Zinn appelait «l'histoire de l'establishment» et mettaient en avant l'histoire sociale des opprimés, qui n'avaient souvent laissé que peu ou pas de traces écrites. Cela a donné des résultats nouveaux et significatifs et, pour la période coloniale, a considérablement élargi la perspective.

Pourtant, les historiens de la Nouvelle Gauche ont eu tendance à rejeter la Révolution américaine comme une conspiration des élites – une position, ironiquement, qui avait d'abord été adoptée par les Loyalistes et les Tories pendant la crise impériale – et ont commencé à étiqueter Bailyn comme un historien du consensus, ou purement intellectuel.

Dans les années 1990, lorsque Bailyn a pris sa retraite, les départements d'histoire des universités s'enlisaient dans les miasmes créés par la pollinisation croisée des politiques identitaires avec le postmodernisme, une tendance philosophique qui rejette l’établissement d’un discours en histoire et l'effort même d'établir une approche factuelle ou objective de l'étude du passé. À ce moment-là, les faiblesses et la confusion politique de l'histoire inspirée par la Nouvelle Gauche, là dès le départ, sont apparues comme une force destructrice visant non pas à la révision de l'histoire, mais à sa destruction.

Pendant de nombreuses années, ces tendances intellectuelles réactionnaires ont semblé se limiter en grande partie aux campus et aux presses universitaires. Et même si la nouvelle discipline historique dominée par la politique identitaire était richement alimentée, devenant elle-même un nouvel establishment, Bailyn continuait à remporter des prix et des récompenses nationaux, et des appréciations apparaissaient régulièrement dans les principales publications du libéralisme américain, dont le New York Times.

Ce n'est plus le cas. La nécrologie du Times pour Bailyn, tout en reconnaissant l'influence indéniable du début de sa carrière, a insinué que son travail récent – son étude de quatre décennies sur l'immigration dans les colonies intitulée The Peopling of British North America – était dépassé. Conformément à sa promotion implacable du conflit racial comme axe de l'histoire américaine, qui se double de l'affirmation diffamatoire selon laquelle les historiens blancs sont incapables de comprendre le rôle et la contribution historiques des non-blancs, le Times s'est assuré de consacrer une partie de la nécrologie à «la forte critique de collègues historiens pour ce qu'ils considèrent comme un traitement inadéquat ou dédaigneux des non-blancs.» Cette critique n'a aucun mérite. Il s'agit de calomnies visant à faire croire au lectorat du Times que le travail de Bailyn n'est plus pertinent et qu'il était raciste.

La dernière année de la vie de Bailyn a vu la publication par le Times d'une promotion de la falsification racialiste de l'histoire, le Projet 1619. Dans un aveu brutal, bien qu'involontaire, du caractère intellectuellement frauduleux de cette opération, Nikole Hannah-Jones – le visage public du Projet – a récemment tweeté que «le Projet 1619 n'est pas une histoire.» Il s'agit plutôt «de savoir qui va contrôler le récit national et, par conséquent, la mémoire partagée de la nation.» C'est une conception rétrograde qui efface la distinction entre l'histoire et le mythe, et légitime les mensonges dans l'intérêt d'un programme politique centré sur la «race».

L'affirmation centrale du Projet 1619 – selon laquelle la Révolution américaine était une contre-révolution pour défendre l'esclavage – repose sur une série de mensonges et de distorsions, allant jusqu'à des erreurs fondamentales d'ordre chronologique. Cette distorsion flagrante du passé contredit la carrière de Bailyn. L'historien âgé n'a pas été consulté pour le projet, et ses principaux ouvrages non plus, c'est clair. Son travail, avec sa précision sur les faits et son appréciation du monde colonial tel qu'il existait, n'était d'aucune utilité pour l'exercice de falsification historique du Times.

La tentative d’écarter Bailyn ne réussira pas. La résurgence des luttes sociales aux États-Unis va susciter un regain d'intérêt pour les idéaux démocratiques qui ont inspiré les grands révolutionnaires du XVIIIe siècle. Dans cet environnement intellectuellement plus sain, le travail laissé par Bernard Bailyn sera respecté pour son honnêteté et son objectivité.

(Article paru en anglais le 13 août 2020)

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Réplique à l'American Historical Review et sa défense du Projet 1619 [8 février 2020]