La pandémie de l’inégalité: comment le capitalisme américain, fait-il passer les profits avant les vies

Par Andre Damon
3 juillet 2020

Les États-Unis sont en pleine résurgence dévastatrice de la pandémie de Covid-19. Mardi, un nombre record de 50.701 personnes ont été testées positives pour le coronavirus, le plus grand total quotidien jamais atteint. Pendant sept jours consécutifs, les États-Unis ont enregistré plus de 40.000 nouveaux cas par jour, et le nombre de cas quotidiens cette semaine est deux fois plus élevé qu’au début de ce mois.

Le nombre de décès s’élève maintenant à 130.000. Ce chiffre est approximativement égal au total tout confondu des décès américains au combat pendant la Première Guerre mondiale, la guerre du Vietnam et la guerre de Corée. Avec la propagation de la maladie à son rythme actuel, les États-Unis pourraient bien atteindre 100.000 cas quotidiens d’ici la fin de ce mois. D’ici la fin de l’été, un quart de million de personnes pourraient bien trouver la mort.

Dans les innombrables heures de commentaires télévisés et dans les innombrables colonnes de journaux consacrées à la pandémie, aucun examen ne s’est fait des intérêts économiques qui sous-tendent cette catastrophe.

Les dirigeants de la société Kensington Capital Acquisition sonnent la cloche de clôture de la NYSE le 26 juin 2020. (Bourse de New York via AP Images)

La vérité est que la résurgence de la pandémie est le résultat d’une politique consciente, menée par le gouvernement Trump. Mais, l’ensemble de l’establishment politique et médiatique la soutient. Il s’agit de subordonner les besoins de la société aux intérêts économiques de l’oligarchie financière.

Au cours des trois derniers mois, plus de 115.000 Américains sont morts des suites de la Covid-19 et 45,5 millions se sont retrouvés au chômage au milieu d’une catastrophe médicale, sociale et économique sans précédent.

Mais l’histoire a été très différente pour la bourse et l’oligarchie financière américaine. Au milieu de ce que l’«Organisation de coopération et de développement économiques» appelle la pire crise économique en temps de paix depuis un siècle, l’indice Dow Jones des valeurs industrielles a connu sa plus forte hausse depuis trois décennies.

Le Dow a bondi de 18 pour cent au deuxième trimestre de cette année, son plus grand gain trimestriel depuis 1987. L’indice NASDAQ (des valeurs Hi-Tech) a connu une croissance encore plus rapide, augmentant de 30,6 pour cent et laissant l’indice en hausse de 12 pour cent depuis le début de l’année.

La croissance massive des valeurs boursières a entraîné une expansion de la richesse de l’oligarchie financière américaine. Depuis le 18 mars, la richesse des milliardaires américains a augmenté de 20 pour cent, soit 484 milliards de dollars, selon l’Institut pour des études de politiques (Institute for Policy Studies). Entre le 18 mars et le 17 juin, la valeur nette totale des plus de 640 milliardaires américains est passée de 2948 milliards de dollars à 3531 milliards de dollars.

Suite à la reprise des marchés boursiers, la richesse des cinq hommes les plus riches d’Amérique — Jeff Bezos, Bill Gates, Mark Zuckerberg, Warren Buffett, Larry Ellison — a augmenté de 101,7 milliards de dollars, soit 26 pour cent.

Le PDG de Tesla, Elon Musk, le PDG le mieux payé au monde a vu sa fortune personnelle doubler au cours de l’année dernière.

Cette semaine, Tesla a dépassé Toyota pour devenir le constructeur automobile le plus rentable du monde en termes de valeur marchande. Les actions de Tesla ont été multipliées par cinq au cours des 12 derniers mois, passant de 230 à 1100 dollars cette semaine.

Commentant cette évolution, le Financial Times a écrit:

Si l’entreprise n’a pas de pertes au cours du trimestre qui se termine en juin, ce sera la première fois qu’elle ne sera pas dans le rouge pendant quatre trimestres consécutifs.

Les actions de Toyota se négocient sur un multiple qui valorise l’entreprise à 16 fois ses bénéfices. Cependant, les actions de Tesla se négocient sur un multiple de près de 220 fois les bénéfices de l’entreprise. Ceci est bien au-dessus de toute autre entreprise automobile et près du double des multiples observés par les géants technologiques tels qu’Amazon.

Ces évaluations boursières obscènes sont le résultat d’une intervention massive du gouvernement sur les marchés financiers, qui a poussé les prix des actions à des sommets astronomiques alors même que l’économie réelle s’effondre.

À partir de la première épidémie de COVID-19, toutes les mesures prises par le gouvernement américain visaient à protéger et à accroître la richesse de l’oligarchie financière. En janvier et février, les experts de la santé publique, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du gouvernement, tentaient de tirer la sonnette d’alarme. Mais, le gouvernement Trump lui-même a minimisé les dangers posés par la pandémie, tandis que les médias l’ont tout simplement ignorée.

En mars, le débordement des hôpitaux a rendu impossible de simplement ignorer la pandémie. La classe dirigeante a réagi non par une augmentation d’urgence des dépenses de santé publique, mais par un sauvetage massif de l’oligarchie financière.

La Réserve fédérale a réagi à la crise économique déclenchée par la pandémie en accordant des prêts d’urgence d’environ quatre mille milliards de dollars aux banques et aux principales institutions financières. Elle était soutenue par l’action quasi unanime du Congrès qui a adopté la loi dite CARES.

Comme l’indique un article paru dans le magazine Foreign Affairs: «Au cours du mois de mars et de la première moitié du mois d’avril, la Fed a injecté plus de 2000 milliards de dollars dans l’économie, une intervention presque deux fois plus vigoureuse que celle qu’elle a menée dans les six semaines qui ont suivi la chute de Lehman Brothers. Pendant ce temps, les économistes du marché prévoient que la banque centrale achètera plus de cinq mille milliards de dollars de dette supplémentaire d’ici la fin 2021, qui éclipsait ainsi ses achats combinés de 2008 à 2015».

Comme l’indique un autre article du même numéro: «Ce niveau de dépenses n’a pas de précédent dans l’histoire — même pas proche. Pas en temps de guerre. Pas en temps de paix. Voire jamais».

Une fois le renflouement de Wall Street assuré, le cap pris par tout l’establishment politique et médiatique a été de réclamer un retour au travail. La déclaration du chroniqueur du New York Times Thomas Friedman que le «remède» (de la fermeture des entreprises afin d’empêcher la propagation de COVID-19) était «pire que la maladie». Cela est devenu la politique gouvernementale, menée par Trump et mise en œuvre par les démocrates et les républicains dans tout le pays.

Trump et le gouvernement ont abandonné toutes les mesures de fond qui visent à contenir la pandémie. Les travailleurs de tous les secteurs, dans tous les États, se trouvaient contraints soit de retourner au travail dans des lieux de travail qui sont des foyers de la maladie, soit de renoncer aux allocations de chômage.

Pendant la période de restriction de l’activité économique, on n’a rien fait pour mettre en place des infrastructures de soins de santé. Le financement fédéral des tests et de la recherche des contacts, les seules mesures connues pour contenir la pandémie, représente moins d’un pour cent du total des dépenses fédérales consacrées à la lutte contre la pandémie. Et les résultats le montrent. À l’échelle nationale, sil y avait seulement 28.000 traceurs de contacts, soit moins d’un dixième du nombre demandé par l’ancien directeur des Centers for Disease Control, Tom Frieden.

La situation des tests est encore pire. Selon une enquête menée par la radio publique (NPR) et Harvard, le pays doit disposer de deux fois la capacité actuelle de dépistage uniquement pour tenir la pandémie à distance, et de huit fois plus cette capacité de dépistage pour supprimer et éradiquer la maladie.

Les entreprises ont reçu l’autorisation de cacher les épidémies de Covid-19 aux travailleurs et aux responsables fédéraux de la santé. Tandis que l’administration de la sécurité et de la santé au travail n’a émis qu’une seule citation sur le lieu de travail concernant le Covid-19, malgré les milliers de plaintes reçues.

Pour aggraver les choses, dans trois semaines à peine, le supplément de 600 dollars par semaine pour les chômeurs fédéraux adopté dans le cadre de la loi CARES va expirer. Cela va jeter du jour au lendemain des dizaines de millions de travailleurs au chômage dans la pauvreté.

Ces dernières semaines, les médias se sont sans cesse préoccupés par la promotion des divisions raciales. Alors que le gouvernement Trump, avec le soutien des Démocrates, s’est concentré sur blâmant la Chine pour le virus, tandis que les Démocrates intensifient leur rhétorique militariste contre la Russie.

Dans le monde réel, cependant, la politique sociale se trouve déterminée par les intérêts de classe. L’échec des États-Unis à contenir le Covid-19 est le résultat direct du fait que l’oligarchie financière qui gouverne subordonne toute politique menée à ses propres intérêts.

Alors que les six premiers mois de l’année se sont trouvés dominés par les politiques de la classe dirigeante et la propagation incontrôlée de la pandémie, de nombreux signes montrent que la classe ouvrière commence à répondre à la crise avec ses propres revendications.

Les travailleurs de Fiat Chrysler à Detroit ont procédé à des arrêts de travail et ont formé des comités de sécurité de base pour défendre leurs intérêts, tandis que des centaines d’infirmières à Riverside, en Californie, se sont mises en grève. Ils se trouvent rejoints par des travailleurs dans plusieurs pays. Les travailleurs d’Amazon en Allemagne réclament des lieux de travail sûrs; les infirmières du Zimbabwe réclament un salaire décent; et les travailleurs de Turquie s’opposent à l’attaque du gouvernement Erdoğan contre les allocations de chômage.

La lutte contre la pandémie doit se mener non seulement sur le front médical, mais aussi sur le front politique. Les luttes mondiales croissantes de la classe ouvrière doivent s’unifier et s’armer d’un programme politique de réorganisation de la société sur une base socialiste.

(Article paru d’abord en anglais 2 juillet 2020)