Le gouvernement Johnson emboîte le pas à Washington dans sa guerre économique contre la Chine

Par Jean Shaoul
10 juin 2020

Le Premier ministre britannique Boris Johnson s'est prononcé ouvertement en faveur des États-Unis contre la Chine au sujet de Hong Kong. Il a annoncé que la Grande-Bretagne ouvrirait ses portes à tout citoyen parmi les 2,9 millions habitants de Hong Kong ayant droit à un passeport national britannique de l’étranger si la Chine imposait sa loi sur la sécurité nationale.

Dans un article du Times (un des journaux appartenant à Murdoch) le 3 juin, Johnson a déclaré que son offre, nécessitant une modification des règles d'immigration britanniques, permettrait à quiconque détenant ce passeport ou y ayant droit, de venir au Royaume-Uni. Cela pour une période renouvelable de 12 mois, avec l’autorisation d’y travailler ou d’y étudier et d’être ainsi potentiellement éligible à la citoyenneté. Il a décrit son offre – truffée de portes de sorties en tout genre – comme une «main de l'amitié» tendue aux habitants de l'ancienne colonie britannique.

Il a oublié de dire que cette ancienne colonie, confisquée à la Chine, n'a jamais bénéficié de «l'amitié» britannique. Elle a été arraché à la Chine en 1841 lors de la première guerre de l’opium menée par l’Angleterre pendant deux ans. Elle a servi de porte d’entrée commerciale vers la Chine et est devenue synonyme de domination coloniale, d'oppression et de misère sociale.

En 1997, après l'expiration de son «bail» de 99 ans – un terme qui dénote sa relation féodale et d'exploitation avec ce territoire – le Royaume-Uni a rendu Hong Kong à la Chine sous une sorte de semi-autonomie de 50 ans dénommée «un pays, deux systèmes » qui a perpétué l’absence de droits démocratiques de ses citoyens sous la domination britannique.

«L'offre» de Johnson est répugnante. Elle vient d'un homme dont la carrière a été bâtie sur la promotion de la xénophobie et qui a fait de l'immigration en Grande-Bretagne la pièce maîtresse de sa stratégie de sortie de l’UE, augmentant même les frais de visa pour le personnel étranger vital au fonctionnement d’un Service national de santé qui compte plus de 100 000 postes vacants. Il s'agit d'une opération de relations publiques cynique et hypocrite visant à démontrer son soutien lâche au président américain Donald Trump, même au risque de porter atteinte à la base des profits de la City londonnienne, dernier pilier de l'économie britannique.

Johnson a fait cette offre sur fond d'escalade de la campagne anti-Chine du gouvernement Trump. Celle-ci consistait entre autre à blâmer Pékin pour la pandémie de COVID-19 et à déclarer, comme le Secrétaire d'État américain Mike Pompeo, que les «faits sur le terrain» montraient que Hong Kong n'avait plus «un degré élevé d'autonomie» par rapport à la Chine.

Les États-Unis s’apprêtent à imposer une série de sanctions économiques et commerciales qui nuiraient à la position de Hong Kong en tant que troisième centre financier dans le monde, et à son rôle de tremplin vers la Chine continentale du à des contrôles et accords d’exportation moins contraignants pour les transferts de technologie, les échanges universitaires, la fiscalité, le change et les sanctions. Cette attaque économique de Hong Kong fait partie des efforts plus larges de Washington ces 10 dernières années pour saper la position économique et stratégique de la Chine et se préparer à une guerre éventuelle.

L'annonce de Pompeo est intervenue en réponse à la déclaration par la Chine le mois dernier que son Congrès national du peuple (CNP) adopterait une nouvelle loi sur la sécurité nationale encadrant la subversion, le terrorisme et l'influence étrangère à Hong Kong. La législation, si elle était promulguée, outrepasserait le parlement de Hong Kong, qui avait dû abandonner une loi similaire en 2003 face à des manifestations de masse contre ses mesures réactionnaires, menées par les éléments pro-impérialistes.

Trump a surenchéri, affirmant dans un discours belliqueux que les États-Unis répondraient « très puissamment » si le CNP adoptait la législation proposée, tandis que le secrétaire d'État adjoint David Stilwell confirmait que le département d'État discutait les mesures punitives à prendre.

L'attaque de Washington contre le statut économique spécial de Hong Kong menace de saper les services bancaires, financiers, les entreprises commerciales et de technologie financière britanniques, les activités spéculatives et parasitaires dont l'économie britannique est devenue de plus en plus dépendante et qui, à leur tour, dépendent fortement de l'Extrême-Orient pour la majorité de leurs profits, pour ne pas dire leur viabilité.

Plus de 300 entreprises basées au Royaume-Uni ont des sièges sociaux ou des bureaux régionaux desservant le marché intérieur de Hong Kong et de la région, tandis que le Royaume-Uni est la principale destination des investissements étrangers chinois, qui au cours des cinq dernières années a égalé le total des 30 dernières années.

La semaine dernière, la plus grande banque britannique HSBC, qui avait autrefois menacé de déplacer son siège social à Hong Kong et génère la majeure partie de ses bénéfices en Asie, a annoncé que les bénéfices du premier trimestre avaient presque diminué de moitié, car elle avait mis de côté 3 milliards de dollars de provisions pour créances douteuses en raison de la pandémie de coronavirus. Cela intervient deux mois seulement après son annonce de la suppression de 35 000 emplois dans le monde pour réduire ses coûts.

Le soutien très public de Johnson à Washington a provoqué une réaction furieuse du ministère chinois des Affaires étrangères, qui a averti la Grande-Bretagne de « ne pas jouer avec le feu » et « d'abandonner » sa « mentalité de guerre froide », ajoutant que «s'ingérer dans les affaires de Hong Kong» aurait «sans aucun doute un effet inattendu». HSBC et Standard Chartered Bank se sont maintenant éloignées de Johnson et ont déclaré leur soutien à la nouvelle législation chinoise, créant ainsi un fossé entre la City et le gouvernement et intensifiant sa crise politique.

La stratégie «Mener à bien le Brexit» de Johnson impliquait de concilier deux positions: rechercher un alignement toujours plus étroit sur la politique économique et militaire de Washington tout en poursuivant des accords commerciaux bilatéraux avec des pays du monde entier, y compris la Chine. Il pensait qu'une approche «Grande-Bretagne mondiale» soit compenserait la perte du commerce avec l'Union européenne (UE), qui représente près de 50 pour cent des exportations britanniques, soit lui permettrait d’imposer un accord commercial à l'UE en vertu de son alliance avec Washington.

Il avait donc été réticent au départ à s'aliéner la Chine et à rejoindre la guerre économique de Trump. Cependant, Washington a clairement indiqué que l'abstentionnisme n’était pas acceptable.

Et puis, Johnson a subit de fortes pressions de la part de forces droitières dans le Parti conservateur et le Parti travailliste, opposées à la montée en puissance économique de la Chine.

La Henry Jackson Society, un groupe de réflexion sur la politique étrangère britannique étroitement aligné sur les néoconservateurs aux États-Unis, a fait valoir dans un récent rapport, approuvé par l'ancien chef du service secret MI6, Sir Richard Dearlove, que les pays Five Eyes (États-Unis, Canada, Australie, Nouveau Zélande et Royaume-Uni) devaient réduire leur dépendance à l'égard de la Chine pour les biens «stratégiques» desservant des infrastructures nationales essentielles. Il a demandé que Huawei, le fabricant chinois de télécommunications, soit désigné comme un fournisseur à haut risque et interdit de jouer un rôle dans le développement du réseau 5G britannique.

Johnson a été contraint de revoir la décision – prise en janvier – d'autoriser l'équipement Huawei à jouer un rôle limité dans le projet. Une controverse similaire a éclaté sur le projet de construction de la centrale nucléaire de Sizewell C avec China Nuclear Energy (CGN). Sizewell est la deuxième des trois centrales nucléaires que le gouvernement chinois a accepté de construire au Royaume-Uni dans le cadre d'un accord signé en 2015 avec le gouvernement Cameron.

Le directeur général de l'ONG pro-impérialiste Hong Kong Watch, Johnny Patterson, a qualifié la réponse de la Grande-Bretagne de « molle, stupide et [qui] aurait pu être copiée et collée directement à partir de ses déclarations précédentes » et a appelé le gouvernement à coordonner une réponse à la mesure de la Chine conjointe de la part de pays « aux vues similaires ».

S’ajoutent à la pression sur Johnson, sept anciens ministres des Affaires étrangères, travaillistes et conservateurs, ont appelé le ministre des Affaires étrangères Dominic Raab à être plus résolu sur Hong Kong. Préoccupés du fait que la réponse à la Chine ne devait pas être laissée à Trump et ne voulant pas que la Grande-Bretagne rompe ses liens avec les puissances européennes dont elle est de plus en plus isolée, ils lui ont demandé de coordonner une réponse européenne à l’égard de la Chine.

Alors que Trump a proposé une réunion en septembre des pays du G7 ainsi que de l'Australie, de la Corée, de l'Inde et de la Russie, l'Union européenne est en désaccord avec le gouvernement Trump sur sa gestion du conflit avec la Chine, qu'elle considère comme contraire à ses intérêts commerciaux et géostratégiques. Lors d'une réunion de l'UE la semaine dernière, seule la Suède a soutenu les sanctions proposées par Washington.

En rejoignant, même de mauvais gré, le camp de Washington sur la question des sanctions contre Hong Kong et la Chine, Johnson a intensifié la crise politique et l'isolement de son gouvernement. Son fantasme délirant d’une «Grande-Bretagne mondiale» s’est avéré être une chimère. Il a été impossible à la Grande-Bretagne de poursuivre ses propres intérêts commerciaux internationaux sans compromettre sa relation stratégique avec les États-Unis, la puissance militaire hégémonique qui avait, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, permis à Londres de « jouer dans la cour des grands » sur la scène mondiale.

(Article paru en anglais le 9 juin 2020)