Réplique à l'American Historical Review et sa défense du Projet 1619

Par David North et Tom Mackaman
8 février 2020

Le 23 janvier, Alex Lichtenstein, rédacteur en chef de l'American Historical Review (AHR), a mis en ligne une déclaration défendant le Projet 1619 du New York Times Magazine contre les critiques du World Socialist Web Site et de plusieurs éminents historiens. L'éditorial, «From the Editor's Desk: 1619 and All That», paraîtra dans le prochain numéro de la principale revue des historiens universitaires américains.

Le fait que le Projet 1619 soit maintenant défendu par la rédaction de l'AHR, malgré les critiques sévères d'historiens professionnels très respectés, est une évolution très troublante. Il révèle la mesure dans laquelle la mythologie raciste, qui fournit le fondement «théorique» de la politique identitaire de la classe moyenne, a été acceptée, et même adoptée, par une partie importante de la communauté universitaire comme base légitime de l'enseignement de l'histoire américaine.

Publiés par le Times en août, les essais du Projet 1619 sont présentés comme la base d'un nouveau programme d'études, qui sera fourni gratuitement aux écoles publiques sous-financées de la nation par le Pulitzer Center for Crisis Reporting, qui est financé par la grande entreprise. Le Projet 1619, selon son architecte Nikole Hannah-Jones, vise à «recadrer» toute l'histoire américaine comme une histoire de «racisme anti-noir» enracinée dans un «ADN national», qui, selon elle, est né du prétendu «péché originel» américain unique de l'esclavage.

Débardeurs blancs et noirs se reposant sur des balles de coton dans le port de La Nouvelle-Orléans en 1902

Dans son effort pour défendre le Projet 1619, Lichtenstein argumente non pas comme un historien consciencieux, mais comme un avocat défendant ce qu'il sait être un dossier faible. Il est malhonnête au point de vouloir rejeter l'ampleur de la révision et de la falsification de l'histoire avancée par le Projet 1619. Les désaccords, affirme-t-il, ne sont qu'une question d'emphase ou de nuance.

Les arguments avancés par Hannah-Jones sont les suivants: a) que la création des États-Unis était une contre-révolution, dont le but premier était de protéger l'esclavage contre le danger que représentait un mouvement d'émancipation dirigé par les Britanniques; b) que Lincoln était raciste et que la guerre de Sécession n'avait donc aucun rapport avec la lutte pour l'abolition de l'esclavage; c) que les Afro-Américains ont combattu seuls face à un racisme implacable fondé sur la doctrine universellement populaire de la suprématie blanche; d) que le racisme et l'esclavage sont les éléments essentiels de l'exceptionnalisme américain; et, par conséquent (et surtout); e) que toute l'histoire américaine doit être comprise comme la lutte entre les «races» blanches et noires. Les forces motrices de l'histoire américaine ne sont pas des processus socio-économiques objectifs qui donnent lieu à des conflits de classe, mais plutôt des haines raciales éternelles et supra-historiques.

Ce qui est en cause dans la controverse du Projet 1619 n'est pas un cas de désaccords sémantiques qui peuvent être conciliés par une simple reformulation des arguments. Deux positions absolument irréconciliables sont avancées, qui ne peuvent même pas être qualifiées d’«interprétations» contradictoires. Un récit raciste, qui est ce que le Projet 1619 avance, est par nature incompatible avec la recherche empirique et la méthodologie scientifique. Il oppose à la véritable recherche historique un mythe racial réactionnaire.

L'essai de Lichtenstein regorge de contradictions, d'erreurs, de falsifications flagrantes et d’attitudes cyniques. Il commence par relater une récente visite au cimetière Green-Wood de New York, où il a été «frappé» par l'inscription sur le Monument des soldats de la guerre de Sécession indiquant que 148.000 habitants ont combattu «pour la préservation de l'Union et de la Constitution». Lichtenstein est insensible au fait que près d'un cinquième de la population de la plus grande ville américaine a combattu pendant la guerre civile, avec toutes les morts et les tragédies qu'une statistique aussi étonnante a entraînées. Au contraire, il est troublé par ce qu'il trouve manquant dans l'inscription du monument: «Pas un mot sur l'esclavage ou l'émancipation, encore moins sur le service militaire des noirs.» Cette omission, laisse entendre Lichtenstein, prouve que les soldats de l'Union qui ont combattu et sont morts pendant la guerre civile étaient indifférents à l'esclavage.

Monument de la guerre civile au cimetière de Green-Wood [Source: Kenenth C. Zirkel]

Cependant, le lien entre la défense de l'union et l'abolition de l'esclavage, qui échappe totalement au rédacteur de l'AHR, était compris par tous les contemporains. Pourquoi, se demande-t-on, Lichtenstein suppose-t-il que le Sud a fait sécession de l'Union en 1861? De quoi pense-t-il que Lincoln parlait le 19 novembre 1863, lors de de la consécration du cimetière national de Gettysburg, lorsqu'il expliqua à une nation en deuil que le sens de la guerre était une «nouvelle naissance de la liberté»? Ou encore à son deuxième discours d’investiture, quelques semaines avant la fin de la guerre et son propre assassinat aux mains du suprémaciste blanc John Wilkes Booth, lorsqu'il a déclaré:

Un huitième de la population totale était composé d'esclaves de couleur, non répartis de manière générale sur l'Union, mais localisés dans la partie sud de celle-ci. Ces esclaves constituaient un intérêt particulier et puissant. Tous savaient que cet intérêt était en quelque sorte la cause de la guerre. Renforcer, perpétuer et étendre cet intérêt était l'objet pour lequel les insurgés voulaient déchirer l'Union même par la guerre, tandis que le gouvernement ne revendiquait pas plus que le droit de restreindre l'élargissement territorial de celle-ci.

Le dénigrement cynique du monument du cimetière par Lichtenstein serait sans intérêt si ce n'était de sa centralité par rapport à son objectif de donner du poids aux prémisses centrales du Projet 1619: que la race est l'axe de l'histoire américaine, que les Afro-Américains ont combattu seuls pour leur liberté et que les deux événements majeurs de l'histoire américaine – la Révolution et la guerre de Sécession – étaient soit opposés, soit sans rapport à la libération des esclaves.

Lichtenstein affirme que le «recadrage» du Projet 1619 n'est qu'un «geste rhétorique ... qui a permis d'imprimer à un public plus large un cadre interprétatif que de nombreux historiens acceptent probablement déjà». En d'autres termes – et il cite ici avec approbation le rédacteur en chef du New York Times Magazine, Jake Silverstein – «l'esclavage et le racisme sont à la base de "presque tout ce qui a vraiment rendu l'Amérique exceptionnelle"».

Le rédacteur en chef de l'AHR qualifie de «largement accepté» ce qui est en fait une généralisation contestée et intenable: que «l'esclavage et le racisme sont à la base de "presque tout ce qui a vraiment rendu l'Amérique exceptionnelle" ». Cela ne peut être vrai, d'un point de vue historique, car ni l'esclavage ni le racisme ne sont propres à l'Amérique. Tous deux ont existé dans d'innombrables sociétés, de l’antiquité aux temps modernes.

En fait, ce qui rend l'esclavage américain vraiment «unique» n'est pas qu'il ait existé, mais qu'il ait donné naissance au mouvement antiesclavagiste le plus puissant et le plus intransigeant que le monde ait jamais connu, et qu'il ait été détruit lors d'une grande guerre civile pendant quatre années de combat au cours desquelles environ autant d'Américains ont péri que dans toutes les autres guerres américaines réunies. Cela a conduit à la promulgation d'amendements constitutionnels qui, au moins en droit, ont établi l'égalité des anciens esclaves.

La version de l'histoire nord-américaine avancée par le Projet 1619 et défendue par Lichtenstein doit non seulement infirmer 1776, mais aussi annuler 1492.

Ce n'est pas une mince affaire que les auteurs et les rédacteurs du Times parviennent à ignorer tout ce qui s'est passé au cours des 127 années qui ont précédé l'arrivée des Africains en Virginie. La «singularité» de l'histoire américaine, en effet, celle de tout le Nouveau Monde, est entièrement liée à l'émergence du capitalisme en tant que nouveau système économique mondial. Toutes les brutalités du Nouveau Monde, à commencer par le long et horrible processus d'extermination de la population autochtone, sont nées de ce processus. Comme Marx l'a dit avec tant de force dans sa description de la «genèse» du capitalisme industriel:

La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore. Aussitôt après, éclate la guerre mercantile; elle a le globe entier pour théâtre... Si, d'après Augier, c'est «avec des taches naturelles de sang, sur une de ses faces» que «l'argent est venu au monde», le capital y arrive suant le sang et la boue par tous les pores.

Cependant, les horreurs de l'esclavage et de la dépossession des populations indigènes, ce que Bernard Bailyn a qualifié à juste titre d’«années barbares» de l'histoire coloniale, se sont croisées avec d'autres processus économiques, sociaux et politiques qui ont également contribué à la «singularité» américaine.

Les sociétés des 13 colonies étaient caractérisées par l'absence de passé féodal, une caractéristique distincte du développement américain qui a fait l'objet de discussions prolongées et importantes parmi les historiens sérieux. L'influence profonde de la guerre civile anglaise du 17e siècle et de la philosophie des Lumières du 18e siècle, dont la défense révolutionnaire de la liberté et les idées révolutionnaires ont profondément touché la population coloniale - et même les esclaves eux-mêmes, comme l'a souligné le professeur Clayborne Carson dans son entretien avec le World Socialist Web Site – a également été «unique». Tous ces aspects «uniques» des colonies se sont croisés avec la crise impériale du milieu et de la fin du 18e siècle, la guerre de Sept Ans et le conflit mondial entre la France et la Grande-Bretagne, ouvrant la voie à l'affrontement qui a éclaté en 1775. La victoire de la rébellion coloniale a stupéfié le monde et a sonné le tocsin pour les révolutions en France et en Haïti.

Mais Lichtenstein rejette cyniquement la signification historique mondiale de la Révolution américaine. «La première république et sa Constitution, si vénérée, ont duré à peu près aussi longtemps que l'URSS, à peine soixante-quatorze ans, avant de se dissoudre dans le conflit le plus sanglant du XIXe siècle», dit-il avec mépris. «Pour ma part, j'ai toujours considéré qu'il s'agissait là d'une base assez faible sur laquelle ériger une vénération inconditionnelle.»

Un portrait de Toussaint Louverture, dirigeant de la révolution haïtienne

Les historiens sérieux ne «vénèrent» pas les événements. Ils tentent de les comprendre et de les expliquer, et de retracer leurs racines dans le passé ainsi que leurs conséquences. Ce dernier point est particulièrement important dans l'étude de la Révolution américaine, car si elle n'avait réalisé que les conditions préalables à la destruction de l'esclavage en «seulement soixante-quatorze ans» – et elle a en fait réalisé bien plus que cela – elle serait toujours considérée comme l'un des événements politiques les plus importants de l'histoire. Pour ajouter à la confusion, la guerre de Sécession, que Lichtenstein minimise également, est rendue exclusivement dépendante de la «lutte pour la liberté des Noirs», ce qui implique que le développement de cette dernière n'a pas été lié à la révolution américaine et aux conflits politiques qui ont eu lieu aux États-Unis entre 1787 et 1861.

Lichtenstein écrit qu'il est «perplexe» face aux critiques du Projet 1619. Mais il présente ensuite un résumé concis de la critique développée par le World Socialist Web Site:

En bons marxistes, les adhérents de la Quatrième Internationale ont dénoncé le projet pour son «idéalisme», c'est-à-dire sa tendance à réduire la causalité historique à une «impulsion émotionnelle supra-historique». En qualifiant à tort le racisme anti-noir d'élément irréductible intégré dans l’«ADN» de la nation et de ses citoyens blancs, ont déclaré les trotskystes, le Projet 1619 est anhistorique et «irrationnel». Ce sophisme idéaliste exige que le racisme «doive persister indépendamment de tout changement des conditions politiques et économiques», ce qui est naturellement la chose même à laquelle tout historien matérialiste voudrait s'intéresser. «L'invocation du racisme blanc, proclament-ils, se substitue à tout examen concret de l'histoire économique, politique et sociale du pays». Pire encore, «le Projet 1619 ne dit rien de l'événement qui a eu le plus grand impact sur la condition sociale des Afro-Américains: la Révolution russe de 1917». (Bon, d'accord, j'étais avec eux jusqu'à ce moment-là).

En prenant Lichtenstein au mot – c'est-à-dire, qu'à part son estimation de la signification de la Révolution d'octobre 1917, il était «avec» le WSWS – il contredit sa défense du Projet 1619. Parce que la position du WSWS est diamétralement opposée à celle du Times, dans la mesure où Lichtenstein reconnaît la légitimité et même la justesse de sa critique, il discrédite le Projet 1619.

Lichtenstein reconnaît ensuite la grande qualité des discussions du WSWS avec les plus grands spécialistes. «Franchement, j'aurais aimé que l'AHR publie ces entretiens, et j'espère qu'ils seront largement diffusés», écrit-il. Mais Lichtenstein poursuit en insinuant que les historiens ont été amenés à parler par la ruse, imaginant les experts interviewés «essayant d'éviter de dire ce que les trotskystes voudraient qu'ils disent», et même résistant «à l'appât que leur tendaient les trotskystes».

Lichtenstein affirme que «l'on peut dire sans risque de se tromper que [James McPherson] n’accepterait pas la version marxiste de la guerre civile préférée par le CIQI: la plus grande expropriation de propriété privée de l'histoire du monde, qui n'a pas été égalée avant la révolution russe en 1917». Malheureusement pour Lichtenstein, ce point est souligné explicitement par le professeur McPherson dans Abraham Lincoln and the Second American Revolution, que le rédacteur en chef de l'AHR ne connaît manifestement pas. McPherson a écrit:

l'abolition de l'esclavage a représenté une confiscation d'environ trois milliards de dollars de biens, soit l'équivalent, en proportion de la richesse nationale, d'environ trois billions de dollars en 1990. En effet, en 1865, le gouvernement a confisqué la principale forme de propriété dans un tiers du pays, sans compensation. C'était sans précédent dans l'histoire américaine... Lorsqu'une confiscation aussi massive de biens a lieu à la suite d'un violent bouleversement interne de l'ampleur de la guerre civile américaine, on peut à juste titre la qualifier de révolutionnaire.

Lichtenstein s'en prend gratuitement et de manière insultante à ses collègues. Il accuse le professeur Gordon Wood, qui a consacré sa vie à l'étude de la révolution américaine, d'être motivé par des préoccupations égoïstes. Wood, affirme-t-il sans ambages, «semble surtout affligé par le fait que le Projet 1619 n’ait pas sollicité ses conseils». Il affirme que la professeure Victoria Bynum, auteur de l'ouvrage historique Free State of Jones, est «surtout connue pour son attention aux faibles lueurs de sentiments antiesclavagistes parmi les blancs du Sud» [c'est nous qui soulignons], comme si le fait qu'une proportion importante de blancs du Sud ait pris les armes contre la Confédération, contribuant ainsi à sa défaite, était une question insignifiante. Quant à James Oakes, Lichtenstein affirme que le double lauréat du prix Lincoln «ne critique pas vraiment le Projet 1619». Ce n'est tout simplement pas le cas. Dans son interview avec le WSWS, Oakes a publié une critique cinglante du Projet 1619. Quant à Sean Wilentz, de Princeton, Lichtenstein le rejette d'emblée pour avoir conduit les historiens précités à écrire au Times une lettre «bien moins éclairante» critiquant le Projet 1619 que la «réfutation fougueuse» à laquelle a répondu le rédacteur en chef du New York Times Magazine, Jake Silverstein. En fait, la réponse de Silverstein, tout comme l'éditorial de Lichtenstein lui-même, était une simple esquive qui n'abordait pas le contenu des critiques des historiens, et encore moins leurs interviews plus substantielles avec le WSWS.

D'une manière qui ne convient pas au poste de rédacteur en chef d'AHR, Lichtenstein se moque de tous ces éminents historiens – récipiendaires de multiples prix Bancroft, Lincoln, Pulitzer et National Book Award – en les traitant de «bande hétéroclite» et de «Wilentz et la bande des quatre». Il leur attribue ensuite des positions qu'ils n'ont jamais prises, affirmant qu'ils ont été lésés par le Times qui «pratique l'histoire sans licence» et consulte «les mauvais historiens» [souligné dans le texte].

De sales railleries cyniques. L'objection des historiens interrogés par le WSWS au Projet 1619 n'est pas que ses auteurs «pratiquent l'histoire sans licence», mais qu'ils concoctent un récit historique sans faits.

Lichtenstein, qui a choisi de s'adapter aux pressions exercées par les politiques identitaires, a du mal à croire qu'il existe des historiens – avec une colonne vertébrale moins flexible que la sienne – qui mènent un travail académique de principe et n'ont pas peur de s'engager dans des discussions d'histoire avec des marxistes. Comme l'a déclaré Bynum dans une lettre ouverte en réponse à Lichtenstein:

Cependant, je suis entièrement d'accord avec les intellectuels marxistes pour dire que ni la race ni le sexe ne peuvent être compris en dehors des systèmes de classe dans lesquels ils sont vécus. À cet égard, je me soucie peut-être un peu plus que mes collègues signataires de lettres de ce qui n'est pas, et de ce qui est, dans le Projet 1619. Car, comme vous le suggérez, le Projet ignore «la classe et le conflit de classe». C'est justement pour cette raison que mes préoccupations sont plus étroitement liées à celles du WSWS que vous ne l'avez supposé.

Il n'est peut-être pas surprenant que l'essentialisme racial soit à la base d'une grande partie de la réaction publique contre les historiens critiques de 1619, puisque le même essentialisme sous-tend le Projet lui-même. Ma compréhension de classe éclaire profondément mon analyse de l’origine ethnique, dont j'ai parlé dans mon interview avec le WSWS, et dans mon essai, «Un historien critique le Projet 1619», publié sur mon blogue, Renegade South, et par le WSWS. Dans l'interview comme dans l'essai, j'ai rejeté les théories pseudo-scientifiques sur les races séparées et j'ai soutenu que ces croyances prédisposent à adopter une théorie de l'hypodescendance (c'est-à-dire la «règle de la goutte unique» de la race), qui postule que certaines «lignées» ancestrales sont plus puissantes que d'autres.

Lichtenstein est certainement conscient que Hannah-Jones et ses partisans sur Twitter se sont livrés à une campagne de racolage raciste des plus éhontées contre ces historiens et le WSWS pour avoir osé critiquer le New York Times. Liechtenstein fait allusion à cela avec approbation, faisant honte à l'AHR, en écrivant que, «comme de nombreux critiques se sont empressés de le noter, tous ces historiens sont blancs», avant d'ajouter rapidement que, «en principe, bien sûr, cela ne devrait en rien invalider leurs opinions». Alors pourquoi le mentionner? Son insinuation sans équivoque – à savoir que parler aux historiens «blancs» était un «choix de la gauche trotskyste» – est que la compréhension de l'histoire d’une personne est déterminée par sa race.

En fait, la prétention de Lichtenstein est elle-même un autre mensonge. Il a simplement choisi de ne pas tenir compte des entretiens du WSWS avec Clayborne Carson, rédacteur en chef des documents de Martin Luther King, et avec le politologue de premier plan Adolph Reed Jr.

Curieusement, Lichtenstein reproche au WSWS de ne pas avoir pris contact avec Barbara Fields, une éminente spécialiste de l'esclavage et de la guerre civile à l'université de Columbia, qui est également afro-américaine. En fait, bien que nous n'ayons pas encore pu organiser une interview, le professeur Fields nous a envoyé une lettre par courriel dans laquelle elle fournit une évaluation succincte du Projet 1619:

Je pouvais difficilement manquer le battage médiatique du Projet 1619, d'autant plus que je suis une abonnée de la presse écrite du NYT. Bien que j'aie sauvegardé le numéro (sachant que certains de mes élèves l'auront vu, très probablement en ligne, et auront été séduits par son histoire tendancieuse et ignorante), je crains de ne pas avoir pris la peine de lire le numéro jusqu'au bout. La publicité de prélancement m'a mis en garde contre la campagne à venir. Et une fois le numéro en main, les premières mesures m'ont dissuadé de perdre mon temps sur le reste de l'opérette. Non pas que je me serais attendue à autre chose du Times. Demander à leurs auteurs de prendre le temps de lire Edmund Morgan ou David Brion Davis ou Eugène Genovese ou Eric Williams ou n'importe quelle autre faisant partie de l'explosion de la riche littérature sur l'esclavage aux États-Unis et dans l'hémisphère publiée au cours du siècle dernier? Quelle idée! Et l'histoire qu’ils présentent s'accorde bien avec la politique néo-libérale.

Après avoir lancé des insultes raciales et des moqueries et avoir attribué à ses collègues des positions qu'ils n'ont en fait pas prises, Lichtenstein se replie sur sa position selon laquelle, après tout, il n'y a vraiment rien en jeu dans la présentation raciste des deux révolutions américaines faite par le Times. Il admet qu’«il est vrai [que Hannah-Jones] ... exagère l'affaire» en affirmant que la révolution a été menée pour défendre l'esclavage. Il imagine ensuite que l'ensemble du projet pourrait être acceptable si quelques mots étaient changés, adoucissant l'explication à cause unique d'Hannah-Jones pour 1776 avec des qualificatifs tels que «l’une des raisons principales» pour laquelle «certains des patriotes» se sont révoltés était de défendre l'esclavage. Il conclut: «Bien que Hannah-Jones soit peut-être coupable de surestimation, il s'agit davantage d'une question d'emphase que d'une interprétation correcte ou incorrecte».

La professeure Barbara Fields

C'est un pur sophisme. Prétendre que les désaccords portent simplement sur une formulation quelque peu négligente est à la fois une déformation consciente et absurde. L'affirmation selon laquelle les colons se sont séparés afin de préserver l'esclavage est au cœur même de l'ensemble du Projet 1619. En fait, Hannah-Jones a fait une tournée de conférences pour présenter l'argument avec encore plus de rigueur que dans son essai. Dans le programme envoyé aux écoles – un sujet que Lichtenstein déforme également – les enfants sont invités à «réécrire» la Déclaration d'indépendance à la lumière des affirmations de l'essai principal.

Lichtenstein utilise la même tactique en ce qui concerne la déformation de Lincoln par Hannah-Jones, qu'elle a clairement empruntée, sans l'attribuer, au défunt historien nationaliste noir Lerone Bennett Jr. Comme Bennett, le Projet 1619 arrache de leur contexte deux épisodes afin de présenter Lincoln comme un raciste – l'un de ses débats avec l’ultraraciste Stephen Douglas et l'autre sa rencontre avec cinq dirigeants noirs à l'été 1862 sur la colonisation. Les contextes de ces épisodes ont été habilement discutés par l'historien d'Oxford Richard Carwardine et Oakes dans leurs interviews. Comme l'explique Carwardine, on pourrait citer bien d'autres passages pour défendre la conclusion inverse: Lincoln pensait que le concept d'égalité de la Déclaration d'indépendance s'étendait aux Noirs. Mais pour Lichtenstein, la citation tendanciellement sélective du Projet 1619 «est une question d'emphase et de nuance».

Frederick Douglass

Entraîné dans la toile enchevêtrée du Projet 1619, Lichtenstein étend la falsification de Lincoln à Frederick Douglas: un personnage qui, comme Martin Luther King, n'est pas mentionné dans tout le magazine qui prétend offrir une nouvelle version des relations raciales américaines. Le rédacteur en chef d'AHR rappelle l'oraison de Douglass de 1876 sur Lincoln, et s'attarde sur des déclarations partielles dans lesquelles l'abolitionniste noir déclare que Lincoln «partageait les préjugés de ses compatriotes blancs contre les Noirs» et «était avant tout le président de l'homme blanc, entièrement dévoué au bien-être des hommes blancs». Étonnamment, Lichtenstein conclut cette section en assimilant Douglass, la figure dominante de l'abolitionnisme, à Hannah-Jones!

Pourtant, l'essentiel du magnifique discours de Douglass était une brillante exposition de Lincoln en tant que figure historique dans laquelle, entre autres, Douglass disait: «Le nom d'Abraham Lincoln était proche et cher à nos cœurs dans les heures les plus sombres et les plus périlleuses de la République. Nous n'avions pas plus honte de lui lorsqu'il était enveloppé de nuages de ténèbres, de doutes et de défaites que lorsque nous le voyions couronné de victoire, d'honneur et de gloire. Notre foi en lui a souvent été mise à rude épreuve, mais elle n'a jamais failli». Ailleurs, dans son autobiographie, Douglass parle de Lincoln:

Dans toutes mes interviews avec M. Lincoln, j'ai été impressionné par son absence totale de préjugés populaires contre la race de couleur. Il a été le premier grand homme avec qui j'ai parlé librement aux États-Unis, qui ne m'a jamais rappelé la différence entre lui et moi, la différence de couleur, et j'ai trouvé cela d'autant plus remarquable qu'il venait d'un État où il y avait des lois sur les noirs.

Le discours de Douglass sur Lincoln a eu lieu en 1876, à la fin de la Reconstruction et de sa promesse de pleine égalité raciale. Pourtant, c'était encore deux décennies avant la mise en œuvre complète de la ségrégation de Jim Crow, qui, selon le récit raciste du Projet 1619, démontre l'immuabilité du «racisme anti-noir». Au contraire, l'oppression de la population afro-américaine après la guerre civile a illustré, de la manière la plus profonde et la plus tragique, l'incapacité d'une révolution bourgeoise qui avait conduit au développement sans entrave et explosif du capitalisme à réaliser la promesse de Lincoln d'une «nouvelle naissance de la liberté».

Mais là encore, la population afro-américaine n'était guère «seule», comme le prétend le Projet 1619. Pour répondre à cette affirmation, il est nécessaire d'attirer l'attention sur d'autres facettes de l'expérience américaine qui sont totalement absentes du récit du Projet 1619 basé sur la «race».

À partir de la guerre de Sécession, qui s'est intensifiée au cours des trois décennies suivantes, l'armée américaine a mené une guerre impitoyable contre les Indiens de l'Ouest américain, qui a culminé avec la conversion de leurs terres communales en propriété privée en vertu de la loi Dawes de 1887 et le saccage meurtrier contre les Sioux à Wounded Knee en 1890. Les Indiens, dont les cultures ne pouvaient pas être réconciliées avec les notions capitalistes de propriété privée, occupaient des terres réclamées par les barons de l’industrie pour les chemins de fer et pour le pillage de ses richesses minérales.

Et puis il y a le fait qu'au cours du demi-siècle qui a séparé la fin de la guerre civile du début de la Première Guerre mondiale, des millions et des millions d'immigrants sont arrivés d'Europe et d'Asie: Irlandais, Allemands, Italiens, Juifs, Polonais, Chinois, Japonais et bien d'autres. Lichtenstein écrit que «l'expérience afro-américaine doit être considérée comme centrale dans tous les aspects de l'histoire américaine». C'est le genre de vaste généralisation qui peut signifier presque tout. Mais serait-il moins vrai d'affirmer que «l'expérience de l'immigrant doit être considérée comme centrale dans tous les aspects de l'histoire américaine»? Il convient de noter, à cet égard, que les principales cibles de l'exclusion de l'immigration dans les années 1920, et la cible centrale du Ku Klux Klan renaissant, étaient les immigrants européens. L'exclusion des Chinois et des Japonais est survenue plus tôt encore, respectivement en 1882 et 1907.

Au cours de ce demi-siècle, la classe ouvrière américaine a rencontré d'énormes difficultés pour s'unifier par-delà les barrières raciales et nationales. Néanmoins, les travailleurs – immigrés et autochtones, blancs et noirs – ont mené d'innombrables batailles sanglantes contre les propriétaires d'usines et leurs tireurs à gages, ainsi que contre leurs alliés dans les postes de police et les milices d'État. La lutte des classes aux États-Unis était brutale. Des centaines de milliers de personnes sont mortes au travail, et beaucoup d'autres sont mortes à cause des mauvaises conditions de vie, réalités portées à la connaissance du public international par The Jungle d'Upton Sinclair, ainsi que par d'autres œuvres de la littérature réaliste américaine. Plusieurs centaines d'ouvriers sont morts dans des massacres ouvriers, des assassinats et derrière les barreaux, exactement dans les mêmes décennies où des centaines de Noirs du Sud ont été lynchés, généralement, comme l'a établi Ida Wells, sur de fausses allégations d'agressions contre les femmes.

Le massacre de Boston, le 5 mars 1770

Rien de tout cela ne vise à minimiser l'expérience des Afro-Américains, qui ont été, à la seule exception des Indiens d'Amérique, la partie la plus opprimée de la population américaine. Cependant, en dépit de ses origines et de ses caractéristiques spécifiques, la lutte des Afro-Américains pour surmonter l'héritage de l'esclavage et obtenir les droits démocratiques garantis par la Constitution devient inextricablement liée à la lutte de masse plus large de la classe ouvrière américaine contre l'exploitation capitaliste.

Lichtenstein prétend qu'il n'y a rien en jeu dans ce débat. Pourtant, l'imposition à l'histoire d'un récit axé sur les différences raciales doit avoir des conséquences politiques contemporaines. Il était évident dès le départ que la tentative du New York Times d’utiliser le Projet 1619 comme base de nouveaux programmes d'enseignement avait des objectifs politiques précis. Ceux-ci sont devenus indéniables à la lumière des nombreuses déclarations publiques faites par Hannah-Jones, y compris une vantardise faite à Chicago en octobre qui devrait faire réfléchir les historiens: «Je présente un argument moral. Ma méthode, c'est la culpabilité».

Le Projet 1619 vise tout d'abord à soutenir les efforts du Parti démocrate pour utiliser l'identité raciale et le concept selon lequel les Noirs et les Blancs ont historiquement des intérêts opposés, comme stratégie électorale centrale. Ironiquement, il s'agit d'un remaniement de la méthode politique qui a été employée par les tenants de la suprématie blanche dans le Sud pour maintenir la domination du Parti démocrate jusque dans les années 1960, et qui a été reprise plus tard par les républicains dans la «Stratégie du Sud» de Richard Nixon.

Deuxièmement, et plus fondamentalement encore, elle vise à saper la croissance de la solidarité interraciale de classe à un moment où la classe ouvrière américaine et internationale s'oppose de plus en plus à l'immense inégalité sociale. Une interprétation historique qui se concentre sur la centralité des forces économiques et des conflits de classe conduit à des demandes pour, au moins, la réduction du pouvoir des sociétés et une redistribution équitable des richesses. Mais l'interprétation fondée sur la «race» avancée par le Projet 1619, qui reflète les aspirations sociales des sections les plus riches de la classe moyenne afro-américaine, sert à soutenir les demandes de paiements de réparation. Cela n'est pas accessoire par rapport aux objectifs du Projet. Hannah-Jones a déjà annoncé que son prochain projet sera une demande de réparation fondée sur la race.

Le manque de respect de Lichtenstein et des défenseurs du Projet 1619 envers des historiens de premier plan tels que Wood, McPherson, Oakes, Carwardine, Bynum et Wilentz exprime le rejet d'une tendance démocratique progressiste dans l'historiographie américaine. Les historiens qui ont souligné le caractère historique et progressiste mondial des deux révolutions américaines (1775-83 et 1861-65) avaient tendance à légitimer, même si ce n'était pas leur intention, la perspective d'une troisième révolution américaine, socialiste.

Le Projet 1619, qui ne tient pas compte de la lutte des classes dans son récit mythologique, avance une perspective qui est, tant dans ses fondements théoriques que dans sa perspective politique, profondément réactionnaire. Lichtenstein le sait. Il écrit, à la fin de son essai, qu'il n'a pas l'intention de «défendre inconditionnellement ce qui apparaît dans le Projet 1619». Le rédacteur en chef admet ressentir de la «frustration» face aux affirmations exagérées des journalistes à l'origine du Projet 1619. «Et, comme le soulignent les trotskystes, écrit Lichtenstein, les marxistes peuvent trouver déconcertante la substitution de la “race” aux relations de classes.»

Arrivant à la fin d'une longue défense du Projet 1619, l'admission des réserves de Lichtenstein témoigne non seulement du caractère sans principes de son essai, mais aussi de la dégénérescence des sections de la communauté académique qui sont attirées par les théories racistes de l'histoire.

(Article paru en anglais le 31 janvier 2020)