Les démocrates adoptent la résolution «antiguerre» de Pelosi

Par Patrick Martin
11 janvier 2020

La résolution adoptée par la Chambre des représentants des États-Unis jeudi soir, qui «ordonne» au président Trump de ne pas entrer en guerre avec l'Iran sans l'approbation du Congrès, est une fraude politique. Elle a deux objectifs politiques: permettre au Parti démocrate de prétendre qu'il est opposé à la guerre sans imposer en réalité la moindre restriction aux actions militaires de l'administration Trump; et cimenter les liens entre les démocrates et de larges sections de l'appareil de renseignement et militaire qui ont été clairement pris de court par la décision de Trump d'assassiner le général iranien Qassem Suleimani.

Le caractère impuissant du vote de la Chambre des représentants est démontré par la décision des dirigeants démocrates de le présenter comme une «résolution concomitante», désignation généralement réservée aux formalités creuses, aux déclarations d'opinion du Congrès qui ne vont pas jusqu'à la signature du président et qui n'ont donc pas force de loi.

Bien que la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, ait affirmé, comme l'ont fait des experts des médias prodémocrates, que les démocrates obligeraient Trump à obtenir l'autorisation du Congrès avant d'entrer en guerre, la résolution ne fait rien de tel. Après avoir été adoptée à la Chambre par un vote proche de la ligne de parti (224-194), elle est soumise au Sénat, où les républicains ont une majorité de 53-47. Si le Sénat l'approuvait, la résolution serait simplement publiée comme une déclaration de la volonté du Congrès. Pour cause, les républicains de la Chambre se sont moqués de cette action en la qualifiant de vote sur un «communiqué de presse».

La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, accompagnée de membres du Congrès, arrive pour un briefing sur le meurtre du commandant militaire supérieur de l'Iran, le général Qassem Soleimani, la semaine dernière au Capitole, à Washington, le mercredi 8 janvier 2020. (Source: AP Photo/Jose Luis Magana)

Lors de sa conférence de presse de jeudi avant le vote, Pelosi a déclaré: «Aujourd'hui, pour honorer notre devoir d'assurer la sécurité du peuple américain, la Chambre des représentants va aller de l'avant avec une résolution sur les pouvoirs de guerre pour limiter les actions militaires du président concernant l'Iran». Elle a essayé de faire du caractère non contraignant de la résolution une vertu, en disant «Ceci est une déclaration du Congrès des États-Unis. Et l’importance de cette déclaration ne sera pas diminuée par la décision du président d'y opposer son veto ou non.»

Au cours d'un débat de près de trois heures, les représentants démocrates ont à la fois dénoncé le général Suleimani, tué par l'attaque de missiles du 3 janvier ordonnée par Trump, et exigé que le Congrès soit autorisé à participer en tant que partenaire à part entière à de telles décisions meurtrières à l'avenir. Le démocrate du Michigan Dan Kildee a résumé ce point de vue en déclarant: «La question n'est même pas de savoir s'il était justifié ou non d'éliminer Suleimani, car il est évident que ce l'était. Mais qui donne la justification, qui autorise l'action militaire dans ce pays?»

Ils n'ont pas répondu aux railleries des orateurs républicains qui ont fait remarquer que les démocrates n'avaient pas soulevé d'objections de ce genre aux actions militaires unilatérales des présidents démocrates, comme lorsque Barack Obama a lancé la guerre contre la Libye qui s'est soldée par l'assassinat du dirigeant de ce pays, Mouammar Kadhafi, ou les interventions en Syrie et au Yémen, ou les innombrables assassinats par drones au cours des huit années de son administration.

Alors que le vote de la Chambre a été accompagné de beaucoup de rhétorique de la part des représentants démocrates qui cherchent à faire appel au sentiment antiguerre des masses, le texte de la résolution est une défense directe des «intérêts nationaux» de l'impérialisme américain, y compris d’«empêcher l'Iran d'acquérir une capacité d'armement nucléaire»: un objectif qui ne pourrait être atteint qu'en détruisant la base industrielle et technique du pays.

La résolution commence par une diatribe contre l'Iran, déclarant: «Le gouvernement de l'Iran est un des principaux États qui soutiennent le terrorisme et se livre à une série d'activités déstabilisatrices dans tout le Moyen-Orient. Le général iranien Qassem Soleimani a été le principal architecte de la plupart des activités déstabilisatrices de l'Iran dans le monde.»

En fait, c'est la classe dirigeante américaine qui est le principal architecte de la déstabilisation et de la violence, responsable de la mort de plus d'un million de personnes en Irak seulement depuis l'invasion de 2003.

Outre le faux appel au sentiment antiguerre, il y avait une autre raison politique à la résolution. Il s'agissait d'un geste de soutien des démocrates aux sections de l'appareil de sécurité nationale qui s'opposaient à la décision d'assassiner Suleimani, non pas par scrupules moraux, mais parce que l'armée américaine n'était pas préparée à une escalade immédiate des hostilités dans la région du golfe Persique jusqu'au niveau d'une guerre à grande échelle avec l'Iran.

Cette alliance politique entre les démocrates et l'appareil de renseignements et militaire a été à la base de la campagne de destitution de Trump – non pas pour ses nombreux crimes contre les droits démocratiques, les immigrants et la classe ouvrière dans son ensemble, mais pour son gel temporaire de l'aide militaire américaine à l'Ukraine, qui a remis en question une opération de longue date menée par Washington pour transformer l'Ukraine en une rampe de lancement de provocations militaires contre la Russie.

Dans le débat sur l'Iran, cette alliance a été signalée par la sélection par Pelosi de la représentante du Michigan Elissa Slotkin, fraîchement élue, pour présenter la résolution sur les pouvoirs de guerre. Elissa Slotkin est un ancien agent de la CIA qui a servi trois fois à Bagdad, puis a dirigé le bureau de l'Irak au Conseil national de sécurité à la Maison-Blanche avant de passer au Pentagone, où son portefeuille comprenait la promotion de la guerre des drones: la méthode même utilisée pour incinérer le général Suleimani et les autres victimes de l'attaque du 3 janvier.

Un autre vétéran de la sécurité nationale, Andy Kim, qui a été conseillé auprès de l'armée américaine en Afghanistan, puis a travaillé au Conseil de sécurité nationale d’Obama sur la politique irakienne, est apparu mercredi lors d'une conférence de presse de la présidence de la Chambre. Il semblait fier du fait que la résolution sur les pouvoirs de guerre n'aurait aucun effet pratique. En parlant du recours à la force militaire, il a déclaré: «Il existe de nombreuses possibilités pour le président de procéder à différents types d'actions cinétiques». Il a conclu: «Il n'y a pas de limites fermes qui vont pouvoir restreindre complètement ce qu'il est prêt à faire.»

Il y a un élément politique supplémentaire dans l'adoption de la résolution sur les pouvoirs de guerre en Iran: le rôle des membres «de gauche» du Parti démocrate, en particulier les deux congressistes affiliées aux Socialistes démocrates d'Amérique, Alexandria Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib. Elles ont toutes deux voté pour la résolution frauduleuse qui condamne l'Iran et déclare que l'armée américaine a «un droit inhérent à l'autodéfense contre des attaques armées imminentes»: le prétexte utilisé par Trump. Ocasio-Cortez n'est même pas intervenu dans le débat, tandis que Tlaib a fait une brève déclaration en faveur de «l'État de droit», mais sans faire référence ni à l'assassinat de Souleimani ni à l'Iran et au peuple iranien.

Cela ne fait que souligner la réalité qu'il n'y a aucun moyen de combattre le danger croissant de guerre impérialiste par l'intermédiaire d'une quelconque section du Parti démocrate. Cette lutte doit être menée par la classe ouvrière, par la mobilisation des travailleurs et des jeunes dans un mouvement antiguerre de masse indépendant, basé sur des principes socialistes.

(Article paru en anglais le 10 janvier 2020)