L’armée syrienne et l’Iran menacent d’attaquer les forces turques en Syrie

Par Alexandre Lantier
15 octobre 2019

La guerre lancée par l’invasion turque de la Syrie, visant les milices kurdes liées à Washington, menace de s’intensifier alors que l’armée syrienne contre-attaque, appuyée par l’Iran. Alors que l’armée turque et des milices arabes alliées liées à Al Qaïda continuent leur percée, le Moyen Orient est à quelques jours d’une guerre ouverte entre les grandes puissances régionales qui pourrait provoquer un conflit mondial entre les puissances nucléaires.

Selon l’ONU, 160.000 Syriens ont fui leurs foyers dans cette région depuis l’invasion turque, et les responsables turcs disent avoir «neutralisé» au moins 550 combattants kurdes. Les troupes turques ont capturé les villes de Tal Abyad et Ras al-Ayn sur fond d’âpres combats et de frappes aériennes turques, ainsi qu’un axe routier qui les permet d’isoler des troupes kurdes et américaines à Kobane. Les troupes américaines ont essuyé des tirs d’artillerie turque près de Kobane. L’ex-diplomate américain en Syrie Brett McGurk a dit que ce n’était «pas un accident», malgré les démentis turcs.

La fumée monte des incendies à Ras al-Ayn en Syrie, suite aux bombardements turcs [AP Photo/Emrah Gurel]

Les «rebelles» syriens islamistes alliés à la Turquie, l’Armée nationale syrienne (ex-Armée syrienne libre) assassinent des Kurdes dans les zones qu’ils contrôlent. La femme politique kurde Hevrin Khalaf est morte, et une vidéo montre sa voiture criblée de balles et entourée de combattants de l’ANS. A part des appels de style Al Qaïda à tuer les infidèles, écrit le Daily Telegraph britannique, l’optique de l’ANS est «sectaire: ce sont des chauvinistes arabes et anti-kurdes.»

Dimanche, l’armée syrienne a annoncé sa contre-offensive. L’Agence arabe syrienne d’informations (AASI) a écrit: «Des unités de l’armée syrienne arabe vont au nord pour confronter l’agression turque sur le territoire syrien. ... Ce mouvement vise à confronter l’agression turque en cours contre le nord des provinces de Hasaka et Raqqa, où les forces turques massacrent les habitants locaux, occupent certaines zones et détruisent des infrastructures.»

L’armée syrienne aurait obtenu un accord grâce à Moscou avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) kurdes, avec lesquelles Washington a rompu son alliance il y a une semaine. Ainsi les troupes syriennes arriveraient à Kobane, près de la frontière syrienne-turque d’ici 48 heures. Samedi, le président Donald Trump a autorisé les 1.000 soldats américains qui restaient à Kobane à se retirer; à travers la Syrie du nord les troupes américaines battaient en retraite ce week-end, pour éviter d’être encerclées par l’armée turque.

L’Iran, qui a envoyé des dizaines de milliers d’hommes et des drones en Syrie pour défendre la Syrie contre la guerre menée par l’OTAN, dit soutenir l’armée syrienne.

Le conseiller du Guide suprême iranien Ali Khamenei pour les Affaires Étrangères, Ali Akbar Velayati, a rencontré l’ambassadeur syrien Adnan Mahmoud à Téhéran dimanche. Il a exprimé son «soutien entier pour la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Syrie et le retrait des forces turques», selon l’AASI. Velayati a ajouté, «La politique principielle de l’Iran consiste à soutenir le peuple et l’État syriens et à défendre leurs justes positions d’une façon impliquant une coopération continuelle jusqu’à l’élimination complète du terrorisme et des organisations terroristes.»

En même temps, le conflit irano-saoudien s’intensifie sur fond d’attaques mutueles visant des pétroliers qui transportent des ressources critiques pour l’économie mondiale. Le mois passé, les USA et l’Arabie saoudite ont accusé l’Iran sans preuve d’avoir lancé des frappes en Arabie saoudite qui ont fait flamber le cours du pétrole. Puis le 11 octobre, deux missiles ont touché un pétrolier iranien Sabiti au large de l’Arabie saoudite en mer Rouge.

Ali Chamkhani, le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, a dit hier que l’Iran se vengerait en frappant des cibles qu’il s’est refusé à nommer. «On a formé un comité spécial pour investiger l’attaque contre le Sabiti ... Son rapport ira bientôt aux autorités pour une décision finale,» a-t-il dit à Fars News. «Le brigandage et les méfaits en haute mer visant à mettre en danger les navires commerciaux ne jouiront d’aucune impunité.»

Les responsables saoudiens se sont refusés à tout commentaire, et la 5e flotte américaine au Bahreïn dans le Golfe persique a prétendu n’avoir aucune information. Mais dans la presse internationale on suppose que l’Arabie saoudiate a soit organisé, soit toléré la frappe contre le Sabiti.

L’escalade militaire entre les régimes capitalistes au Moyen Orient pose un danger imminent à la population non seulement de la région, mais du monde entier. Les travailleurs ne peuvent accorder aucun soutien aux préparatifs militaires de ces divers régimes réactionnaires. L’Amérique, l’Europe, la Russie et la Chine étant toutes profondément impliquées dans la guerre syrienne, une guerre au Moyen Orient pourrait stopper l’approvisionnement mondial en pétrole et provoquer une large escalade militaire. Les travailleurs sont face à la possibilité concrète d’une 3e Guerre mondiale.

Selon CNN, la milice FDS en Syrie, vulnérable aux frappes aériennes turques et dépassée en nombre par les Turcs, aurait dit à Washington qu’ils demanderaient à la Russie d’attaquer la Turquie afin de protéger les FDS et l’armée syrienne. La Turquie étant légalement un allié des USA et de l’Europe dans l’OTAN, une telle attaque pourrait forcer les USA et ses alliés européens soit à rompre l’alliance de l’OTAN, vieille de 70 ans, soit à attaquer la Russie pour défendre la Turquie.

«Vous nous laissez nous faire massacrer», a dit le général des FDS Mazloum Kobani Abdi à des responsables américains à Washington jeudi. «Vous refuser de protéger le peuple, mais vous ne voulez pas qu’une autre force vienne nous protéger. Vous nous avez vendus.»

Mazloum s’est emporté contre les responsables américains qui l’interdisaient de chercher une alliance avec la Russie et insistaient qu’il continue malgré les frappes turques: «J’ai besoin de savoir si oui ou non vous pouvez protéger mon peuple et empêcher ces bombes de nous tomber dessus. Parce que sinon, j’ai besoin de négocier un accord avec la Russie et avec le régime maintenant et inviter leur aviation à protéger cette région.»

Mais les forces américaines battent en retraite, et le secrétaire à la Défense américain Mark Esper a déclaré à la télévision dimanche que le conflit entre Turcs et Kurdes «s’empire à vue d’oeil.» Vu les tentatives kurdes d’arranger une alliance avec la Syrie et la Russie, a-t-il ajouté, Trump «nous a ordonné d’entreprendre une retraite délibérée de nos forces de la Syrie du nord.»

Esper a ajouté qu’il ne laisserait «pas des soldats américains au milieu d’un conflit de longue date entre les Turcs et les Kurdes. Ce n’est pas pour cela que nous sommes en Syrie.»

Il a dit que l’armée turque rejette les appels du Pentagone à un cesser-le-feu avec les Kurdes et adopte des visées plus larges à l’intérieur de la Syrie. «Ces dernières 24 heures, ont a su qu’ils comptent vraisemblablement aller plus loin au sud qu’au départ, et à l’ouest», a-t-il dit. Il a ajouté que «exactement toutes les choses» dont Washington avait averti les dirigeants turcs en cas d’une invasion turque de la Syrie étaient en train de se produire, y compris la libération de dizaines de milliers de combattants de l’État islamique détenus en prison par les forces kurdes.

Ces conflits marquent la débâcle de trois décennies de guerres impérialistes menées par Washington et ses alliés européens depuis la guerre du Golfe contre l’Irak en 1991. Leur incitation de conflits nationaux, ethniques et séctaires, afin de diviser pour mieux régner cette région stratégique et riche en pétrole, l’a mise au bord de l’explosion. Des anciens alliés des USA se retournent contre eux sur fond d’un discrédit généralisé qui pèse sur la guerre et toute la classe politique capitaliste parmi des centaines de millions de travailleurs au Moyen Orient, en Amérique et en Europe.

Des journalistes de RFI sur la frontière syrienne ont témoigné de la profonde colère parmi les civils et les soldats turcs contre la politique américaine. Un a dit à RFI, «Les États-Unis n’ont pas peur de Dieu, ils sont sûrs de leur force. Mais ils mettent 15 heures en avion pour arriver ici alors qu'est ce qu'ils viennent y faire ? Ils se mêlent de nos affaires et ils se comportent comme un lutteur qui ne se battrait qu'avec ceux qu'il sait pouvoir battre. Quand il est face à un concurrent de poids, il l'évite.»

La force qui exprime de manière progressive cette colère sourde contre la guerre impérialiste est la classe ouvrière internationale et la résurgence de la lutte des classes. Les manifestations contre les régimes militaires irakien, soudanien et algérien, et une vague de grèves dans l’automobile, les lycées et les mines aux États-Unis soulignent la radicalisation croissante des travailleurs. Mais ce mouvement internationale est face à de vastes dangers et à de vastes tâches.

Dans la mesure où cettte colère grandissante est canalisée derrière les ambitions militaires des États capitalistes rivaux, des guerres mondiales vraiment catastrophiques peuvent éclater, comme deux fois au 20e siècle. Il est essentiel de mobiliser des travailleurs indépendamment de tous les États capitalistes dans un mouvement international anti-guerre de la classe ouvrière pour le socialisme.