Alors que Merkel refuse toute concession sur le Brexit face au gouvernement britannique

Le travailliste Corbyn intensifie son appel à la formation d’un gouvernement intérimaire

Par Robert Stevens
23 août 2019

Le premier ministre britannique Boris Johnson a rencontré la chancelière allemande Angela Merkel mercredi pour des entretiens sur le Brexit. Il devait rencontrer jeudi le président français Emmanuel Macron à Paris.

Ce déplacement, qui se tient avant le sommet du G7 de ce week-end, est le premier que Johnson ait fait à l’étranger depuis son accession au poste de premier ministre après la démission de Theresa May le mois dernier, promettant que le Royaume-Uni sortirait de l'Union européenne (UE) avec ou sans accord le 31 octobre.

Après avoir exigé que l'UE déchire l'accord de retrait qu'elle avait signé avec Theresa May, Johnson a écrit cette semaine au président du Conseil européen, Donald Tusk, insistant sur le fait que l'UE abandonne les mesures (backstop) visant à garantir l'absence de contrôle à la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande après le Brexit.

Johnson cherche à obtenir des concessions des dirigeants européens en les persuadant que la sortie chaotique britannique de l’UE aura également de graves conséquences pour l’Europe. Mais il n'y avait aucune indication mercredi que sa position rencontrerait une réponse positive à Berlin ou à Paris.

La préoccupation majeure des puissances européennes est de préserver l'unité de l'UE et de ses 27 États, y compris l'Irlande. L’éditorial du quotidien Süddeutsche Zeitung a décrit la lettre de Johnson à Tusk comme une «provocation ciblée»: «Le plus important, c'est que les États membres continuent à présenter un front uni.» Cette position devrait être maintenue, même si certains pays, dont l'Allemagne, devaient être touchés par un Brexit désordonné, a-t-il estimé.

Sous-tendant les calculs de l'Allemagne et de la France est l’idée que Johnson pourrait ne pas rester longtemps au pouvoir puisqu'il a affaire à un parlement britannique, soit opposé à un Brexit sans accord, soit au Brexit sous quelque forme que ce soit. Elmar Brok de l’Union chrétienne démocrate (CDU), proche allié de Merkel et membre allemand du Parlement européen s’est exprimé mardi soir à l’émission Newsnight de la BBC pour dire que: «Il y a une majorité contre une sortie sans accord, la Chambre des communes l’a démontré.»

L'intransigeance de l'UE ne peut qu'aggraver les divisions politiques acerbes en Grande-Bretagne à propos du Brexit. Johnson le sait et a déclaré à Sky News mardi: «Aussi longtemps que les dirigeants de l'UE pensent qu'il est possible que le Parlement bloque le Brexit, ils ne voudront probablement pas faire les concessions dont nous avons besoin.»

Lors de sa conférence de presse avec Merkel, il a insisté sur sa demande de suppression du backstop irlandais. En réponse, la chancelière allemande a déclaré que ce n'était pas une option, mais que des modifications portant sur le texte de la déclaration politique qui accompagne l'accord de retrait pourraient être une solution, à un stade ultérieur, au problème du backstop. En mettant une pression maximale sur Johnson, elle a ajouté que «nous pourrions peut-être trouver cette solution dans les 30 prochains jours».

Le président Macron a attisé les tensions précédant les pourparlers prévus avec Johnson en insistant mercredi soir sur le fait que si l’issue était une sortie sans accord, «Cela resterait toujours la faute de la Grande-Bretagne».

Aucune issue politique à cette crise sans précédent ne peut être exclue, compte tenu des enjeux pour la Grande-Bretagne et l'UE dans un contexte de tensions croissantes entre les grandes puissances et les blocs commerciaux au niveau international.

L’escalade de la crise en Grande-Bretagne a donné lieu à de nouveaux appels cette semaine par le chef du Parti travailliste Jeremy Corbyn aux conservateurs dissidents et aux autres partis de l'opposition d'accepter ses propositions pour un « gouvernement intérimaire» sous sa direction.

Corbyn a présenté cette proposition la semaine dernière sous la pression de l'aile droite blairiste de son parti, qui représente les principales forces politiques de la faction pro-UE de l'élite dirigeante.

Dans un discours prononcé mardi dans la ville de Corby, Corbyn a répété qu'il était prêt à diriger un tel gouvernement provisoire dans l'intérêt de la bourgeoisie. Alors que le parlement revient des vacances d'été, «en septembre, le pays se dirige vers une tempête politique et constitutionnelle», a-t-il déclaré. «Nous ferons tout ce qui est nécessaire pour mettre fin à un Brexit sans accord désastreux pour lequel ce gouvernement n'a aucun mandat.»

Le Parti travailliste «travaillera avec les députés de tous les partis pour empêcher notre pays de tomber dans le gouffre». Dans l’éventualité d’un vote de censure, «je tâcherais de former un gouvernement intérimaire avec un mandat limité pour éviter le Brexit sans accord et appeler immédiatement des élections législatives afin que le peuple puisse décider de l’avenir de notre pays».

Il a ensuite promis: «Et s'il y a des élections générales cet automne, les travaillistes s'engageront à tenir un vote public, pour donner aux électeurs le dernier mot et présenter des options crédibles pour les deux camps, y compris l'option de rester [dans l’UE].»

Corbyn a tenté d’associer son appel à l'unité avec tous les autres partis procapitalistes au Parlement pour éviter une issue sans accord – dans l'intérêt des couches dominantes du grand patronat – avec une rhétorique promettant que sa politique transformerait la vie des travailleurs:

«Une élection générale déclenchée par la crise des conservateurs sur le Brexit sera un tournant pour notre pays. Ce sera une chance unique générationnelle pour un changement de direction, potentiellement à l’échelle de 1945.»

Ceci faisait référence au gouvernement travailliste de l'après-guerre de Clement Atlee, arrivé au pouvoir après une victoire électorale écrasante qui a vu la mise en place de l'État-providence, comprenant un programme de logements sociaux de masse et le service national de santé et la nationalisation de larges secteurs essentiels de l’économie.

Cela aussi a été instauré pour protéger le capitalisme britannique et assurer la paix sociale. Mais, en comparaison, la promesse de Corbyn d'un changement social est totalement trompeuse.

Son appel aux blairistes, aux démocrates libéraux – qui ont passé la période de 2010 à 2015 dans un gouvernement proaustérité avec les conservateurs – et aux conservateurs dissidents pro-européens par nature exclut toute issue radicale. Tout ce que Corbyn a fait en tant que chef de l’opposition a montré que tout gouvernement travailliste dont il fait partie, comme l’a déclaré son ministre fantôme des Finances John McDonnell, serait «le stabilisateur du capitalisme». Les travaillistes n’ont aucune intention de mener une lutte politique qui nuirait aux intérêts des sociétés et super-riches.

De plus, les mesures décrites par Corbyn comme base d'un manifeste électoral sont mineures à l'extrême. Il n'a rien de plus radical à proposer qu'un salaire minimum de 10 £, l’entrée de quelques bureaucrates syndicaux aux conseils d’administration des entreprises et une promesse sans lendemain de «reconstruire l'industrie britannique par le biais d’une révolution industrielle verte».

Les actions de Corbyn depuis qu'il est devenu leader du parti travailliste il y a près de quatre ans – en réprimant, avec les syndicats, toute lutte de la classe ouvrière – ont rendu possible l’existence du gouvernement conservateur actuel dirigé par Johnson et d'autres fanatiques admirateurs de Mme.Thatcher. Comme l'a affirmé l'ancien ministre des Finances de Margaret Thatcher, Nigel Lawson, avec le Brexit, ils ont maintenant «une chance de finir la révolution de Thatcher».

Le discours de Corbyn a été suivi mercredi soir par une annonce selon laquelle il avait invité les dirigeants de tous les autres partis politiques et leurs députés à des discussions sur «toutes les tactiques disponibles pour empêcher un Brexit sans accord».

L’adoption par Corbyn des revendications des blairistes a atteint un tel degré que le Guardian, qui mène la campagne contre Corbyn depuis quatre ans, lance maintenant des appels à ses critiques pour qu'ils soutiennent sa proposition. Dans un éditorial adressé au chef libéral démocrate Jo Swinson et à certains conservateurs soutenant le camp pour rester dans l’UE, qui refusent d’accepter Corbyn à la tête un gouvernement d'union nationale, le Guardian a déclaré: «Jeremy Corbyn est responsable pour beaucoup de ces divisions [sur le Brexit], mais il doit également faire partie de toute solution.» Sa proposition de diriger un gouvernement par intérim «devrait être prise au sérieux, et non rejetée».

Poly Toynbee, éditorialiste blairiste, a écrit que bien que ses «équivoques sur le Brexit persistent […] Corbyn pourrait bien être celui qui nous mènera vers le salut du Brexit». L'élite dirigeante pourrait être assurée qu'il «n'est pas l'épouvantail de la propagande conservatrice; le démon rouge sur le point de transformer la Grande-Bretagne en un Venezuela […] Rien dans ses plans globalement sociaux-démocrates ne se mesure à l'explosion révolutionnaire prévue par Johnson dans dix semaines.»

Pour Corbyn, à la tête d'un régime intérimaire, ce serait «son heure de gloire en tant que médiateur modéré, son pays étant sa considération première lorsque les autres l’ont refusé», et il «verrait ses chances de remporter l'élection monter en flèche dans les sondages».

Malgré tout le baratin de Toynbee au sujet d’une victoire électorale de Corbyn, les blairistes ont pour objectif premier d'empêcher un Brexit sans accord, puis de renverser Corbyn en tant que chef de parti et de former ensuite un gouvernement «d'union nationale» pro-UE.

(Article paru en anglais le 22 août 2019)