La crise politique en Italie

Par Peter Schwarz
22 août 2019

La crise politique en Italie a un caractère international, indépendamment de ses particularités nationales. La classe dirigeante réagit aux tensions sociales croissantes en s'orientant vers un régime autoritaire et fasciste. On peut trouver des symptômes similaires d'une société profondément malade sous des formes plus ou moins prononcées dans tous les pays capitalistes. Les problèmes et les tâches auxquels est confrontée la classe ouvrière internationale tout entière sont révélés en Italie comme vus à travers un microscope.

Après 14 mois de gouvernement conjoint, le dirigeant droitier de la Lega, Matteo Salvini, a dénoncé l'alliance avec le Mouvement 5 étoiles (M5S) populiste et appelé à de nouvelles élections. Sur la base de sondages favorables, il espère former un gouvernement, qu'il dominera, avec les Fratelli d'Italia. Ce parti s'inscrit dans la continuité historique directe du fascisme italien. Il a même présenté aux dernières élections européennes, un arrière-petit-fils du dictateur fasciste Benito Mussolini (Cesare Mussolini).

Il n'y a pas de résistance de la part des partis dits de centre-gauche contre cette évolution vers la droite. Bien au contraire. Les Démocrates (PD) - dont les origines remontent au Parti communiste italien, dissous en 1991 - attaquent Salvini par la droite. Ils veulent éviter de nouvelles élections pour ne pas compromettre l'adoption du budget pour l'année à venir. A cette fin, ils travaillent aujourd'hui avec le M5S, qu'ils qualifiaient jusqu'à récemment de « mouvement d'extrême droite » qui « constitue une menace pour la démocratie et l'Europe ».

Pour répondre aux besoins budgétaires de l'Union européenne, 23 milliards d'euros doivent être économisés. L'ancien premier ministre Matteo Renzi (PD) accuse Salvini de compromettre cet objectif parce qu'il veut inverser les réductions de pensions décidées par le gouvernement Renzi. Il accuse également Salvini d'être proche de la Russie.

D'autre part, Renzi défend expressément la politique inhumaine de Salvini à l'égard des réfugiés, avec laquelle il attise depuis des mois les sentiments les plus arriérés et les plus racistes. Il fallait être « intellectuellement honnête » ici, a-t-il dit au journal français Le Monde. Ce n'était pas « un problème entre le PD, M5S et la Lega, mais entre l'Europe et l'Afrique ».

Les remarques de Renzi sont symptomatiques de la relation avec Salvini. Ce dernier n'est pas un opposant aux élites dirigeantes, mais simplement le représentant le plus agressif de leur tournant général vers un régime autoritaire.

Avant que Salvini ne fasse de la Lega Nord un parti de droite national, il avait été partenaire de Silvio Berlusconi pendant dix ans au total, une coalition qui appartenait au groupe du Parti populaire européen de la chancelière allemande Angela Merkel. La politique inhumaine de Salvini à l'égard des réfugiés, qui consiste littéralement à passer sur des cadavres, propage ouvertement ce que l'Union européenne pratique depuis longtemps en bouclant ses frontières et en transformant la Méditerranée en charnier.

Le fait que Salvini soit du tout capable de gagner des voix grâce à sa démagogie de droite est dû à l'amertume et à la frustration causées par décennies d'austérité « de gauche ».

Depuis le début des années 1990, où chrétiens-démocrates et socialistes ont sombré dans un tourbillon de corruption, la politique italienne a suivi un schéma régulier. Les gouvernements de droite dirigés par le milliardaire des médias Berlusconi alternaient avec les gouvernements dits de centre-gauche, dirigés soit par des technocrates, soit par le PD lui-même. Alors que le premier a généreusement distribué de l'argent à la clientèle corrompue du parti, le second a de nouveau réduit ses dépenses sur le dos de la classe ouvrière.

Cette politique a été camouflée par les syndicats et plusieurs partis pseudo de gauche (Rifondazione Comunista, SEL, Sinistra Italiana, etc.), qui ont étouffé tout mouvement indépendant de la classe ouvrière et aidé les gouvernements de centre-gauche, si nécessaire, à obtenir une majorité.

Le résultat a été un désastre social. Avec un peu moins de 10 pour cent, le taux de chômage italien est le troisième plus élevé d'Europe et atteint plus de 28 pour cent chez les jeunes. Le système de retraites a été détruit par les gouvernements PD après la crise financière de 2008, le code du travail érodé, la croissance du travail précaire a été encouragée et le revenu net des couches les plus démunies a diminué de jusqu'à 25 %. Néanmoins, la dette publique a atteint un niveau record de 135 % du produit intérieur brut (PIB) et le système bancaire italien est sur le point de s'effondrer.

Les conflits entre la Lega de Salvini, le PD de Renzi et les autres partis de l'establishment sont purement tactiques. Ils tournent autour de la meilleure façon de faire respecter les attaques sociales contre la classe ouvrière et, en politique étrangère, de l'attitude envers l'Union européenne et la Russie. Il existe un consensus sur la nécessité de nouvelles attaques sociales, face à la crise bancaire et à la menace d'une récession internationale.

Les parallèles avec d'autres pays, en particulier les États-Unis, sont évidents. Donald Trump, un représentant des élites dirigeantes, a utilisé les coupes sociales mises en œuvre par le président Barack Obama afin de mener la frustration suscitée par la catastrophe sociale dans des canaux réactionnaires et mobiliser des éléments fascistes. En Allemagne, l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), d'extrême droite, doit sa naissance à une conspiration au sein de l'appareil d'Etat, en particulier des services secrets, et au soutien d'autres partis.

Lors des élections législatives italiennes de mars 2018, le Mouvement 5 étoiles a comblé le vide politique laissé par les démocrates et les partis de la pseudo-gauche. Il s'est proclamé un parti anti-establishment, se prétendant « ni de gauche ni de droite » et est devenu le parti le plus fort, avec une part de 33 % des voix. Mais en peu de temps, il a confirmé le constat marxiste que la petite bourgeoisie est incapable d'une politique indépendante et, en temps de crise, collabore avec les sections les plus réactionnaires de la bourgeoisie si la classe ouvrière ne peut montrer une voie progressiste pour sortir de l'impasse sociale.

Le M5S s’est fait le « larbin » de Salvini et a soutenu toutes les mesures, même les plus réactionnaires, du ministre de l'Intérieur. De nombreux électeurs s’en sont détournés. Un an et demi plus tard, il n'atteint que 18 % dans les sondages, tandis que le score de la Lega a plus que doublé pour atteindre 37 %.

Cependant les scrutins électoraux et les résultats des sondages ne sont pas synonymes d'un mouvement fasciste de masse. La classe ouvrière italienne a réagi à plusieurs reprises par des grèves combatives et des manifestations politiques contre les attaques sociales et politiques. Et il existe une puissante tradition antifasciste qui remonte à la résistance contre Hitler et Mussolini, et que des années de déclin politique n'ont pu étouffer.

Ce puissant potentiel doit être libéré. C'est la seule façon de combattre et de vaincre la menace fasciste. Cela suppose plusieurs choses :

1. La classe ouvrière est une classe internationale. Elle est étroitement liée dans le monde entier par le processus de production. Des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes italiens travaillent, étudient et se forment dans d'autres pays. Cela doit être la base d'une offensive politique contre le danger de droite. Les travailleurs doivent s'unir à travers l'Europe et à l’international, et rejeter catégoriquement toute forme de division nationale, raciale ou autre.

2. La lutte contre la droite nécessite un programme socialiste. Il est impossible d'éviter le danger du fascisme et de la guerre sans éradiquer leur cause, le système capitaliste, et sans briser le pouvoir des banques et de la grande entreprise.

3. Il est impossible de s'opposer à la droite et aux fascistes sans rompre politiquement avec les sociaux-démocrates, les syndicats et leur entourage pseudo de gauche. La subordination à ces organisations et leur soutien aux élections comme soi-disant « moindre mal », affaiblit la classe ouvrière et renforce les fascistes. L'expérience italienne vient de le confirmer.

4: La classe ouvrière a besoin de son propre parti révolutionnaire international. Le nombre de grèves et de manifestations de masse augmente dans le monde entier, mais elles

manquent de perspective politique et de direction. Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) est le seul parti politique au monde qui défende contre toutes les attaques le programme marxiste de révolution socialiste mondiale. La création d'une section du CIQI en Italie est une urgente nécessité.

(Article paru en anglais le 21 août 2019)