Le dirigeant pabliste Gilbert Achcar a donné des conseils en matière de contre-insurrection à l'armée britannique

Par Thomas Scripps
7 août 2019

Le ministère de la Défense a versé à l'École d'études orientales et africaines (SOAS) de Londres au moins 400.000 £ depuis 2016, des paiements pour avoir fourni de «conseils culturels» en rapport avec ses opérations à l'étranger. Les conférences ont été données par onze membres du personnel de SOAS, dont Gilbert Achcar, l'un des principaux représentants du Secrétariat unifié pabliste.

Selon les demandes d'accès à l'information obtenues par les étudiants de la SOAS, l'université a conçu des semaines d'étude régionales sur l'Europe de l'Est et l'Asie centrale, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, ainsi que l'Afrique subsaharienne. Des membres de l'unité spécialisée de la culture de la défense (DCSU) de l'armée ont assisté aux sessions.

La DCSU est une formation secrète créée en 2010 «dans l’esprit des opérations de contre-insurrection», afin de fournir un soutien aux déploiements militaires britanniques au niveau international. Une Note de doctrine de 2013 publiée par le ministère de la défense expliquait la «nécessité de développer et d’exploiter des spécialistes […] qui comprennent parfaitement la langue, les coutumes, les valeurs et les récits de cette culture» afin de «planifier et exécuter des opérations militaires» et «identifier les menaces et les opportunités».

En 2016, le DCSU avait déployé 90 conseillers culturels réguliers et de réserve dans au moins 22 pays, dont le Tchad, le Nigeria, la Somalie, l'Ouganda, le Kenya, le Mali, la République démocratique du Congo, l'Afghanistan, l'Iraq, la Jordanie, le Qatar, l'Arabie saoudite, la Tunisie, la Libye, l’Algérie, la Lettonie, l’Estonie, la Lituanie, l’Ukraine, Chypre, la Bosnie-Herzégovine et le Chili. Les conseillers formés de l'unité sont décrits comme ayant une «position unique» avec une «contribution centrale» à l'empreinte militaire de la Grande-Bretagne.

Le sujet de l'une des sessions données à SOAS en février dernier était «la guerre au Sahel», la région africaine située juste au sud du désert du Sahara. En 2018, Sir Richard Ottaway, ancien président du Comité restreint des affaires étrangères du Parlement, avait écrit qu'il avait mis en garde en 2014 contre «une ‘tendance inquiétante "d'invisibilité" de la part du Royaume-Uni en ce qui concerne les événements dans la région du Sahel et a appelé à l'expansion urgente de notre présence et de notre connaissance de l'ensemble de la région». Il a poursuivi: «Le cas le plus pressant c’est l’Afrique, le Royaume-Uni doit accroître son empreinte diplomatique et sécuritaire sur le terrain…»

En juillet dernier, l'armée britannique a déployé trois hélicoptères et 120 soldats dans le nord du Mali dans le cadre du «pivot vers le sahel» de son changement stratégique en Afrique. En février, 250 soldats supplémentaires ont été déployés dans la région.

L'accord passé avec le ministère de la défense par SOAS est une nouvelle preuve de l'intégration du milieu universitaire dans les forces armées en cours chez les principales puissances impérialistes du monde. Des ressources importantes dans l'enseignement supérieur sont mises à la disposition de l'appareil militaire et de l'appareil de sécurité. Ce processus repose avant tout sur la cooptation d'une couche d'universitaires au service direct de l'État. Les représentants des divers groupes pseudo-gauches de ce milieu petit-bourgeois privilégié jouent un rôle crucial.

La réponse d'Achcar suite à la révélation de son rôle est de ne rien regretter. Il a défendu ses actions dans une lettre ouverte, affirmant que les conférences SOAS «portent essentiellement sur l'histoire, la politique et les aspects socio-économiques de la région, fournies par des spécialistes critiques aux militaires de rang inférieur». Il a poursuivi qu’ «il est important de laisser entendre les voix critiques, même parmi les militaires [...] Devrions-nous préférer que le personnel militaire et de sécurité de ce pays soit uniquement exposé à l'enseignement de la droite?»

Faire référence aux «militaires de rang inférieur» et laisser «les voix critiques être entendues» est une fraude transparente. Achcar et ses collègues ne donnent pas de conférences aux simples soldats insurgés de l'infanterie. Ils conseillent une unité hautement spécialisée offrant un soutien unique aux opérations militaires dans des théâtres géostratégiques cruciaux. La formation DSCU comprend un cours destiné aux brigadiers ou brigadiers généraux du quartier général. Les conseillers culturels de l'unité consultent les principaux commandants militaires. La DCSU est identique en tous points au Human Terrain System (2007-2014) de l’armée américaine, critiqué par l’American Anthropological Association pour être une «application inacceptable de l’expertise anthropologique».

La véritable explication de la relation intime d'Achcar avec l'État est ancrée dans l'histoire de sa tendance politique. Le Secrétariat unifié a été créé en 1963 à la suite du rejet par le Parti socialiste ouvrier américain (SWP) de ses traditions trotskystes et de sa réunification sans principes avec des organisations pablistes. Les pablistes avaient rompu avec le trotskisme en 1953, affirmant que le conflit avec l'impérialisme américain obligeait objectivement la bureaucratie stalinienne à suivre un cours révolutionnaire.

Un processus similaire «d'auto-réforme» et d'orientation révolutionnaire inconsciente était censé être à l'œuvre dans les mouvements nationalistes bourgeois et social-démocrates, ce qui signifie que toute lutte pour l'indépendance politique de la classe ouvrière et sa mobilisation révolutionnaire sous la direction de la Quatrième Internationale dut être abandonné. Les groupes pablistes et leurs dirigeants devaient plutôt s’intégrer dans le «véritable mouvement de masse» tel qu’il existait dans chaque pays - en tant que conseillers faisant sur eux une pression de gauche. Au fil des ans, la politique de la liquidation pabliste les a vus devenir les apologistes de plus en plus éhontés de l'impérialisme et de ses agences politiques.

La réaction à la publication de Security and the Fourth International, une enquête sur l'assassinat de Trotsky lancée par le Comité international de la Quatrième International (CIQI) en 1975, a été un indicateur clé de la dégénérescence politique du SWP. L'enquête a révélé les activités des agents du GPU staliniens au sein du SWP dans les années 1930 et 1940, dont Joseph Hansen, membre dirigeant, qui a entamé des relations avec le FBI en tant qu’informateur immédiatement après le décès de Trotsky.

Comme indiqué dans la récente publication en anglais du CIQI Agents:The FBI and GPU Infiltration of the Trotskyist Movement (Agents: L’Infiltration du FBI et du GPU du mouvement trotskiste) après la Seconde Guerre mondiale, le FBI comptait au moins 20 «informateurs confidentiels» à des postes de haut niveau au sein du SWP, rendant directement compte de leurs activités. Sous Hansen, 12 des 13 membres du SWP qui étaient d’anciens étudiants à la petite université privée de Carlton dans le Midwest se sont retrouvés installés au comité national du parti. Sous ce cercle supérieur des agents se trouvait un réseau plus large d’informateurs dans les cellules locales du SWP.

La politique anti-socialiste des pablistes, conjuguée à une infiltration massive de l'État, a ouvert la voie à une intégration toujours plus étroite dans les structures politiques du pouvoir impérialiste, y compris l'appareil d'État. Ce processus trouve une expression aboutie dans le personnage d’Achcar, dont les écrits sur le Moyen-Orient et l’Afrique s’harmonisent parfaitement avec la stratégie de l’impérialisme britannique et américain, et qui a maintenant été révélé en tant que conseiller rémunéré au profit de ce dernier.

En 2011, Achcar a soutenu la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies autorisant une guerre de pillage impérialiste contre la Libye: «Voici un cas où une population est véritablement en danger et où il n'y a pas d'autre solution plausible qui pourrait la protéger […] Vous ne pouvez au nom des principes anti-impérialistes vous opposer à une action qui empêchera le massacre de civils.»

Il a ensuite reproché aux puissances impérialistes de ne pas avoir largué assez de bombes sur la population libyenne, décrivant les frappes aériennes qui ont tué des dizaines de milliers de personnes comme étant «discrètes». Il a exigé que davantage d'armes soient acheminées vers l'opposition anti-Kadhafi, comme cette dernière l’avait «systématiquement et avec insistance demandée». Cette opposition soutenue par les États-Unis, à laquelle le Secrétariat unifie pabliste a proposée une «solidarité totale», était dirigée par un groupe réactionnaire d'anciens responsables du gouvernement et de chefs de tribus fondamentalistes islamistes.

Achcar fut également un fervent partisan de l'intervention impérialiste en Syrie, participant à la réunion de 2011 du Conseil national syrien, une collection d'agents du renseignement américain et français. Il a conseillé à l'opposition syrienne contre Bachar al-Assad - dirigée par un ensemble de milices fondamentalistes islamistes liées à la CIA - de solliciter une assistance indirecte plutôt qu’une intervention directe de Washington.

En 2013, il a décrit les analyses des intérêts et de l'implication de l'impérialisme dans la région comme «une sorte de théorie du complot parmi ceux qui se disent anti-impérialistes et ont tendance à voir la main de l'impérialisme derrière tout». Il a menti en affirmant que l'Amérique «refuse de livrer des armes à l'insurrection malgré les demandes insistantes».

En mars 2018, en raison de l'échec de l'opération de changement de régime, il a rejoint les demandes d'intervention militaire à grande échelle des États-Unis et d'autres puissances impérialistes dans une lettre ouverte du New York Review of Books intitulée «Pourquoi le monde doit agir maintenant en Syrie.»

Sur les corps de centaines de milliers de morts et de deux sociétés détruites, Achcar continue de plaider sans relâche pour des guerres impérialistes. En juillet 2018, il a organisé à SOAS un événement intitulé «L’Anti-impérialisme incohérent et la solidarité sélective» afin de lancer le livre de Rohini Hensman, intitulé Indefensible : Democracy, Counterrevolution, and the Rhetoric of Anti-Imperialism ( Indéfendable: démocratie, contre-révolution et rhétorique de l'anti-impérialisme. Le livre de Hensman soutient pratiquement toutes les guerres ou opérations à l'étranger lancées par le parti démocrate depuis la dissolution de l'Union soviétique par les staliniens en 1991. Il s'agit d'une attaque au vitriol contre tous les opposants sérieux à l'impérialisme, dénonçant les journalistes John Pilger et Seymour Hersh, le fondateur de WikiLeak, Julian Assange, et le World Socialist Web site.

Le degré auquel les écrits d'Achcar s’alignent sur la stratégie de l'impérialisme mondial est démontré par ses récentes prescriptions pour le Soudan, dans lesquelles il préconise une orientation politique en direction de l'armée pour les travailleurs et les jeunes qui manifestent.

Achcar a affirmé: «La principale force des révolutionnaires soudanais réside dans leur grande influence sur les soldats et les responsables, dont certains ont même utilisé leurs armes pour défendre les manifestants [...] Ce facteur déterminera le sort de la révolution soudanaise.»

Dans un article du magazine Jacobin, il a écrit que l'armée a été «dissuadée» de «tenter de noyer la révolution dans le sang». Et il ajoute que, «La sympathie des troupes envers le mouvement populaire était déterminante pour amener les généraux à se débarrasser de Bashir. À présent, le plus important est que le mouvement renforce son soutien parmi les soldats et officiers de rang inférieur des forces armées.»

C'est une position profondément anti-marxiste qui cherche à remplacer l'organisation de la classe ouvrière en un parti révolutionnaire indépendant par des appels moraux aux gardiens armés de l'État capitaliste. Compte tenu de l'expérience des travailleurs égyptiens en 2013, il s'agit d'un conseil criminel. La même ligne a été avancée par les socialistes révolutionnaires (SR) de ce pays, et qui avaient invité Achcar à une conférence en 2011 sous le titre de «Journées socialistes». Les SR ont aidé à rendre le pouvoir au boucher de la révolution égyptienne, le général Abdel Fattah al-Sissi, alors même qu'il massacrait des manifestants dans les rues. Soutenu par les puissances impérialistes mondiales, le général al-Sissi a instauré une dictature sanglante qui exécute systématiquement les opposants politiques.

Le «pivot vers le Sahel» de la Grande-Bretagne sera sans aucun doute accompagné de discussions sur une répression militaire tout aussi sanglante au Soudan. Le plus grand obstacle aux ambitions prédatrices du Royaume-Uni et du reste des puissances impérialistes du monde est la classe ouvrière de plus en plus combative d'Afrique. Mais, comme l’a montré l’expérience négative de l’Égypte, cette immense force sociale ne peut triompher que si elle acquiert et agit selon une perspective socialiste internationale. Achcar travaille ouvertement contre une telle perspective pour désarmer politiquement la classe ouvrière, tout en discutant d’avec les forces de la répression militaire lors de réunions à huis clos organisées par SOAS.

Toute organisation socialiste authentique, voire simplement progressiste, aurait expulsé Achcar immédiatement après avoir entendu parler de ses relations avec le ministère de la défense. Toutefois, le Secrétariat unifié restera impassible devant le fait qu’il soit rémunéré pour ses conseils à l’armée, ce qui ne fait que formaliser une relation politique de longue date. Et le magazine Jacobin, associé aux Démocrates socialistes d’Amérique, et les actualités télévisées de Democracy Now!, ne soulèveront pas la moindre inquiétude n’en plus. Cela fait des années, qu’ils ont fourni à Achcar une plate-forme pour élaborer des stratégies au nom du gouvernement américain.

SOAS a été fondée en 1916 pour promouvoir les intérêts à long terme de l’impérialisme britannique en Afrique et en Asie en formant un groupe d’administrateurs coloniaux. Les anciens élèves comprennent d'innombrables chefs d'État, diplomates et fonctionnaires des anciens pays coloniaux. Aujourd'hui, la même formation est dispensée par des dirigeants de tendances pseudo-gauches, ennemis mortels de la classe ouvrière internationale.

(Article paru en anglais le 6 août 2019)