Les sept ans de vendetta judiciaire contre les travailleurs de Maruti Suzuki marqués par une manifestation en Inde

Par Kranti Kumara et Keith Jones
1 août 2019

Plus d'un millier de travailleurs ont participé à une manifestation organisée par le Comité provisoire du Syndicat des travailleurs de Maruti Suzuki (MSWU) pour réclamer la libération des treize travailleurs de l'automobile condamnés à la prison à perpétuité suite à un monstrueux coup monté de l'État indien et de la multinationale japonaise Suzuki Motor Corporation.

Parmi les manifestants figuraient d'autres travailleurs persécutés et anciennement emprisonnés de Maruti Suzuki, des travailleurs d'autres usines de la ceinture industrielle géante de Gurgaon-Manesar et des sympathisants. Leurs pancartes et banderolles demandaient la libération des treize emprisonnés et la réintégration immédiate de tous les travailleurs persécutés de Maruti Suzuki. Un tract rédigé pour la manifestation condamnait spécifiquement la Cour suprême de l'Inde pour avoir cruellement refusé la mise en liberté sous caution des travailleurs dans l'attente du résultat de l'appel contre leur condamnation sur des accusations bidon de meurtre, et demandait de manière explicite: « Pourquoi cette injustice? »

Les manifestants demandant la libération immédiate des treize travailleurs emprisonnés à vie

Le seul « crime» des Treize est d'avoir contesté les salaires de misère, les conditions de travail digne du bagne et les emplois d’intérimaires précaires prévalant chez Maruti Suzuki, le plus grand constructeur automobile du pays, et dans les nouvelles industries de fabrication de l’Inde, intégrées au plan mondial.

Parmi les Treize, il y a les douze membres du comité provisoire ou exécutif du MSWU, formé à la suite d'une rébellion de la base contre le syndicat jaune établi par Maruti Suzuki, approuvé par le gouvernement, à l'usine de montage Maruti Suzuki de Manesar, dans l’État d’Haryana.

La manifestation eut lieu le 18 juillet, sept ans jour pour jour après les altercations et incendies provoqués par la direction de l'usine, qui ont servi de prétexte à la vendetta judiciaire contre les travailleurs de Maruti-Suzuki.

Quelques heures après les événements du 18 juillet 2012, la police arrêtait des travailleurs en masse à partir de listes fournies par la direction de Maruti Suzuki. Des centaines de personnes furent arrêtées et maltraitées, subissant notamment des tortures comme ce fut le cas pour de nombreux dirigeants du MSWU.

Le gouvernement de l'État d'Haryana, dirigé par le Parti du Congrès qui avait, durant la longue lutte d’un an des travailleurs pour fonder le MSWU, déchaîné à plusieurs reprises contre eux la violence policière, approuva et encouragea la chasse aux sorcières de la police. Il aida également Maruti Suzuki à se débarrasser de 2300 travailleurs permanents et intérimaires - pratiquement toute la main d’œuvre - avant la réouverture de l'usine fin août 2012.

Le procès des Treize fut une parodie de justice. Dans le cadre de la campagne du Comité international de la Quatrième Internationale visant à mobiliser les travailleurs du monde entier et tous ceux qui défendent les droits démocratiques des travailleurs de Maruti Suzuki, le World Socialist Web Site a enquêté et largement documenté comment la police, le parquet et le système judiciaire avaient collaboré avec la direction de Maruti Suzuki et l’establishment politique pour faire condamner les Treize à la prison à perpétuité. (voir en anglais : The frame-up of the Maruti Suzuki workers- Part 1: A travesty of justice

La manifestation marquait le septième anniversaire du début de la vendetta judiciaire contre les travailleurs de Maruti Suzuki

La police - de l’aveu même du tribunal - fabriqua à plusieurs reprises des indices et manipula des témoins. L'État n'a pas effectué les tests médico-légaux les plus rudimentaires sur ce que la police et le parquet ont déclaré être des éléments de preuve essentiels.

Le point central du réquisitoire du parquet était l’incendie, qui a mystérieusement commencé pendant l’altercation dans l’usine et qui, coïncidence apparemment étrange, a coûté, du à l’inhalation de fumée, la vie au seul responsable de l’entreprise compatissant avec les travailleurs.

Le juge du procès a écarté, ou trouvé des excuses pour expliquer, les lacunes flagrantes et les incohérences dans les arguments du procureur, et a délibérément bafoué la loi. Il a exclu tout témoignage de travailleurs ayant observé les événements du 18 juillet 2012 et contre lesquels aucune accusation n'avait été portée, affirmant de manière générale qu'ils étaient soit partiaux en faveur du MSWU, soit intimidés par celui-ci. Et en violation flagrante du droit, il a fait porter la charge des preuves aux travailleurs, déclarant que s’ils ne pouvaient pas démontrer de façon concluante que quelqu'un d'autre avait allumé le feu, cela constituait une preuve que c’était eux qui l'avaient fait.

Depuis le début, la vendetta judiciaire contre les travailleurs de Maruti Suzuki a joui du soutien total des principaux partis de la grande entreprise indienne. Elle fut lancée par le parti du Congrès qui dirigeait en 2012 le gouvernement national et celui de l’État d’Haryana, et s'est poursuivie sans problème après l'accession au pouvoir du parti suprémaciste hindou Bharatiya Janata (BJP) à New Delhi et dans l’Haryana en 2014.

Les travailleurs ont défilé dans les rues de Gurgaon, la plus grande ville de la ceinture industrielle géante de Gurgaon-Manesar, jusqu'au siège du gouvernement

L’élite dirigeante indienne est déterminée à soumettre les travailleurs de Maruti Suzuki à une peine exemplaire afin de rassurer les investisseurs que toute contestation de l’exploitation à des salaires de misère de la main-d’œuvre sera traitée avec la pleine force de l’État, et pour intimider la classe ouvrière.

Les responsables et politiciens de l’État l’ont eux-mêmes laissé échapper. En exhortant le tribunal à condamner les Treize à mort par pendaison, le procureur spécial Anurag Hooda a déclaré: «Notre croissance économique a chuté, les IDE [investissements directs étrangers] ont cessé. Le premier ministre Narendra Modi appelle à «Fabriquer en Inde», mais de tels incidents ternissent notre image. »

À la suite de la manifestation du 18 juillet, Jitender Dhankhar, un travailleur victime de Maruti Suzuki et membre du Comité provisoire du MSWU, a déclaré au World Socialist Web Site : «Du à la façon dont les travailleurs de Maruti Suzuki, permanents ou intérimaires, se sont soulevés, de manière unie et affichant une grande force et une grande énergie, les capitalistes ont eu peur. C'est pourquoi ils ont concocté l'incident du 18 juillet et ont condamné les treize travailleurs à la réclusion perpétuelle. Ils voulaient envoyer un message disant que les capitalistes feraient absolument tout, y compris utiliser les tribunaux et la prison, pour empêcher les travailleurs d'exercer leurs droits démocratiques. »

Dans un jugement qui montre une fois de plus l'hostilité virulente des institutions de l'État indien à l'égard des travailleurs de Maruti Suzuki, la Cour suprême a rejeté sommairement ce mois-ci la demande d'un des dirigeants du MSWU emprisonné, Dhanraj Bhambi, d'être libéré sous caution en attendant le résultat de l'appel des travailleurs contre leurs condamnations fabriquées. Le panel de deux membres de la plus haute instance judiciaire a refusé de permettre aux avocats de Bhambi de présenter leurs arguments, les raillant pendant plusieurs minutes avec des calomnies de la police et de la direction de l’entreprise, avant de rejeter la demande de Bhambi.

Jitender Dhankhar, membre du comité provisoire du MSWU, a commenté ainsi la décision du 2 juillet de la Cour suprême contre la demande de libération sous caution de Bhambi: « Il est donc clair que comme le gouvernement de ce pays, le tribunal est lui aussi complètement dévoué aux intérêts des capitalistes. »

Dans l’intervalle, le gouvernement BJP de l'Etat d'Haryana appelle au lynchage des travailleurs. A la demande de la société, il a fait appel du verdict de mars 2017 demandant que les peines de prison à vie prononcées à l'encontre des Treize soient remplacées par des peines de mort. Il cherche également à casser la relaxe pour toutes les charges retenues contre eux de 117 autres travailleurs de Maruti Suzuki, victimes des preuves falsifiées par la police et qu’aucun des témoins à charge ne fut capable d’identifier.

La manifestation du 18 juillet a été soutenue par les syndicats des quatre usines voisines appartenant à Suzuki, par l’usine de motos Honda Hero à Gurgaon et au moins une demi-douzaine d’usines de pièces automobiles de la ceinture industrielle de Gurgaon-Manesar, un centre de fabrication majeur apparu au cours des trois dernières décennies à la périphérie de Delhi, la capitale indienne.

S'adressant au rassemblement organisé à Gurgaon à la fin de la manifestation, Ramnivas, un membre du comité provisoire du MSWU, a promis que la lutte se poursuivrait jusqu'à la libération des treize travailleurs et la réintégration de tous les autres contre qui la compagnie a sévi.

Satbir Singh, dirigeant du Centre des syndicats indiens (CITU), syndicat affilié au Parti communiste de l'Inde (marxiste), stalinien, ou CPM, a également pris la parole. Il a décrié le coup monté contre les travailleurs de Maruti Suzuki comme une «atrocité», puis a déclaré cyniquement: «Il existe une conspiration massive pour réprimer et réduire au silence les luttes de la classe ouvrière, le moral de la classe ouvrière et l'unité de la classe ouvrière. »

La réalité est que le CITU, les autres grandes fédérations syndicales, le CPM et son allié stalinien parlementaire proche, le Parti communiste indien (CPI), ont systématiquement isolé les travailleurs de Maruti Suzuki. Cela comprend la censure dans leur presse de toute mention du sort tragique des travailleurs condamnés, de leurs rassemblements et autres manifestations publiques.

Les staliniens craignent l'exemple militant des travailleurs de Maruti Suzuki qui ont forgé le MSWU en défiant à plusieurs reprises les tribunaux et la police avec des grèves et des débrayages. Surtout, ils reconnaissent que toute campagne sérieuse visant à mobiliser un soutien pour les travailleurs de Maruti Suzuki impliquerait nécessairement de lier la lutte pour la libération des Treize à une lutte pour mobiliser la classe ouvrière contre la main-d'œuvre bon marché et précaire. Une telle lutte perturberait leurs relations intimes avec les employeurs, le Parti du Congrès et le reste de l’establishment politique.

Démasquer le coup monté démentirait également l'affirmation des staliniens que les tribunaux et autres institutions de la République indienne constituent un rempart «démocratique» contre le fervent communautariste Narendra Modi et son BJP.

La montée en puissance de la classe ouvrière internationale - depuis les travailleurs sri-lankais des plantations qui ont fait grève en décembre dernier au mépris des syndicats, jusqu’à la grève sauvage des travailleurs mexicains de Matamoros, en passant par les manifestations des gilets jaunes en France et les manifestations anti-gouvernementales de masse en Algérie - montre la force sociale qui peut et doit être mobilisée pour défendre les ouvriers victimes du coup monté de Maruti Suzuki.

En même temps, la lutte pour libérer ces prisonniers de la guerre de classe, dont un élément central doit être de démasquer le rôle des tribunaux et de l'État capitalistes, peut servir de levier à l'éducation et à la mobilisation de la classe ouvrière. Dans des conditions où les constructeurs automobiles mondiaux comme GM, Ford, Nissan et Maruti Suzuki, sont impliqués dans une restructuration en profondeur de l'industrie au plan mondial afin d’accroître les profits des investisseurs et d'intensifier l'exploitation, la lutte pour mobiliser le soutien en faveur des travailleurs de Maruti Suzuki peut jouer un rôle clé pour unir les travailleurs de l'automobile dans le monde et développer une contre-offensive internationale.

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(Article paru en anglais le 31 juillet 2019)