Les manifestations de masse au Porto Rico

Par Eric London
27 juillet 2019

Entre un demi-million et un million de la population de Porto Rico sont descendus dans les rues de la capitale San Juan lundi, lors de la plus grande manifestation de l’histoire de l’île. Même le chiffre le plus bas, d’un demi-million, signifierait que 16 pour cent des 3,2 millions d’habitants du territoire ont protesté lundi.

Le même pourcentage appliqué au continent américain équivaudrait à 50 millions de manifestants, une perspective qui fait peur à la classe dirigeante.

Il y a moins de deux semaines, le Centre portoricain pour le journalisme d’investigation a publié 900 pages de messages instantanés qui détaillent le mépris que la classe dirigeante porte aux travailleurs et aux jeunes. Lorsque les journalistes défient l’élite médiatique et rendent réellement compte des intrigues de la classe dirigeante, les implications sont révolutionnaires.

Dans ces SMS, le gouverneur Ricardo Rosselló et ses conseillers dénigrent les manifestants étudiants et prévoient d’écraser leurs manifestations. Ils se préparent à utiliser les médias achetés par les entreprises pour faire taire les journalistes indépendants. Ils se donnent comme objective de distribuer des vidéos de propagande de «fausses nouvelles» produites en secret par le gouvernement pour ternir l’opposition. Ils décident de parler du blocage des réformes policières et de se moquer des habitants pauvres qui sont contraints d’utiliser de dangereux équipements publics.

Dans le message le plus incendiaire, Rosselló se moque des travailleurs que le gouvernement américain a laissés pour morts après que l’ouragan Maria ait dévasté l’île en 2017. Il écrit: «Maintenant que nous en sommes au sujet, dit Sobrino Vega, le directeur général de Rosselló, n’avons-nous pas des cadavres pour nourrir nos corbeaux?»

Cette dernière ligne s’est frayé un chemin dans la conscience de millions de personnes, l’équivalent portoricain de la phrase de Maria Antoinette: «S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche!». Elle a déclenché une colère aussi explosive parce qu’elle s’appuie sur des griefs historiques et sociaux profonds qui se sont accumulés sous la surface de la société portoricaine pendant des décennies. Dans ce territoire volé par la conquête au début de l’impérialisme américain, les sujets n’ont pas vraiment le droit d’élire leurs propres représentants. Après des décennies des attaques économiques et sociales, des masses de gens décident de demander réparation en dehors du cadre de l’establishment politique.

Le Parti démocrate et ses organes de presse ont tenté de minimiser le caractère de classe de l’opposition qui a explosé après la publication des textes, dépeignant la colère comme une question de race et d’identité. Le New York Times a écrit lundi que «les échanges ont révélé une culture arrogante des élites» qui «ridiculisait un homme obèse, un pauvre homme, une vedette gay et plusieurs femmes.»

En fait, les doléances du peuple portoricain sont enracinées dans la profonde pauvreté et l’exploitation coloniale de l’île par l’impérialisme américain.

Les deux principaux partis politiques américains ont abandonné la population à la suite des ouragans Maria et Irma, qui ont fait près de 5000 morts.

Lorsque l’ouragan a frappé, les autorités fédérales et locales ont menti à la population au sujet du nombre de morts et ont refusé de faire de réels efforts pour fournir de l’aide. Le président américain Donald Trump s’est vanté que les ouragans n’étaient pas de «vraies catastrophes» parce qu’ils n’ont «tué que» 16 personnes, qualifiant la réponse du gouvernement de «succès incroyable». Quelques semaines plus tard, il s’est rendu sur l’île pour une séance de photos, jetant ce qu’il appelait «de beaux essuie-tout doux» à des spectateurs désespérés.

Lundi, Trump a mis de l’huile sur le feu quand il s’est dit «la meilleure chose qui soit jamais arrivée à Porto Rico», ajoutant: «Nous avons fait un excellent travail à Porto Rico.»

Les ouragans ont détruit quelque 10.000 écoles, ponts, routes et autres infrastructures. La semaine dernière, l’Agence fédérale de gestion des urgences (FEMA) avait approuvé seulement neuf projets de reconstruction. Le gouvernement va de l’avant avec un plan de privatisations et de budgets d’austérité d’une durée d’un an pour rembourser les créanciers de l’île de Wall Street en éviscérant les programmes sociaux et l’éducation publique.

La classe dirigeante américaine, ébranlée par une crise après l’autre, cherche désespérément à empêcher les manifestations portoricaines de déclencher des grèves et des protestations de masse sur le continent. où on trouve les mêmes inégalités extrêmes et la pauvreté qui dominent tous les éléments de la vie politique et sociale.

Du fait que Trump est largement détesté à Porto Rico, la responsabilité principale de l'étouffement des manifestations incombe au Parti démocrate.

Rosselló, membre du Nouveau parti progressiste (PNP), est un Démocrate et membre de l’Association des gouverneurs Démocrates. Il a été délégué à la Convention nationale du Parti démocrate pour Hillary Clinton en 2008 et pour Barack Obama en 2012. Les Démocrates du continent dominent les deux principaux partis de Porto Rico.

Pendant plus d’une semaine, le Parti démocrate est resté silencieux sur les textes de son gouverneur. Lundi après-midi, lorsqu’il est devenu évident que les protestations étaient massives, un ordre a été envoyé. Ensuite, tous les principaux démocrates se sont mis à envoyer des tweets et des déclarations superficielles dans une tentative de se mettre à la tête des manifestations afin de les maîtriser.

Le mouvement de masse à Porto Rico annonce l’expansion et l’intensification de la vague mondiale de grèves et de protestations. C’est la voie que la classe ouvrière doit suivre pour répondre à la crise politique à Washington entre les deux factions réactionnaires de la classe dirigeante américaine.

Trump développe une stratégie fasciste qui vise à préparer la destruction physique des luttes ouvrières à venir. Les démocrates, l’autre parti de Wall Street aussi, se préoccupent de manière obsessive de la censure d’Internet, du renforcement de l’armée et des agences de renseignement. Ils essayent de focaliser toute opposition à Trump sur l’hystérie anti-russe qu’ils ont créée et la crainte que Trump ne défende pas suffisamment les intérêts de l’impérialisme américain à l’étranger.

Ces derniers mois, des manifestations de masse d’une ampleur sans précédent ont eu lieu sur presque tous les continents. À Hong Kong, en Algérie, en France et à Porto Rico, des masses de personnes se sont déversées dans les rues de la métropole et des anciennes colonies.

Les langues de leurs voix et de leurs pancartes sont différentes, mais leurs revendications en matière de droits démocratiques et d’égalité économique et sociale — parlent le langage d’une force sociale émergente: la classe ouvrière internationale. Les jeunes — exploités, endettés, sans emploi et sous-payés — jouent un rôle de premier plan dans la vague croissante de lutte sociale. Plus de la moitié de la population mondiale a moins de 30 ans. À Porto Rico, ce sont les jeunes qui ont utilisé les médias sociaux pour diffuser les messages de Rosselló à leurs amis et collègues.

Les manifestations exigent la démission de Rosselló, ce que le gouverneur a refusé jusqu’à présent. Le fait est que ni la destitution de Trump par les démocrates ni la démission de Rosselló n’amélioreront fondamentalement la situation de la classe ouvrière à Porto Rico et sur le continent américain.

S’attaquer aux causes profondes de l’inégalité, de la corruption officielle et des atteintes aux droits démocratiques exige la mobilisation la plus large de la classe ouvrière internationale. Dans le cadre d’une telle mobilisation les jeunes, les travailleurs, et les éléments sains de la classe moyenne, peuvent se concentrer sur la lutte contre le système capitaliste, source de tous leurs problèmes.

(Article paru d’abord en anglais le 24 juillet 2019)