Dix ans après le coup d'État soutenu par les États-Unis au Honduras

Par Bill Van Auken
1 juillet 2019

Vendredi, cela faisait 10 ans depuis le coup d'État soutenu par les États-Unis qui a renversé le président élu du Honduras, Manuel Zelaya, qui a été traîné hors du palais présidentiel en pyjama par des troupes armées, embarqué dans un avion et expatrié.

Cet événement a marqué le début d'une décennie de répression sans fin par une succession de gouvernements d'extrême droite et de gouvernements profondément corrompus. Ils ont dirigé le pays avec une détermination impitoyable à défendre les intérêts de l'oligarchie nationale – les «dix familles» de multimillionnaires et de milliardaires – et du capital financier étranger.

Pour les masses de travailleurs honduriens et les ruraux pauvres, les politiques mises en œuvre par les régimes de droite qui ont suivi l'éviction de Zelaya se sont révélées désastreuses. Le Honduras est aujourd'hui le pays le plus inégal en Amérique latine, elle-même la région la plus inégale du monde. Près de 70% de la population du pays vit dans la pauvreté, tandis que plus de 60% n'ont pas d'emploi formel. Le taux d'assassinats, qui a grimpé en flèche pour atteindre le niveau le plus élevé au monde, demeure neuf fois plus élevé qu'aux États-Unis.

L'un des résultats a été un exode massif. Le gouvernement américain a signalé avoir détenu 175.000 Honduriens à la frontière américano-mexicaine au cours des huit derniers mois. Le pays représente de loin la plus grande part des migrants et des réfugiés qui fuient vers la frontière américaine, soit 30% du total. C'est presque le double de la part de 16% enregistrée il y a à peine trois ans.

Ces masses de travailleurs et leurs familles fuyant leur propre pays à cause des conditions intolérables créées par l'impérialisme et la classe dirigeante indigène font face aux mêmes circonstances horribles qui ont choqué la population des États-Unis et du monde avec la publication récente de la photo d'un père salvadorien et de sa fille qui se sont noyés ensemble dans le Rio Grande.

Pas plus tard qu'en avril dernier, un adulte et trois enfants du Honduras se sont noyés dans la même rivière lorsque leur radeau a chaviré. Jeudi, les autorités mexicaines ont signalé qu'une jeune Hondurienne voyageant vers le nord avec sa famille est tombée d'un train et a été écrasée sous ses roues.

Aujourd'hui, ces réfugiés sont confrontés à la répression, à la détention et aux abus combinés des gouvernements des États-Unis, du Mexique et du Guatemala, qui se sont unis dans l'usage ouvert de la force pour tenter de les empêcher d'échapper à la pauvreté, au terrorisme d'État et à la violence.

Les candidats démocrates et les dirigeants du Congrès ont versé des larmes de crocodile à la suite des morts dans le Rio Grande et se sont fait passer pour des défenseurs des immigrants. Ces sentiments sont toutefois démentis par le fait que le président démocrate Barack Obama, le «commandant en chef de la déportation», et sa secrétaire d'État de l'époque, Hillary Clinton, ont présidé au coup d'État qui a dévasté le Honduras, poussant désespérément son peuple à fuir le pays malgré le danger de mort et de persécution et la perspective de se voir jeté dans un camp de concentration américain.

Après le renversement, l'enlèvement et l'expulsion de Zelaya du pays, l'administration Obama a cherché à conserver un vernis de prétentions «démocratiques» en Amérique latine – tout en niant le rôle joué par ses agents de l’armée, du renseignement et de la diplomatie – en déplorant publiquement l'expulsion de Zelaya.

Hilary Clinton a toutefois refusé catégoriquement de qualifier la capture et l'expulsion d'un président élu par l'armée de «coup d'État», une désignation qui, en vertu de la loi américaine sur l'aide étrangère, aurait obligé l'administration Obama à couper toute aide et tout lien avec le régime issu du coup d’État.

L'administration n'a pas non plus exigé la réintégration de Zelaya. Étant donné que les États-Unis représentaient 70% des recettes d'exportation du Honduras et qu'ils fournissaient les armes et l'aide dont dépendaient les forces militaires du pays, ils avaient le pouvoir incontestable de forcer l'annulation du coup d'État.

Malgré ces réserves formelles, cependant, il a rapidement été révélé que de hauts responsables américains avaient eu des discussions avec les commandants militaires et les politiciens de droite qui avaient organisé le coup d'État peu avant le renversement de Zelaya.

Politicien bourgeois conservateur et riche du Parti libéral hondurien, qui alternait régulièrement le pouvoir avec le Parti national de droite sous les régimes américains et militaires, Zelaya s’est attiré l'hostilité de Washington en se laissant emporter par la «marée rose» de l'Amérique latine. Cet ensemble de gouvernements nationalistes bourgeois a pu, grâce au boom des matières premières et à la montée de l'influence économique de la Chine dans la région, adopter une attitude populiste et d’indépendance face à l'impérialisme américain.

Pour Zelaya, l'attrait évident était le pétrole vénézuélien bon marché et les prêts. Cependant, l'impérialisme américain, qui avait cherché sept ans auparavant à renverser le président vénézuélien Hugo Chavez par un coup d'État civil-militaire, était déterminé à éliminer un gouvernement aligné sur le Venezuela et Cuba au Honduras.

Le pays d'Amérique centrale a longtemps servi de point de départ à des opérations contre-révolutionnaires dans la région, depuis le renversement du gouvernement Arbenz par la CIA en 1954 au Guatemala jusqu'à la guerre des «Contras» organisée par la CIA contre le Nicaragua dans les années 1980. Les guerres civiles et les campagnes anti-insurrectionnelles menées par l'impérialisme américain dans la région, en utilisant le Honduras comme base, auraient fait des centaines de milliers de victimes. Le pays demeure le site de la plus grande base militaire américaine en Amérique latine à Soto Cano.

C'est à peu près le même personnel américain impliqué dans le coup d'État de 2002 contre Chavez au Venezuela sous George W. Bush qui a été impliqué dans celui de 2009 contre Zelaya au Honduras sous Barack Obama. Et la même politique stratégique guide l'actuelle opération de changement de régime de l'administration Trump contre le gouvernement de Nicolas Maduro au Venezuela.

Cette continuité évidente de la politique étrangère de Washington, tant sous les administrations démocrates que républicaines, est sous-tendue par la volonté de l'impérialisme américain d'inverser le déclin de son hégémonie économique mondiale par des moyens militaires, en particulier dans la région qu'il considère depuis si longtemps comme sa «propre arrière-cour».

La classe ouvrière hondurienne a réagi au coup d'État de 2009 avec un immense héroïsme. Elle a organisé des manifestations continues et des grèves face à une répression sauvage. La population a subi la détention arbitraire de milliers de personnes, la fusillade de manifestants, le viol collectif de femmes détenues lors de manifestations et l'organisation d'escadrons de la mort pour assassiner des journalistes et des opposants du régime putschiste.

Washington a ignoré cette brutalité sauvage et les médias américains l'ont largement passée sous silence.

Pour sa part, Zelaya a placé sa foi dans la façade pseudo-démocratique de l'administration Obama, en appelant à son aide et en se soumettant – et en subordonnant le mouvement de masse opposé au coup d’État – à une série de négociations visant à former un «gouvernement d'unité nationale» avec ceux qui le renversaient.

En fin de compte, ces négociations n'ont abouti à rien. Le régime du coup d'État de droite dirigé par Roberto Micheletti, ancien allié du Parti libéral Zelaya, a réussi à faire traîner le processus jusqu'à la tenue d'élections truquées en novembre 2009, à installer le gouvernement de droite de Porfirio «Pepe» Lobo et à laisser Washington et l'impérialisme mondial prétendre que le coup d’État ne s'était jamais produit.

Malgré l'héroïsme des travailleurs honduriens, les dirigeants des syndicats et d'autres organisations soutenant la réintégration de Zelaya ont mené le mouvement de masse dans une impasse politique, laissant la classe ouvrière sans préparation pour affronter la capitulation de Zelaya et la consolidation du pouvoir par le régime putschiste sous Lobo.

Le Honduras est aujourd'hui confronté à sa crise la plus grave depuis le coup d'État d'il y a dix ans. Depuis plus d'un mois, les protestations et les grèves de masse des enseignants et des médecins contre l’austérité imposée par le FMI et les menaces de privatisation de l'éducation et des soins de santé secouent le pays. Des étudiants se sont joints à ces manifestations de masse, occupant leurs écoles et affrontant la police antiémeute et les troupes.

Vendredi, des manifestations de masse avaient lieu dans tout le Honduras pour marquer l'anniversaire du coup d'État. Elles rendaient hommage aux 136 personnes tuées lors de la répression des manifestations contre le coup d'État, ainsi qu'aux 14 assassinées par les escadrons de la mort et aux 13 disparues. Depuis lors, beaucoup d'autres ont été tués, dont quatre dans les manifestations les plus récentes.

Elles devaient aussi exiger la destitution du gouvernement de Juan Orlando Hernández (JOH), président corrompu et superviseur du Fonds monétaire international, qui est maintenu au pouvoir par les militaires honduriens et les marines américains.

Zelaya, aujourd'hui chef du Partido Libertad y Refundación, avance cette revendication, une fois de plus du point de vue de la conclusion d'un accord au sein de l'oligarchie au pouvoir avec le soutien de Washington.

En 2009, le World Socialist Web Site déclarait que la lutte de la classe ouvrière hondurienne avait «contribué à exposer deux grandes fictions politiques». Le premier est le prétexte que l'administration Obama a inauguré une nouvelle ère de non-intervention et de respect mutuel dans les relations entre les États-Unis et l'Amérique latine. Le second est que les régimes bourgeois de la région, nationalistes ou populistes, de Chavez au Venezuela jusqu'à Zelaya lui-même, offrent à la classe ouvrière et aux masses opprimées une voie progressiste.

La déclaration poursuivait en avertissant que ceux qui se disent «socialistes» et qui encouragent les illusions face à ces dirigeants désarment la classe ouvrière et préparent des défaites encore plus grandes.

Avec la résurgence de la lutte des classes, ces leçons sont cruciales. Les travailleurs ne peuvent défendre leurs droits que par une rupture consciente avec toutes les formes de nationalisme bourgeois et petit-bourgeois, qui sont des instruments non pas pour mener la lutte des classes, mais pour la réprimer.

Ce qu'il faut, c'est un réarmement politique et une unification internationale de la classe ouvrière du Honduras avec les travailleurs de toute l'Amérique centrale, des États-Unis et de tout l'hémisphère dans une lutte commune contre l'exploitation, l'oppression et la guerre capitalistes. Cela signifie construire des sections du Comité international de la Quatrième Internationale à travers les Amériques.

(Article paru en anglais le 28 juin 2019)