L'élite dirigeante turque attise le chauvinisme contre les réfugiés de guerre syriens

Par Barış Demir
28 juin 2019

Les réfugiés syriens, obligés de fuir vers des pays du Moyen-Orient pour sauver leur vie de la guerre par procuration menée par l’OTAN dans leur pays, font maintenant face à une intensification des attaques chauvines et de la misère sociale. En Turquie, c’est l’ensemble de l’establishment politique capitaliste qui se mobilise contre eux.

Avant la reprise des élections municipales d’Istanbul dimanche, les politiciens bourgeois ont tous essayé de susciter l’hostilité contre les Syriens. Le leader du Parti républicain du peuple (CHP), Kemal Kılıçdaroğlu, a déclaré à plusieurs reprises dans ses discours préélectoraux que «les Syriens devraient retourner chez eux». Le candidat à la mairie de l’AKP, Binali Yildirim, a menacé «de les prendre par l’oreille et les renvoyer».

Récemment, à Gazipaşa, Antalya, Mudanya et Bursa, villes où le CHP de l’opposition contrôle l’administration municipale, les gouvernements locaux ont décidé que les réfugiés ne pouvaient pas entrer sur la plage et que leurs campements situés près du rivage devaient être déplacés. Les membres du conseil municipal du CHP ont décidé d’adopter ces mesures avec leur allié d’extrême droite, le Good Party.

Le gouvernement du président Recep Erdoğan empêche les réfugiés d'atteindre l'Europe. (Source: WikiMedia)

Le maire de Gazipaşa, Mehmet Ali Yılmaz, s’est abstenu de voter et a opposé son veto à la décision, craignant les retombées politiques potentielles. De l’autre côté, le maire de Mudanya, Hayri Türkyılmaz, a menacé les réfugiés: «Soit ils s’adaptent à nous, soit ils retournent dans leur pays… Je ne permettrai pas que notre propre peuple soit dérangé.»

Dans des commentaires sur les médias sociaux, Türkyılmaz a poursuivi: «Alors que nos enfants deviennent des martyrs [en Syrie], nos mères pleurent, mon pays pleure et notre économie se détériore, nous ne pouvons tolérer qu’ils dérangent notre peuple.»

Cette approche, qui est la position officielle du CHP, exprime sa complicité avec l’impérialisme américain et européen, qui a provoqué la guerre en Syrie, et le gouvernement turc du Parti de la justice et du développement (AKP). Le CHP et ses alliés ont soutenu la présence militaire illégale de la Turquie en Syrie. Ni l’armée turque (TSK) ni sa force islamiste, l’Armée libre syrienne (FSA), n’ont été invitées par le gouvernement ou le peuple syrien.

Un mensonge important répandu pour attiser l’hostilité à l’égard des réfugiés syriens est l’affirmation qu’ils reçoivent des salaires de l’État turc. En fait, l’écrasante majorité des Syriens n’ont pas le statut de réfugié et travaillent pour la moitié du salaire moyen, s’ils peuvent trouver du travail. Ils vivent donc dans la pauvreté.

Selon les chiffres officiels, environ 1,5 million des 3,6 millions de réfugiés syriens en Turquie reçoit 120 livres turques (environ 20 euros) par mois du fonds de l’Union européenne (UE). L’État turc ne verse aucune aide en espèces aux Syriens. Cette maigre assistance de l’UE est le résultat d’un sale accord entre l’UE et le gouvernement AKP du président Recep Tayyip Erdoğan pour empêcher les demandeurs d’asile d’arriver en Europe.

Auparavant, Tanju Özcan du CHP, élu maire de Bolu lors des élections locales du 31 mars, s’était empressé d’interdire toute forme d’aide aux étrangers qui vivent dans la ville. Il a commencé sa campagne électorale en embrassant le drapeau turc et en jurant sur le Coran. Au cours de la campagne, il s’est engagé à plusieurs reprises à «ne pas fournir d’aide en espèces et en nature aux étrangers».

Sur Twitter, le 24 mai, le journaliste prétendu «dissident», İsmail Saymaz, a alimenté l’hystérie xénophobe. Il a attaquant les réfugiés syriens comme: «la vague la plus bizarre de migrants demandeurs d’asile dans le monde, qui pourraient aller en vacances dans leur pays et y retourner ensuite». En fait, la guerre est toujours en cours en Syrie. L’économie du pays est détruite, c’est impossible d’y trouver un emploi et l’infrastructure sociale, y compris la santé et l’éducation, s’est effondrée.

Le but de cette rhétorique réactionnaire anti-syrienne est de diviser la classe ouvrière selon des lignes nationales et de bloquer une lutte commune des travailleurs à travers le Moyen-Orient. À cette fin, le CHP, le Good Party et leurs partisans des médias ont depuis longtemps appelé à la tenue de référendums sur le retour des Syriens chez eux. Aussi, ils les ont accusés du chômage, de la pauvreté et des inégalités sociales causés en réalité par le capitalisme. Cela permet à la bourgeoisie turque de poursuivre ses politiques socialement régressives et sa collaboration avec la politique de guerre impérialiste.

Cette politique souligne la fraude des prétentions «démocratiques» du CHP, promues par les médias dans les pays impérialistes et les partis petits-bourgeois turcs de «gauche» comme une alternative au gouvernement autoritaire de l'AKP.

En fait, les deux principaux partis bourgeois turcs sont profondément impliqués dans les crimes de guerre impérialistes commis contre la population syrienne. Le gouvernement de l’AKP a soutenu les forces djihadistes islamistes soutenues par les puissances impérialistes de l’OTAN et les pétromonarchies du golfe Persique, visant à renverser le président syrien Bachar al-Assad.

Après la défaite de ses forces islamistes, Washington a fait des milices nationalistes kurdes liées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sa principale force mandataire en Syrie. Les Américains l’ont fait au grand dam d’Ankara qui combat une contre-insurrection sanglante dans le sud-est de la Turquie contre ces forces depuis 35 ans. Cela a terrifié le gouvernement de l’AKP, qui craignait la croissance du séparatisme kurde en Turquie même. L’armée turque, avec sa propre force mandataire, l’Armée libre syrienne (FSA), a envahi le nord-ouest de la Syrie pour attaquer les forces kurdes.

Objectivement, le rôle du CHP n’est pas différent. Bien qu’il ait critiqué le soutien de l’AKP aux islamistes au début de la guerre syrienne et ait appelé à un règlement négocié avec Assad, il ne s’est jamais opposé à la guerre par procuration menée par l’OTAN en Syrie. Il a approuvé tous les projets de loi déposés au Parlement pour financer les opérations militaires transfrontalières turques contre les Kurdes en Syrie. Le CHP a également apporté son soutien à l’armée de l’air turque qui a imprudemment abattu un avion russe en 2015.

Le résultat de cette guerre bipartite contre la Syrie est que des millions de réfugiés syriens ont dû fuir la guerre vers la Turquie. Ils vivent maintenant dans des appartements bondés loués à des prix exorbitants, ou dorment dans des parcs et travaillent pour des capitalistes turcs à des salaires extrêmement bas s’ils veulent échapper à une misère totale.

Les réfugiés de guerre syriens pris au piège en Turquie ne représentent en outre qu’une fraction des plus de 70 millions de réfugiés. Ils fuient les guerres au Moyen-Orient et en Afrique, mais aussi la pauvreté et la faim qui frappent des masses croissantes de personnes dans le monde. L’Union européenne (UE) a organisé un réseau de camps de concentration pour les réfugiés des guerres impérialistes en Syrie, en Irak, en Afghanistan, en Libye et au-delà. Cela couvre désormais tout le Proche-Orient, la Méditerranée et une grande partie de l’Afrique du Nord. L’UE finance largement le réseau dans le but d’empêcher les immigrants d’arriver en Europe. Ces camps abritent des millions de personnes dans des conditions horribles, où elles sont victimes d’abus, de viols, d’esclavage et même de meurtres.

En Amérique, Trump met sur pied une série de camps de détention d’immigrants pour se préparer à des arrestations et des déportations de masse d’une ampleur sans précédent. Toute une armée de policiers et d’agents d’immigration se prépare à descendre dans les villes et villages des États-Unis. Washington sépare les parents de leurs enfants, et les conjoints les uns des autres. Ensuite, ils les renvoient dans des pays où la pauvreté et la violence sont enracinées dans des décennies d’exploitation commerciale et d’interventions impérialistes américaines.

Le sort des réfugiés syriens en Turquie souligne à quel point la lutte pour la défense des immigrés est indissociable de la lutte contre la guerre impérialiste.

Le rôle de Washington, des puissances européennes et d’Ankara dans le sort que subissent ces réfugiés – expulsés de leurs foyers par les opérations sanglantes de l’impérialisme – devrait provoquer l’indignation. Les politiciens bourgeois en font des cibles de la haine chauvine, mais ce sont leurs propres mains qui sont couvertes de sang. Les réfugiés syriens sont les frères et sœurs de classe des travailleurs en Turquie, que la bourgeoisie turque soumettra aux mêmes conditions dès une nouvelle poussée de la lutte de classe.

(Article paru en anglais le 27 juin 2019)