Trois cent mille personnes manifestent contre le gouvernement de droite à Prague

Par Markus Salzmann
27 juin 2019

Dimanche dernier, environ 300.000 personnes ont manifesté à Prague, la capitale tchèque, contre le gouvernement de droite du premier ministre Andrei Babiš. Dans la plus grande manifestation en République tchèque depuis la soi-disant Révolution de velours de 1989, elles ont exigé la démission du fondateur milliardaire du parti néo-libéral de droite ANO.

Les autorités ayant jugé la place Venceslas, longue d’environ 750 mètres, trop petite pour accueillir la manifestation, celle-ci fut transférée au plateau de Letná, sur les rives de la Vltava, lieu des manifestations de masse contre le régime stalinien il y a 30 ans. Trois décennies plus tard, il est devenu évident que la restauration du capitalisme en Europe de l’Est n’a pas apporté la prospérité et la liberté promises. Au lieu de cela, une élite autoritaire et totalement corrompue règne sur des inégalités sociales sans précédent.

Depuis sept semaines, des milliers de Tchèques protestent contre Babiš qu’ils accusent de corruption et d’utiliser son pouvoir politique à des fins privées et d’affaires. Les manifestations sont également dirigées contre la ministre de la Justice, Marie Benešova, accusée d’entrave aux enquêtes contre Babiš. Selon le magazine Forbes, les actifs du premier ministre tchèque sont estimés à environ 3,3 milliards d’euros, ce qui en fait le deuxième homme le plus riche du pays.

Les participants à la manifestation de dimanche étaient majoritairement des travailleurs, des jeunes et des retraités, dont la majorité ont souffert des attaques incessantes contre leurs droits sociaux et prestations sociales de la part de gouvernements tchèques successifs. Les affiches de la manifestation disaient : «Disparaissez» ou «Babiš démissionne». On a annoncé d’autres manifestations pour le mois d’août, qui pourraient continuer jusqu’à la date prévue pour célébrer la chute de l’ancien régime stalinien en 1989.

Les manifestations de masse en République tchèque sont une autre indication de la résurgence internationale de la lutte des classes. En Europe de l’Est en particulier, de plus en plus de personnes sont descendues dans la rue ces derniers mois ou ont fait grève pour protester contre les conditions de vie catastrophiques, les bas salaires et les gouvernements corrompus. La grève récente des enseignants polonais était la plus importante en Pologne depuis 30 ans. Une grève des travailleurs hongrois de l’automobile a presque paralysé la production européenne chez Volkswagen. En Serbie et en Albanie, des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour exprimer leur opposition à des gouvernements de droite corrompus.

La presse tchèque et européenne se vante de la poursuite de la croissance économique et du faible taux de chômage, mais pour les citoyens ordinaires la réalité est très différente. L’augmentation rapide des loyers dans les villes et celle des prix de la nourriture, de l’électricité et de l’essence poussent de nombreuses familles au désespoir. Prague est déjà l’une des villes les plus chères d’Europe. En 2018, environ 17 pour cent des Tchèques vivaient dans la pauvreté.

La réalité économique précaire devient évidente lorsqu’on examine l’augmentation de l’endettement privé. Comme le rapporte Radio Praha, environ dix pour cent de la population ne peut plus payer ses dettes et leurs biens et possessions sont hypothéquées. Cela comprend environ 10.000 personnes âgées de 18 à 29 ans et environ 400 débiteurs de moins de 18 ans. Dans un tel contexte de misère sociale, le gouvernement Babiš s’est engagé à mettre en œuvre de nouvelles coupes sociales.

Un certain nombre de forces de droite, qui soutiennent l’Union européenne, cherchent à exploiter les protestations légitimes contre le milliardaire détesté à leurs propres fins. Elles s’opposent à la chute du gouvernement et à toute extension des manifestations. Plusieurs représentants de ces organisations ont déclaré ouvertement qu’ils ne cherchaient pas à inverser le résultat des élections de 2017 qui ont abouti à la victoire du parti de Babiš, mais qu’ils se contenteraient de sa destitution comme chef du gouvernement.

En particulier, les organisateurs de «Un million de moments pour la démocratie», proches des forces sociales-démocrates et conservatrices pro-UE, veulent forcer le gouvernement à adopter une politique pro-européenne plus dure. «Nous ne sommes pas en train de faire une révolution, mais plutôt de revenir à l’héritage et aux valeurs de 1989», a déclaré l’un des initiateurs, Benjamin Roll.

Ces forces se basent entièrement sur la critique de Babiš faite par Bruxelles. Un récent rapport d’audit de la Commission européenne a conclu que Babiš exerçait une influence considérable sur sa société holding, Agrofert, qu’il a officiellement sous-traitée à deux fonds fiduciaires. Sur la base de nombreux exemples, le rapport de 71 pages explique comment les subventions de l’UE ont fini dans les caisses de l’entreprise de Babis. Une demande a été faite pour le retour de plus de 17 millions d’euros.

Babiš a répondu en qualifiant le rapport de Bruxelles d’«attaque contre la République tchèque», évoquant la perspective que la République tchèque puisse s’avérer aussi difficile pour l’UE que la Hongrie sous la direction du premier ministre de droite Victor Orban.

Le gouvernement Babiš est à l’image de toutes les forces qui se sont engagées pour le capitalisme il y a trente ans et qui ont pillé sans vergogne l’économie au détriment du peuple. Fils d’un fonctionnaire du Parti communiste, Babiš a fait des études à Paris et Genève. De 1985 à 1991, il a dirigé l’agence commerciale tchécoslovaque au Maroc.

Pendant ce temps, il aurait travaillé sous le nom de code «Bures» pour les services secrets staliniens, ce que Babiš nie. Il affirme qu’on a falsifié les dossiers conservés à Bratislava, la capitale slovaque. Ce qui est clair, c’est qu’il avait des contacts étroits avec les anciens dirigeants de l’État. Au début des années 1990, il a utilisé ses contacts pour consolider Agrofert pour en faire une entreprise valant un milliard de dollars.

Babiš est entré en politique en 2011 avec le parti ANO, entièrement axé sur sa personne et ses intérêts. Il a fondé le parti après que le parti social-démocrate et le parti conservateur aient été de plus en plus discrédités. Il a remporté les élections législatives de 2017 avec une nette majorité, mais moins de deux ans plus tard, il fait face à l’opposition de centaines de milliers de gens.

Ce n’est pas un hasard si Babiš règne en coalition avec le CSSD social-démocrate. Il y a trente ans, ce successeur du parti d’État stalinien a joué un rôle clé dans la vente des biens publics, plongeant des milliers de travailleurs dans le chômage et la pauvreté. Suite aux pertes considérables subies aux dernières élections, le CSSD est menacé d’effondrement.

Le Parti communiste (KSCM) soutient le gouvernement. Le KSCM reste fidèle à la tradition de l’ancien parti d’État stalinien, qui a agi impitoyablement contre la population lorsqu’il pensait que son pouvoir était en danger. Le parti refuse d’appuyer un vote de défiance à l’égard de Babiš et a déclaré qu’il continuerait à soutenir le gouvernement du milliardaire.

(Article paru d’abord en anglais le 26 juin 2019)