Le rédacteur en chef de Jacobin, Bhaskar Sunkara, se ridiculise

Par Joseph Kishore
1 juin 2019

Le New York Times a publié mercredi une entrevue avec Bhaskar Sunkara, rédacteur en chef de Jacobin, suivie d’une discussion avec les chroniqueurs du Times Michelle Goldberg, Ross Douthat et David Leonhardt, publiées sous le titre «Les États-Unis du socialisme». Sunkara est une figure de proue des Democratic Socialists of America (DSA), auxquels Jacobin est affilié. Goldberg et Leonhardt sont tous deux démocrates, tandis que Douthat est un républicain conservateur.

Quiconque ayant l'impression que Sunkara en tant qu'individu, Jacobin en tant que publication ou la DSA en tant qu'organisation ont quelque chose à voir avec le socialisme, le marxisme ou même la révolution, devrait écouter attentivement l'échange, qui comprenait une discussion entre Sunkara et Goldberg suivie par une discussion avec les trois chroniqueurs.

Trotsky a un jour parlé du leader du Parti socialiste Morris Hillquit comme «l’idéal du leader socialiste pour les dentistes qui ont réussi». Trotsky, le révolutionnaire, avait porté un coup bien visé et inoubliable à la réputation de Hillquit. Mais pour être tout à fait juste envers Morris Hillquit (1869-1933), il était une figure majeure dans les premières années du socialisme américain d'avant la Première Guerre mondiale, qui reflétait une tendance politique importante, quoique réformiste. Il possédait une connaissance approfondie de l'histoire du mouvement ouvrier et n'était pas indifférent à la théorie marxiste. Il s'opposa à l'entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale et défendit les militants antiguerre persécutés par l'administration Wilson.

Sunkara ne ressemble à Hillquit qu’en tant que caricature, sans aucune des qualités intellectuellement et politiquement sérieuses du vieux réformateur social de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Sunkara – riant et plaisantant tout au long de l'interview – apparaît comme le «leader socialiste idéal» pour les investisseurs libéraux, les universitaires bien payés et d'autres couches de la classe moyenne supérieure qui croient sincèrement qu'une partie de l'argent qui circule aux sommets de la société capitaliste devrait être distribuée plus équitablement parmi ceux qui se situent entre 90 et 99% des revenus supérieurs. Et oui, pour ceux qui voudraient que quelque chose soit fait pour améliorer les conditions sociales aux États-Unis, sans toutefois infliger un préjudice irréparable au système capitaliste.

Il n'y a aucune trace dans les remarques de Sunkara d'une critique théoriquement et historiquement éclairée du capitalisme et de la société contemporaine. Ses opinions sont un mélange éclectique d'impressions et d'opinions. Promus ces dernières années par le New York Times comme une force intellectuelle majeure de gauche, les propos de Sunkara exposent sa superficialité. Dans la mesure où il tente de se faire passer pour un stratège socialiste, il se ridiculise.

Politiquement, la conclusion la plus évidente à tirer de l'entretien est que Sunkara n'est guère plus qu'un démocrate modéré. Pour cela, il reçoit les éloges des commentateurs démocrates et républicains.

Tout en proclamant son soutien à la campagne présidentielle de Bernie Sanders, Sunkara déclare également qu'il soutiendra Elizabeth Warren si elle bat Sanders et Joe Biden s'il est finalement le candidat démocrate. «Je pense que la mentalité doit être d'appeler les gens à voter pour Joe Biden, en particulier dans les États clés», dit-il. Il faut «éviter la candidature de tiers partis», c'est-à-dire toute rupture avec le Parti démocrate sur la base de la «connaissance stratégique et de l'engagement à se débarrasser de Trump».

Sunkara ajoute: «Même une présidence de Biden serait géniale», car il y aura «beaucoup de place pour les socialistes en opposition». Il y a, en d'autres termes, des postes à acquérir.

Goldberg, une éminente partisane d'Hillary Clinton aux élections de 2016, dit dans la discussion entre les chroniqueurs du Times que «la grande avancée à propos de la nouvelle vague de socialistes est qu'ils sont si pratiques, si pragmatiques... Ils comprennent comment le pouvoir fonctionne et sont intéressés à l’acquérir par les canaux permis par notre système. Elle ajoute que des «socialistes» comme Sunkara «font enfin ce que les libéraux comme moi veulent que les gens de gauche fassent depuis des décennies et des décennies... en construisant le pouvoir pour le Parti démocrate».

La politique conformiste et démocratique de Sunkara est étayée par une analyse de l'histoire et du capitalisme contemporain qui se caractérise avant tout par son manque de sérieux et son ignorance flagrante.

Tout d'abord, Sunkara déclare que l'arrivée du «socialisme» sera le produit d'un retour et d'une extension du réformisme social tel qu'il a été avancé par les partis et organisations sociaux-démocrates dans la période suivant la seconde guerre mondiale.

La tâche aujourd'hui, déclare-t-il, est de revenir aux efforts ratés du XXe siècle, mais «de trouver un moyen de socialiser la production pour que le capital n'ait pas la même capacité de dire: «Cela ne marche plus pour nous».» Sunkara résume cette théorie banale par une analogie sportive tout aussi banale: «Nous voulions marquer un touché, mais nous nous sommes retrouvés juste à l'extérieur de la surface de réparation. Je veux nous faire retourner sur le terrain comme l'a fait la social-démocratie et aller un peu plus loin.»

Comment se fait-il que les réformes sociales de l'après-guerre aient été partout éliminées ou soient en voie de l'être, généralement par les actions des partis sociaux-démocrates eux-mêmes? Comment ces gains étaient-ils liés aux grandes batailles de classe révolutionnaires du XXe siècle? Quel était le rôle de la social-démocratie et du stalinisme dans le blocage ou la répression forcée des efforts de la classe ouvrière pour abolir le capitalisme? Comment la mondialisation de la production capitaliste a-t-elle miné la perspective réformiste nationale des partis sociaux-démocrates?

Sur de telles questions, Sunkara n'a absolument rien à dire, si ce n'est qu'il a déclaré que s'il en avait l'occasion, lui et la DSA – et, vraisemblablement, Bernie Sanders – «iraient jusqu'au bout».

Deuxièmement, la vision utopique de Sunkara d'un retour à l'époque supposée de gloire de la social-démocratie est liée à sa propre vision profondément nationaliste. Sunkara n'a rien à dire sur les réalités du capitalisme mondial, dans lequel tout phénomène politique a un caractère international. La montée de l'extrême droite au niveau international, la crise économique mondiale, la résurgence de la guerre commerciale, les conflits géopolitiques de plus en plus aigus entre les grandes puissances capitalistes: tout cela n'est pas mentionné.

Le «socialisme» de Sunkara est dépourvu d'internationalisme et d'antimilitarisme. Ni dans son interview au Times ni dans son livre, il ne mentionne les guerres sans fin de l'impérialisme américain, la «guerre contre le terrorisme», l'invasion et l'occupation de l'Irak. Il ne mentionne pas non plus le sort de Julian Assange, qui a également été ignoré dans les pages de Jacobin. Cela est intimement lié à son soutien au Parti démocrate.

Troisièmement, rien dans la politique de Sunkara ne fait vraiment appel à la classe ouvrière et à la colère sociale; la lutte des classes n'est, pour lui, rien de plus qu'une phrase vide de sens, sans véritable conflit matériel. Sa conception de ce qui constitue un mouvement ouvrier ne diffère en rien de celle du bureaucrate moyen de l'AFL-CIO. Sunkara transpire la complaisance. «C'est le meilleur moment de l'histoire de l'humanité pour être en vie», écrit-il dans son livre, résumant ainsi sa vision générale. La réalité de la vie sociale pour la grande majorité de la population, l'impact dévastateur de la contre-révolution capitaliste, les millions de personnes tuées ou transformées en réfugiés par l'impérialisme américain – tout cela est hors de la vision de Bhaskar Sunkara. La croissance de la lutte des classes n'est mentionnée, le cas échéant, que dans l'abstrait – et entièrement du point de vue de la promotion des syndicats procapitalistes.

Que le «socialisme» de Sunkara se résolve à soutenir le Parti démocrate ne peut être une surprise que si l'on croit que la DSA représente une sorte d'alternative. En fait, elle est et a toujours été une faction du Parti démocrate qui, avec ou sans la participation de Sunkara, se déplace fortement vers la droite.

Le rôle principal de la DSA est de contenir l'opposition sociale croissante au sein de canaux acceptables pour la classe dirigeante, comme l'ont déclaré ouvertement les chroniqueurs du Times dans leur discussion qui a suivi l'interview. «Cette nouvelle nouvelle gauche, ou nouvelle nouvelle nouvelle gauche, ou peu importe comment vous voulez l'appeler, dit le républicain Douthat, est beaucoup plus politiquement sensée et réaliste que certaines versions qui ont fleuri à la fin des années 60 et au début des années 70.»

Tous les chroniqueurs expriment leur «inquiétude face à certaines versions du radicalisme, une certaine réticence au compromis», selon les termes de Leonhardt. Et tous conviennent que Sunkara et la DSA n'appartiennent pas à cette catégorie. «Les dirigeants de ce mouvement socialiste naissant essaient d'éloigner les gens de cette réalité», dit Goldberg. «Les gens de la DSA, Bhaskar, sont très responsables de ne pas encourager ce genre de choses.»

La croissance de la lutte des classes va détruire des organisations telles que la DSA et leurs homologues internationaux. Toute personne attirée par eux parce qu'elle croit à tort qu'ils offrent une voie vers la transformation socialiste de la société sera désabusée de cette notion, et mieux vaudra qu’ils le soient le plus tôt possible.

La renaissance d'un socialisme authentique reposera sur l'assimilation des grandes expériences du XXe siècle et surtout de l'histoire du mouvement trotskyste, représenté aujourd'hui par le Comité international de la IVe Internationale et le Parti de l'égalité socialiste.

(Article paru en anglais le 31 mai 2019)