La génération du millénaire aux États-Unis: La vie au bord du gouffre

Par Genevieve Leigh
28 mai 2019

Pour l'élite dirigeante américaine, la vie n'a jamais été aussi belle.

Le père du secrétaire au Trésor américain, Steven Mnuchin, vient de concrétiser l'achat le plus dispendieux de l'œuvre d'un artiste vivant de l'histoire des États-Unis, dépensant plus de 91 millions de dollars pour une sculpture métallique d'une hauteur de trois pieds. Ken Griffin, le fondateur du fonds d’investissement spéculatif Citadel, a récemment claqué 238 millions de dollars sur un penthouse à New York, la maison américaine la plus chère jamais achetée. Et Jeff Bezos d'Amazon, l'homme le plus riche du monde, a investi 42 millions de dollars dans une horloge vieille de 10.000 ans.

Le marché boursier est en plein essor et le président Donald Trump se vante chaque fois que cela est possible que le taux de chômage est à son plus bas en cinq décennies.

Cependant, la classe ouvrière, la grande majorité de la population, est confrontée à une crise sociale, économique, sanitaire et psychologique sans précédent. Les mêmes processus qui créent d'énormes quantités de richesse pour l'élite dirigeante laissent des millions de travailleurs au bord du gouffre.

Aucun segment de la population ne reflète les conséquences dévastatrices de ces processus de manière aussi brutale que la génération des jeunes identifiés comme les «milléniaux», ceux nés approximativement entre 1981 et 1996. Plus de la moitié des 72 millions de milléniaux américains ont maintenant la trentaine, les plus âgés ayant 38 ans cette année.

Un récent article du Wall Street Journal a noté que les milléniaux sont «en moins bonne santé financière que les générations précédentes toujours vivantes et qu'ils pourraient ne pas s’en remettre». L'article, «Millennials Near Middle Age in Crisis» (Les milléniaux sont en crise à l’approche de l’âge moyen), conclut en déclarant que les personnes nées dans les années 1980 risquent de devenir «la génération perdue de l'Amérique.»

La tranche la plus âgée de cette génération est née au début des années Reagan, qui ont annoncé une ère de contre-révolution sociale contre la classe ouvrière qui a vu le démantèlement d'une grande partie de l'infrastructure industrielle du pays, et la restructuration de la vie économique au profit des banques, des fonds d’investissement spéculatifs et autres entreprises financières, avec la collaboration des syndicats.

Lorsque ces jeunes sont arrivés sur le marché du travail, le krach financier de 2008 a frappé, accélérant considérablement tous les processus amorcés dans les années 1980. L'administration Obama a organisé le sauvetage des banques et un transfert massif de richesse de la classe ouvrière vers les riches.

Les résultats sont dévastateurs.

Éducation

Plus de milléniaux ont un diplôme universitaire que toute autre génération de jeunes adultes. En 2013, 47% des 25 à 34 ans ont obtenu un diplôme d'études postsecondaires. Cependant, pour la plupart d'entre eux, l'obtention d'un diplôme d'études universitaires n'a pas entraîné d'amélioration significative de la qualité de vie.

Au lieu de cela, des millions de jeunes occupent des emplois pour lesquels ils sont largement surqualifiés et sont entravés par des niveaux d'endettement sans précédent. Pour les milléniaux qui n'ont pas fréquenté l'université, la situation est encore pire.

• Les milléniaux ont contracté 300% plus de dettes étudiantes que la génération de leurs parents. [Source: The College Board, Trends in Student Aid 2013]

• Pour la génération des «baby-boomers» (nés entre 1946 et 1964), le nombre d'heures de travail au salaire minimum nécessaires pour payer les frais de scolarité et d'inscription pour chaque année d’un programme d’études de quatre ans dans une université publique située dans l’État où habite l’étudiant était de 510. Pour les milléniaux, le nombre d’heures est de 1996. [Source: National Center for Education Statistics. Calculs basés sur les universités publiques quadriennales de 1973-1976 et 2003-2006].

• Depuis 2010, l'économie a créé 11,6 millions d'emplois, dont 11,5 millions sont allés à des travailleurs ayant au moins une formation universitaire. En 2016, les jeunes travailleurs n'ayant qu'un diplôme d'études secondaires avaient un taux de chômage environ trois fois plus élevé et un taux de pauvreté trois fois et demie plus élevé que celui des diplômés universitaires. [Source: America's Divided Recovery, Georgetown University]

• La dette étudiante nationale s'élève maintenant à 1,3 billion de dollars, et les frais de scolarité ont augmenté de 1140% depuis la fin des années 1970. [Source: Economic Policy Institute (EPI), Wage Stagnation in Nine Charts].

• En 2014, 48% des travailleurs titulaires d'un baccalauréat occupaient des emplois pour lesquels ils étaient surqualifiés. [Source: Stephen Rose, économiste du travail, publié par Urban Institute.]

Les milléniaux ont accumulé 300% de dettes étudiantes de plus que la génération de leurs parents (à gauche), le nombre d'heures de salaire minimum à payer pour quatre années d’université (à droite)

Emplois et salaires

De nombreux milléniaux s'appuient sur ce qu'on appelle la gig economy (économie du travail précaire) dans laquelle les travailleurs gagnent souvent le salaire minimum, n'ont ni avantages sociaux ni régime de retraite, et sont forcés d'occuper deux, trois ou même quatre emplois pour joindre les deux bouts.

Ce travail est souvent rémunéré à la tâche, à l’affectation ou à la vente, et il ne nécessite qu'une relation à court terme entre le travailleur et le client. Il s'agit d'emplois tels que le travail à la pige, la conduite pour Uber, les ventes sur Etsy, la location de chambres sur Airbnb, et d'autres emplois temporaires divers.

• Le nombre de travailleurs américains participant à la gig economy devrait tripler pour atteindre 42 millions de travailleurs d'ici 2020, et 42% de ces personnes sont susceptibles d'être des milléniaux. [Source: Freshbooks]

• La plupart des «jeunes milléniaux» ont moins de 1000 $ dans leur compte d'épargne. Près de la moitié d'entre eux n'ont rien épargné du tout. La portion des milléniaux sans aucune épargne est en hausse, étant passée de 31% en 2016 à 46% en 2017. [Source: Rapport de l'enquête annuelle 2017 de GOBankingRates].

• Entre 1978 et 2017, selon l'EPI, la rémunération des PDG a augmenté de 1070% aux États-Unis, alors que la rémunération des travailleurs n'a augmenté que de 11,2% au cours de ces 39 années.

• La valeur nette moyenne d'un ménage de milléniaux est inférieure d'environ 40% à celle des ménages de la «génération X» (née entre 1965 et 1980) en 2001, ajustée pour tenir compte de l'inflation, et d'environ 20% à celle des ménages de baby-boomers en 1989. [Source: Réserve fédérale, Christopher Kurz]

• La St-Louis Fed (banque de la Réserve fédérale à St-Louis) a récemment constaté que la richesse médiane d'une famille dirigée par une personne née dans les années 1980 était inférieure d'un tiers au niveau auquel elle s'attendait, comparativement à la génération précédente au même âge et ajustée pour tenir compte de l'inflation.

• Un millénaire sur cinq vit dans la pauvreté. [Source: Recensement américain, jeunes adultes âgés de 18 à 34 ans.]

Proportion de la rémunération du PDG par rapport à celle des travailleurs

Logement

Entre 2001 et 2014, le nombre de ménages qui consacraient plus de la moitié de leur revenu au loyer a augmenté de plus de 50%. Avec l'explosion du prix des maisons, le nombre de personnes de 30 à 34 ans (le segment le plus âgé des milléniaux) qui possèdent une maison a chuté.

• Les milléniaux sont deux fois moins susceptibles d'être propriétaires d'une maison que les jeunes adultes l'étaient en 1975. [Source: Recensement américain, jeunes adultes âgés de 24 à 35 ans.]

• Au cours des 40 années qui ont précédé la récession, les loyers ont augmenté plus de deux fois plus vite que les revenus. [Source: Joint Center for Housing Studies de l'Université Harvard.]

• Environ un tiers des milléniaux étaient propriétaires d'une maison en 2016, comparativement à la moitié des personnes de la génération X au même âge en 2001, et à un peu moins de la moitié des baby-boomers en 1989. [Source: Pew Research Center]

• La proportion de jeunes adultes américains vivant avec leurs parents est la plus élevée en 75 ans. [Source: Pew Research Center]

Andréa, une travailleuse pour un organisme sans but lucratif de Californie

Andréa est une travailleuse de 25 ans originaire de Californie. Elle travaille pour un organisme sans but lucratif. «Je ne suis pas allé à Columbia ou à Harvard. J'ai reçu une éducation de base. J'ai été responsable et je suis resté sur place pour payer les frais de scolarité moindres afférents à une université située dans l'État où j’habite. Maintenant, avec des dizaines de milliers de dollars de dettes, la facture mensuelle la plus basse que je puisse avoir est de 200 $ par mois.»

«Cela a un impact sur chaque décision que je prends. Toute facture supplémentaire est importante. Je ne peux pas penser à acheter une voiture ou à tomber malade. Cet hiver, j'ai dû aller aux urgences. Je n'y ai pas passé plus d'une heure. Deux mois plus tard, j'ai reçu par la poste une facture disant qu'ils me demandaient 9000 $.»

«De nos jours, votre argent est partagé de tant de façons. J'ai l'impression que toutes mes décisions de vie sont prises dans l'ombre de ma dette. Elle influe sur les décisions relatives à la création d'une famille, à l'endroit et à la façon de vivre. Je sens honnêtement que je ne peux pas me permettre de rêver d'avoir une maison.»

Santé et soins de santé

Être pauvre en Amérique est un prédicteur clair que les soins de santé que vous recevrez seront de loin inférieurs à ceux de vos homologues riches. Les statistiques sur l'accès, le coût et la qualité des soins de santé pour les milléniaux sont, avant tout, une condamnation de la politique phare de l'ancien président Barack Obama, l’«Obamacare», qui a poursuivi la restructuration du système de santé américain dans l'intérêt des grandes entreprises.

• Un millénaire sur cinq dit qu'il n'a pas les moyens de payer pour les dépenses courantes en matière de santé. Beaucoup de ces milléniaux ne sont pas assurés en raison des coûts. Vingt-six pour cent de plus affirment qu'ils peuvent ne peuvent payer les dépenses courantes de soins de santé qu’avec difficulté. [Source: Harris Poll]

• Selon une étude réalisée par la compagnie d’assurance Blue Cross Blue Shield de 55 millions de milléniaux assurés, entre 2014 et 2017 seulement, les taux de dépression majeure ont augmenté de 31%, les taux de troubles psychotiques ont augmenté de 15% et les taux de troubles liés à la consommation de drogues ont augmenté de 10%.

• Un rapport de 2018 de Blue Cross Blue Shield a révélé que les diagnostics de dépression majeure avaient augmenté de 47% depuis 2013.

• En 1980, 4 salariés sur 5 bénéficiaient d'une assurance maladie dans le cadre de leur emploi. Aujourd'hui, un peu plus de la moitié seulement d'entre eux en ont une. [Source: Health affairs Vol. 25, No. 6]

• Le suicide est maintenant la deuxième cause de décès chez les personnes âgées de 10 à 34 ans. La plus forte augmentation des taux de mortalité est survenue chez la cohorte plus âgée des milléniaux, ceux âgés de 25 à 34 ans. [Source: données du CDC]

• Les milléniaux rapportent les niveaux les plus élevés d'anxiété clinique, de stress et de dépression de toutes les autres générations au même âge. [Source: American Psychological Association, Stress in America: Paying with Our Health]

Emma, chanteuse et artiste du Massachusetts

Emma est une femme de 30 ans du Massachusetts. Elle est diplômée de l'université et travaille comme chanteuse et artiste.

«Quand quelque chose me fait mal ou que je suis malade, j'attends un moment pour voir si ça va passer parce que j'ai peur de dépenser beaucoup d'argent pour voir un médecin. Il y a deux étés, j'ai été très malade. J'ai fini par aller chez le médecin et j'ai dû dépenser 1200 $ pour traiter une angine streptococcique. C'était une dépense que je ne pouvais pas me permettre. À l'époque, j'étais entre deux contrats avec la même entreprise. Comme je n'étais pas sous contrat, je ne faisais pas partie de leur liste de préoccupations.»

«Je pense que pour les milléniaux de la classe ouvrière, c'est comme si toute ta vie était une crise constante.»

Modèles sociaux et jalons sociétaux

La situation financière précaire des milléniaux a profondément modifié les conditions démographiques et économiques de toute une génération, ce qui devrait durer jusqu'à la fin du siècle.

• Les hommes et les femmes dans la trentaine se marient à des taux inférieurs à toutes les autres générations pour lesquelles des données existent. [Source: The Atlantic, «The Death (and Life) of Marriage in America» (La mort (et la vie) du mariage en Amérique)]

• Les milléniaux ne comptent que pour 27% des achats de véhicules neufs aux États-Unis, comparativement à 38 % des véhicules neufs achetés par la génération X au même moment de leur vie. [Source: Étude de marché de CNW]

• On prévoit que la plupart des milléniaux ne pourront pas prendre leur retraite avant l'âge de 75 ans. [Source: NerdWallet, analyse de données fédérales]

Les milléniaux et la classe ouvrière

Si la comparaison entre les générations est utile pour marquer le déclin significatif des conditions de vie de la classe ouvrière dans son ensemble, elle peut donner une vision déformée des véritables enjeux de cette immense crise sociale.

De nombreux récits des médias grand public, occultant les questions fondamentales de classe, tentent de dresser les générations les unes contre les autres, avec des titres tels que «Comment les baby-boomers ont détruit l'économie pour les milléniaux» de Vox, ou «La guerre à venir des générations», paru récemment dans The Atlantic.

Cependant, les milléniaux en tant que génération sont divisés par classes comme toutes les générations. Parmi les nombreux jalons historiques brisés par la génération du millénaire, il y a aussi celui de l'inégalité des revenus.

Il y a une couche importante de la génération du millénaire qui est entrée dans les rangs des ultra-riches. En 2003, il n'y avait que 21 milliardaires de moins de 40 ans. En 2017, ce nombre avait plus que doublé, passant à 46.

La richesse moyenne des jeunes milliardaires est également en hausse. Il y a sept ans, le jeune milliardaire moyen valait 3,2 milliards de dollars. Aujourd'hui, les milléniaux les plus riches valent quelque 4,1 milliards de dollars.

Les conditions auxquelles sont confrontés les milléniaux de la classe ouvrière sont les mêmes que celles auxquelles est confrontée l'ensemble de la classe ouvrière, dont la génération du millénaire constitue une couche particulièrement vulnérable.

Tous les groupes d'âge de la classe ouvrière ont été profondément touchés par la baisse du niveau de vie au cours des quarante dernières années. Des données récentes montrent que les décès par suicide et autres «décès dus au désespoir» ont augmenté de façon spectaculaire chez les personnes âgées de 45 à 64 ans (principalement de la génération X).

Parmi ceux qui sont plus âgés, y compris de nombreux baby-boomers, environ 14,7% seraient en situation d'insécurité alimentaire, soit au moins 9,8 millions de personnes. Par rapport à 2001, il s'agit d'une augmentation de 37%, le nombre d'aînés ayant augmenté de 109% au cours de la même période.

La jeune génération a grandi dans un monde d'immenses contradictions, avec d'énormes développements technologiques et scientifiques, tout en étant reléguée à des conditions de vie du passé, qui ressemblent de plus en plus aux années 1920. L'instabilité et l'incertitude sont parmi les caractéristiques de la vie quotidienne. La plupart des milléniaux ne sont qu'à un accident de la vie de tout perdre.

Cependant, ces conditions ont également créé la base objective d'une vaste radicalisation des jeunes et des travailleurs à travers le monde. Les deux dernières années ont été marquées par la réémergence de la lutte des classes au niveau international.

Comme le souligne nerveusement le Wall Street Journal lui-même, la génération du millénaire est aussi la première génération à favoriser le socialisme au capitalisme. Comme le montrent de nombreux sondages, la popularité du socialisme auprès des jeunes augmente rapidement.

Loin de devenir la «génération perdue» prédite par le Wall Street Journal, cette génération d'ouvriers porte en elle une énorme source de potentiel révolutionnaire.

(Article paru en anglais le 24 mai 2019)