La crise sociale et l'éruption mondiale de l'impérialisme américain

Par Bill Van Auken
10 mai 2019

Le secrétaire d'État américain Mike Pompeo a passé la semaine dernière à organiser des provocations et à proférer des menaces militaires partout dans le monde, des côtes caribéennes du Venezuela au golfe Persique, à la mer de Chine méridionale et au cercle arctique.

Pompeo, l'ancien violent capitaine de char de l'armée qui revendique l'inspiration divine pour chacune de ses actions, a mis en scène sa dernière provocation mardi en annulant sommairement une réunion prévue avec la chancelière allemande Angela Merkel pour se rendre à Bagdad. Il s'est rendu dans la capitale irakienne en secret pour tenter de forcer gouvernement irakien à soutenir l'intensification de la guerre américaine contre l'Iran. Il y était également pour faire pression en faveur de nouvelles concessions à Exxon et à d'autres conglomérats énergétiques américains au nom de la «diversification» des approvisionnements de l'Irak.

Le voyage en Irak a servi le double objectif d'intensifier les préparatifs de guerre américains au Moyen-Orient et d'infliger un camouflet à l'Allemagne, avec qui Washington est en conflit pour une foule d’enjeux, allant du commerce et de l'Iran au gazoduc russe Nordstream 2.

Mercredi, il faisait un an depuis que le président américain Donald Trump s'était retiré unilatéralement de l'accord nucléaire iranien de 2015 (JCPOA), que Téhéran avait signé avec les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni, la Grande-Bretagne et la France. L'accord limitait sévèrement le programme nucléaire de l'Iran et avait instauré un régime d'inspections strictes en échange de la levée des sanctions économiques paralysantes imposées par Washington et ses alliés.

Depuis lors, Washington n'a cessé de resserrer un régime de sanctions économiques extraterritoriales et illégales équivalentes à des mesures de guerre. Elles visent à stopper toutes les exportations pétrolières iraniennes, à couper le pays du système financier mondial et à ruiner son économie afin de faire avancer l'objectif américain d'installer un régime fantoche à Téhéran.

Pompeo et d'autres responsables américains ont vanté l'envoi du groupe aéronaval de l'USS Eisenhower dans le golfe Persique avec une escadre de bombardiers B-52 à capacité nucléaire comme preuve que l'impérialisme américain est «pleinement préparé» à répondre avec une force écrasante à toute menace perçue aux «intérêts américains» dans la région qui pourrait être attribuée à Téhéran.

Les États-Unis n'ont jamais été aussi près d'une guerre totale avec l'Iran, un pays quatre fois plus grand et deux fois plus peuplé que l'Irak, théâtre de la dernière grande intervention militaire directe des États-Unis dans la région, qui a fait un million de morts et plongé tout le Moyen-Orient dans le chaos. Une nouvelle guerre impliquerait toute la région et, inévitablement, les «grandes puissances» rivales de Washington, devenant ainsi l'antichambre de la Troisième Guerre mondiale.

Tout en amenant le Moyen-Orient au bord d'une nouvelle conflagration, Washington menace le Venezuela d'une intervention militaire, et Pompeo qui a insisté dimanche sur le fait que serait «légale» une intervention directe de changement de régime par les États-Unis dans le pays sud-américain – tout comme en Iran, qui est la cible de sanctions américaines brutales.

Pendant ce temps, à la veille de son vol vers l'Irak, Pompeo était en Finlande pour assister à une conférence des pays ayant un territoire dans l'Arctique dans laquelle il a dénoncé Pékin pour avoir poursuivi des «objectifs de sécurité nationale» dans la région ainsi que Moscou pour «un comportement agressif dans l'Arctique». Il a même menacé le Canada sur la question du contrôle du passage du Nord-Ouest. Tout en saluant la fonte des glaces dans la région polaire pour l'ouverture de nouvelles voies maritimes et l'exploitation potentielle de vastes richesses minérales, Pompeo a refusé de signer une déclaration commune des pays arctiques, car elle faisait référence au changement climatique.

Ensuite, il y a la confrontation qui croît dangereusement avec la Chine. Les États-Unis s'apprêtent à augmenter les droits de douane sur les produits chinois à 25 % d'ici vendredi et Pékin jure de répliquer. Au milieu de ce mouvement vers une guerre commerciale généralisée, les États-Unis ont une fois de plus envoyé deux de leurs navires de guerre dans les eaux adjacentes aux îles Nansha en Chine, une opération dite de «liberté de navigation» conçue comme une provocation militaire qui pourrait conduire à un conflit armé.

De plus en plus, la politique mondiale ressemble aujourd'hui aux conditions qui prévalaient à l'approche des deux guerres mondiales, période au cours de laquelle Léon Trotsky a lancé l’avertissement que l'histoire «mettait l'humanité face à l'éruption volcanique de l'impérialisme américain».

Cette marche vers la guerre mondiale n'est pas seulement le produit de la vision maniaque de Trump, Pompeo, Pence et Bolton, mais plutôt des contradictions fondamentales d'un ordre capitaliste en crise entre, d'une part, l'économie mondiale et le système d'États-nations dépassé et, d'autre part, la production socialisée et la propriété privée des moyens de production.

Le capitalisme américain a cherché à compenser son hégémonie mondiale en déclin par des moyens militaires, en s'engageant dans des guerres sans fin au cours du dernier quart de siècle. Sur le plan économique, la classe dirigeante capitaliste a orienté toutes ses politiques pour soutenir la hausse continue du marché boursier et prévenir une répétition du krach financier de 2008. L'encouragement de l'accumulation ininterrompue de profits par la manipulation et la spéculation des marchés financiers ne fait qu'assurer que le prochain effondrement financier et économique sera d'autant plus catastrophique.

Quels en sont les effets sociaux? Dans des conditions où la majorité des travailleurs américains n'ont pas vu les salaires réels augmenter depuis plus de trois décennies, la croissance du parasitisme financier a entraîné une intensification considérable des inégalités sociales et une montée des tensions sociales. Il en résulte une croissance de la lutte des classes, qui s'est traduite par la vague nationale de grèves des enseignants, la radicalisation de la jeunesse et, plus récemment, la grève des conducteurs d'Uber, coordonnée à l'échelle mondiale, qui a eu lieu mercredi.

Aucune section de l'élite capitaliste au pouvoir et ses représentants politiques, Trump et les républicains ou leurs prétendus opposants au sein du Parti démocrate, n'a de solution «rationnelle» à ces contradictions économiques et sociales croissantes.

Ils sont poussés à trouver une issue en se tournant vers des méthodes autoritaires de gouvernement dans leur pays et en canalisant les tensions internes vers l'extérieur au moyen de la violence militaire. Bref, ils sont à la recherche d'une guerre. Reste à savoir exactement quand et où elle éclatera en premier.

Il y a dans la crise de l'impérialisme américain, son tournant vers la confrontation militaire mondiale ainsi que le contexte social et politique intérieur, un écho de la manière dont les crises internes ont conduit le régime nazi en Allemagne à la guerre dans les années 1930.

Feu l'historien britannique Tim Mason a écrit dans son livre Nazism, Fascism and the Working Class à propos du tournant vers la guerre du Troisième Reich d'Hitler:

[blockquote]Les tensions économiques, sociales et politiques au sein du Reich ne cessèrent de s'exacerber après l'été 1937; si l'on peut dire sans risque de se tromper que Hitler lui-même en comprenait très peu le contenu technique, on peut prouver qu'il était informé de leur existence et conscient de leur gravité. Si l'existence à l'hiver 1937-1938 d'un lien conscient dans l'esprit d'Hitler entre cette crise générale et la nécessité d'une politique étrangère plus dynamique ne peut pas encore être établie, des relations fonctionnelles entre ces deux aspects peuvent néanmoins être proposées…

La seule «solution» à ce régime de tensions et de crises structurelles produites par la dictature et le réarmement était davantage de dictature et de réarmement, puis l'expansion, puis la guerre et la terreur, puis le pillage et l'esclavage. L'alternative incontournable et omniprésente était l'effondrement et le chaos, de sorte que toutes les solutions étaient des affaires temporaires, agitées, au jour le jour, des improvisations de plus en plus barbares autour d'un thème brutal.[/blockquote]

Adaptant ce qui est nécessaire de ces paroles à la situation actuelle, il y a dans les déplacements effrénés de l'ignare Pompeo depuis l'Amérique du Sud, à l'Arctique, au Moyen-Orient, menaçant la guerre et la destruction économique partout où il va, le même caractère «temporaire, agité, au jour le jour» dans les politiques de l'administration Trump. Elles aussi sont assorties d'improvisations brutales et «barbares», depuis les tentatives d'affamer jusqu’à la soumission les peuples du Venezuela et de l'Iran, à la campagne militaire quasi génocidaire soutenue par les États-Unis contre le Yémen, jusqu'à la menace d'une guerre totale mondiale.

Jusqu'à présent, la classe dirigeante américaine a pu développer ses plans d'agression mondiale dans le dos du peuple américain, en comptant sur l'absence de toute résistance organisée à la guerre. Mais avec la croissance de la lutte de classe, le sentiment populaire antiguerre prendra inévitablement des formes actives et se joindra à une opposition croissante de la classe ouvrière aux inégalités sociales et aux attaques contre les droits démocratiques.

Les contradictions qui sous-tendent l'éruption de l'impérialisme américain ne peuvent être surmontées dans le cadre du Parti démocrate, qui est lui-même un protagoniste volontaire et actif dans la fièvre guerrière de la classe dirigeante. La lutte contre la guerre est la lutte pour le socialisme, et la lutte pour le socialisme exige la lutte contre la guerre. Ce n'est que par le développement d'un mouvement social de masse, enraciné dans la classe ouvrière et dirigé par elle à échelle internationale avec le but de renverser le système capitaliste lui-même, que l'on pourra arrêter la poussée vers une nouvelle guerre mondiale.

(Article paru en anglais le 9 mai 2019)