Trahir mes principes est «une prison bien pire que ce que le gouvernement peut construire».

Après deux mois de prison, Chelsea Manning lance un puissant appel pour sa libération

Par Niles Niemuth
9 mai 2019

La dénonciatrice et prisonnière politique Chelsea Manning a interjeté appel lundi devant la cour fédérale du district est de Virginie pour demander sa libération.

Manning est détenue à la prison municipale d’Alexandria depuis le 8 mars. Elle a été arrêtée pour outrage au tribunal après avoir refusé de témoigner devant un grand jury chargé de porter des accusations frauduleuses contre Julian Assange, éditeur et journaliste de WikiLeaks.

«Elle est convaincue que coopérer avec ce grand jury serait une trahison de ses principes sur le processus du grand jury, et ce processus en particulier, ont déclaré les avocats de Manning à la cour dans une déclaration écrite lundi. Elle est prête à subir les conséquences pour défendre ses principes, et personne ne sera surpris d’apprendre qu’elle a le courage de ses convictions.»

Chelsea Manning in 2018, Credit: Manolo Luna

La déclaration de huit pages de Manning est une puissante déclaration de principes politiques. Elle est prise pour cible par l’administration Trump dans le cadre d’une vendetta de près de dix ans contre elle et Assange pour avoir dénoncé les crimes de guerre du gouvernement américain en Irak et en Afghanistan.

«Après deux mois de détention, et en utilisant tous les mécanismes légaux disponibles jusqu’à présent, je peux, sans hésitation, affirmer que rien ne me convaincra de témoigner devant ce grand jury ou tout autre grand jury d’ailleurs, a déclaré Manning. Au fil des jours, ma déception et ma frustration augmentent, mais aussi mon engagement à faire ce qu’il faut et à continuer à refuser de me soumettre.»

«L’idée que je détiens les clés de ma propre cellule est absurde, car je risque de souffrir de toute façon à cause de cette citation à comparaître inutile et punitive: je peux soit aller en prison, soit trahir mes principes, a déclaré Manning. Cette dernière possibilité constitue une prison bien pire que ce que le gouvernement peut construire.»

Manning a purgé sept ans d’une peine de 35 ans dans une prison militaire après avoir été condamnée pour avoir divulgué des documents classifiés et sensibles exposant des crimes de guerre américains à WikiLeaks en 2010. Elle a notamment communiqué la vidéo «Collateral Murder», qui montre l’attaque perpétrée en 2007 à Bagdad par des hélicoptères de combat américains Apache au cours de laquelle deux journalistes de Reuters et au moins une douzaine d’Irakiens ont été tués.

Bien que Manning n’ait pas été accusée ou condamnée pour un nouveau crime, elle est traitée comme une condamnée et a été détenue en isolement lors de ses 28 premiers jours en prison. Le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Juan E. Méndez, a déclaré que tout isolement prolongé équivaut à de la torture lorsqu’utilisé comme punition, en détention provisoire, indéfiniment ou si une personne souffre déjà de troubles mentaux.

Comme l’ont fait remarquer ses avocats dans un précédent appel pour sa libération, Manning indique qu’elle a déjà dit au gouvernement tout ce qu’elle savait sur ses interactions avec WikiLeaks et Assange pendant son procès en 2013 et que tout témoignage devant le grand jury ne serait qu’une reprise de tout cela. L’objectif réel des efforts du gouvernement pour la forcer à témoigner devant le grand jury est de saper son témoignage en tant que témoin de la défense d’Assange.

La déclaration de Manning décrit l’impact terrible de l’isolement forcé sur sa santé mentale, aggravé par l’année d’isolement cellulaire dont elle a souffert lorsqu’elle a été emprisonnée par le gouvernement Obama.

«J’avais du mal à prêter attention à quoi que ce soit, un trouble parfois appelé “stupeur dissociative”. Penser et se concentrer devient alors très difficile. L’anxiété, la frustration à l’égard de choses mineures, l’irritation et l’incapacité croissante de tolérer chaque symptôme s’installent, a-t-elle expliqué. À un moment donné, j’ai commencé à me sentir mal pendant une courte visite dans une cabine de visite sans contact tout en luttant pour avoir une conversation normale. Après des semaines de sous-stimulation, j’ai eu des nausées, des vertiges et j’ai vomi par terre, ce qui a mis fin prématurément à ma visite.»

Pire encore, Manning a également fait remarquer qu’on lui a refusé l’accès aux soins médicaux nécessaires pour une opération récente de changement de sexe, ce qui l’expose à un risque de blessure permanente ou d’infection potentiellement mortelle. Elle s’est également vu refuser l’accès régulier à la lumière du jour, doit s’occuper l’esprit avec des puzzles, n’a aucun accès à de la littérature de qualité ou des amis, en plus d’avoir pris 20 livres depuis mars à cause d’une mauvaise alimentation.

Manning a courageusement pris pour position de défendre Assange, lui-même enlevé de l’ambassade de l’Équateur à Londres le 11 avril par la police britannique après l’annulation illégale de son asile par le gouvernement de Lenin Moreno.

Assange a été condamné à 50 semaines de prison pour violation de ses conditions de liberté provisoire reliées à de fausses allégations d’agression sexuelle et risque maintenant d’être extradé vers les États-Unis. Il fait face à une accusation préliminaire de tentative de piratage informatique pouvant mener à une condamnation d’une durée de cinq ans. Il est accusé d’avoir cherché à aider Manning à craquer un mot de passe afin qu’elle puisse cacher son identité tout en utilisant les réseaux informatiques militaires.

Une fois aux États-Unis, il est certain que le département de la Justice portera d’autres accusations contre Assange, notamment en vertu de la loi américaine sur l’espionnage, le Espionage Act, ce qui le rend passible de la peine de mort.

«Je crois que ce grand jury cherche à miner l’intégrité du discours public dans le but de punir quiconque dénoncerait tout abus de pouvoir grave, continu et systémique de la part de ce gouvernement, ainsi que du reste de la communauté internationale», explique Manning.

«Par conséquent, participer à cette recherche à l'aveuglette – ce qui exposerait potentiellement d’autres personnes innocentes au processus du grand jury – constituerait une action injustifiable et contraire à l’éthique. Maintenant, après les graves blessures psychologiques causées par mon incarcération actuelle, je ne veux pas exposer qui que ce soit au traumatisme et à l’épuisement que j’ai subis par le mépris civil, ou à toute autre forme d’emprisonnement ou de coercition.»

Manning manifeste son appréciation pour les dizaines, voire les centaines de lettres d’appui quotidiennes, qui lui apportent «chaleur et force» de la part de «collègues, éducateurs, avocats, diplomates, activistes, ouvriers d’usine, vétérans, journalistes, dirigeants syndicaux, employés de magasin, jardiniers, chefs, pilotes d’avion et politiciens...».

Manning et Assange sont cruellement poursuivis par le gouvernement américain pour leurs efforts en vue de révéler la vérité. Ils ont gagné le soutien et l’admiration de millions de travailleurs et autres dans le monde qui vont lutter pour leur libération.

(Article paru en anglais le 7 mai 2019)