Le «socialisme» nationaliste de Bernie Sanders

Par Patrick Martin
8 mai 2019

Dans les premières étapes de la campagne présidentielle 2020, le sénateur du Vermont Bernie Sanders a fait un virage important vers la droite. Il a adopté de manière démonstrative le nationalisme économique et cherche à en faire la clé de voûte de sa campagne pour l'investiture du Parti démocrate à la présidence. C'est profondément réactionnaire et démontre le fossé infranchissable entre Sanders, qui se dit «socialiste démocratique», et le véritable socialisme, qui est inébranlablement attaché à l'unité internationale de la classe ouvrière.

Karl Marx, le fondateur du socialisme scientifique, a proclamé il y a longtemps que le travailleur n'a pas de pays. Mais Bernie Sanders prend la position opposée. Il défend les intérêts nationaux de l'impérialisme américain. Son pays est celui de Wall Street, du Pentagone, de la CIA et des entreprises américaines.

La semaine dernière, Sanders a attaqué l'ancien vice-président Joe Biden, l'un de ses principaux opposants à l'investiture du Parti démocrate à la présidence, en dénonçant sa suggestion selon laquelle les États-Unis n'ont pas à s'inquiéter outre mesure de la perspective que des entreprises chinoises l’emportent sur les entreprises américaines sur le marché mondial. «Ce ne sont pas de mauvaises gens», a dit M. Biden. «Mais devinez quoi, ce n'est pas de la compétition pour nous.»

Biden épousait une version légèrement différente du chauvinisme réactionnaire qui est une caractéristique de la politique capitaliste américaine. «Ne vous inquiétez pas, nous pouvons les battre facilement», se vantait-il.

M. Sanders s'y est opposé en disant sur un tweet: «Depuis que j'ai voté contre l'accord commercial avec la Chine[en 2000], l'Amérique a perdu plus de 3 millions d'emplois manufacturiers. Il est faux de prétendre que la Chine n'est pas l'un de nos principaux concurrents économiques. Quand nous serons à la Maison-Blanche, nous gagnerons cette compétition en corrigeant nos politiques commerciales.»

Sanders se positionne ainsi comme le défenseur des travailleurs américains dans un conflit avec les travailleurs chinois pour des emplois manufacturiers. Le soi-disant «socialiste» est même allé jusqu'à critiquer le président Trump lors d'un rassemblement du 13 avril pour avoir supposément adopté une position trop souple à l'égard de la Chine dans les négociations commerciales actuelles. «Pour une fois dans ta vie,» dit Sanders, «tiens tes promesses de campagne… retourne à ta planche à dessin.»

Le 29 avril, Sanders a rendu publique sa plateforme commerciale, appelant à la renégociation de tous les accords commerciaux américains et exigeant que la Chine soit qualifiée de manipulateur de devises, ce que les administrations américaines successives ont menacé de faire, y compris celle de Trump, mais y ont toujours renoncé, en grande partie parce que la Chine est le principal détenteur des obligations gouvernementales américaines.

Après avoir publié son plan commercial, Sanders a dit: «Nous avons besoin d'un président qui se battra pour les travailleurs américains, qui tiendra ses promesses et qui tiendra tête aux grandes entreprises qui ferment des usines pour envoyer des emplois à l'étranger.» Ces mots auraient pu être prononcés par Trump lui-même.

Sanders a toujours été un nationaliste économique, s'opposant à l'ALENA et à d'autres accords commerciaux du point de vue de la bureaucratie syndicale, qui cherche à convaincre les travailleurs américains que les travailleurs mexicains sont leurs ennemis, parce qu’ils leur «volent» des emplois.

De cette façon, les politiciens capitalistes et les dirigeants syndicaux cherchent à diviser la classe ouvrière selon des lignes nationales, dressant les travailleurs des États-Unis contre ceux du Canada et du Mexique, ainsi que de la Chine, du Japon et de l'Europe, et incitant à une course sans fin vers le bas, car les travailleurs sont forcés d'accepter des réductions salariales et des conditions de travail toujours plus difficiles, pour garder les employeurs au pays.

La seule alternative est la lutte pour unir la classe ouvrière sur une base internationale, dans une lutte commune contre les multinationales, les différents États capitalistes et le capitalisme mondial dans son ensemble. Dans cette lutte, le prolétariat chinois, le plus grand du monde, est objectivement un grand allié de la classe ouvrière américaine, engagé dans d'âpres luttes contre certains des mêmes géants transnationaux qui exploitent les travailleurs américains.

Dans la campagne de 2020, l'adhésion de Sanders au nationalisme économique fait partie d'un effort systématique de sa part pour démontrer à la classe dirigeante qu'il est un instrument fiable pour sa politique étrangère impérialiste et néocolonialiste, contribuant à promouvoir une fièvre anti-Chine et se rangeant (avec quelques réserves) derrière l'opération Trump au Vénézuéla pour changer le régime.

Un article récent dans le New Yorker a documenté le recrutement par Sanders d'un groupe de conseillers en politique étrangère issus du monde des groupes de réflexion impérialistes, pour la plupart des individus châtiés par l'échec des guerres en Irak, en Afghanistan et en Syrie, et donc plus prudents quant au déploiement militaire outremer. Il s'agit notamment de Robert Malley, qui a coordonné la politique du Moyen-Orient pour le Conseil de sécurité nationale sous le gouvernement Obama, de Suzanne DiMaggio, du Carnegie Endowment for International Peace, et de Vali Nasr, doyen de la Paul H. Nitze School of Advanced Studies à Johns Hopkins (et parent d'une famille étroitement liée au Shah d'Iran).

Le texte du New Yorker observe avec perspicacité: «Peut-être qu'une demi-douzaine de personnes, peut-être moins, peuvent s'imaginer de façon réaliste devenir le prochain président des États-Unis, et la candidature de Sanders est aussi solide que n'importe qui, sauf le président sortant. Pour l'instant, les pressions du pouvoir semblent s'exercer sur lui; la figure du sermonneur fougueux est en retraite, et il fait montre d'une certaine prudence.»

Au cours des neuf derniers mois seulement, le World Socialist Web Site a noté les louanges de Sanders à l'égard du faucon de guerre John McCain; sa célébration de la décision de Jeff Bezos, l'homme le plus riche du monde, de payer un misérable 15 dollars l'heure (dans bien des cas, un salaire réduit en raison de perte d'autres compensations), son soutien aux provocations américaines contre le Vénézuéla; sa fierté d'être le plus brillant constructeur du Parti démocrate; sa reprise des positions de Trump en déclarant son opposition à «l'ouverture des frontières» et en lançant l’avertissement qu'un afflux de réfugiés appauvris menacerait le niveau de vie des travailleurs américains; et son silence public criminel sur l'arrestation par la police britannique du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange, soumit à une procédure d'extradition vers les États-Unis où il risque la peine capitale pour de possibles accusations d'espionnage et de complot.

Le nationalisme de Sanders et son soutien à la politique étrangère de la classe dirigeante américaine exposent le caractère frauduleux de son prétendu «socialisme». Il est impossible de s'opposer à la «classe des milliardaires» au pays tout en soutenant sa politique étrangère. La guerre – et c'est le prolongement logique des demandes de Sanders pour une politique économique agressive contre la Chine – s'accompagne inévitablement d'une répression intérieure et d'une réaction sociale.

Les Socialistes démocrates d'Amérique, la revue Jacobin, l'Alternative socialiste et le reste des acolytes de pseudo-gauche de Sanders saluent sa candidature comme la base de la relance de la «gauche» en Amérique, c'est-à-dire de la relance du Parti démocrate en lui donnant un verni de «gauche». Le Parti de l'égalité socialiste avertit les travailleurs et les jeunes que la campagne Sanders de 2020, comme son précurseur il y a quatre ans, vise à piéger le mouvement de la classe ouvrière au sein de ce parti capitaliste de droite et à bloquer l'émergence d'un véritable mouvement politique indépendant de masse des travailleurs, luttant pour un programme socialiste et antiguerre.

(Article paru en anglais le 6 mai 2019)