Libérez les Treize de Maruti Suzuki!

Il y a deux ans, un tribunal indien condamna ces travailleurs de l’automobile à la prison à vie dans une monstrueuse machination judiciaire

Par Keith Jones
19 mars 2019

Il y a exactement deux ans aujourd’hui, un tribunal indien a condamné treize ouvriers militants de l’usine d’assemblage de voitures de Maruti Suzuki dans l’État du Haryana, dans le nord de l’Inde, à la réclusion perpétuelle. Ils furent accusés de meurtre au cours d’une machination judicaire.

Douze des treize ouvriers étaient des membres de l'exécutif ou, en langage indien, du comité de travail du syndicat des travailleurs de Maruti Suzuki (MSWU — Maruti Suzuki Workers Union). L’usine se trouve dans la ceinture industrielle de Gurgaon-Manesar, un immense centre de fabrication à la périphérie de La Nouvelle-Delhi, la capitale et plus grande ville de l’Inde.

Les travailleurs du Manesar avaient fondé le MSWU en 2011-2012 et l’ont construit dans une lutte acharnée contre un syndicat pro-entreprise, reconnu par l’État, à la suite d’une série de débrayages et de grèves sur le tas qui ont transformé l’usine d’assemblage du Manesar en un centre de résistance ouvrière.

Le seul «crime» des treize travailleurs — Ram Meher, Sandeep Dhillon, Ram Bilas, Sarabjeet Singh, Pawan Kumar, Sohan Kumar, Ajmer Singh, Suresh Kumar, Amarjeet, Dhanraj Bambi, Pradeep Gujjar, Yogesh et Jiyalalal — fut d’avoir été les premiers à s’opposer aux conditions de travail brutales imposées à ses travailleurs par l’entreprise japonaise transnationale Suzuki ; notamment aux salaires de misère, aux accélérations de cadences et aux emplois contractuels précaires.

Striking Maruti Suzuki workers in 2011

Les treize ouvriers de Maruti Suzuki sont les victimes d’un coup monté monstrueux. Dans cette machination on trouve le plus grand constructeur automobile en Inde, la police et le pouvoir judiciaire, le gouvernement de l’État du Haryana. Les principaux partis bourgeois y ont participé: le Bharatiya Janata Party (BJP) de Narendra Modi comme le Parti du Congrès de Sonia et Rahul Gandhi.

On les a emprisonnés à vie pour le meurtre d’Awanish Kumar Dev, directeur des ressources humaines de l’entreprise. Ce dernier est mort par inhalation de fumée lors d’un incendie qui s’est déclaré mystérieusement lors d’une altercation provoquée par la direction dans les ateliers le 18 juillet 2012. Pourtant, aucun des treize travailleurs de Maruki Suzuki ni aucun autre travailleur n’est lié à cet incendie.

Tout aussi accablant fut que l’avocat de la défense a démontré au procès que la police avait fabriqué des preuves, fait de fausses déclarations et qu’il y avait eu collusion illégale de sa part avec la direction de l’usine. Ces preuves étaient si convaincantes et irréfutables que le juge qui présidait l’audience a dû disculper complètement 118 autres travailleurs qui étaient également accusés de meurtre et d’autres crimes graves.

Mais le juge, Rajinder Pal Goyal, ne l’a fait que pour maintenir les charges montées de toute pièce et retenues contre les principales cibles de la vendetta de l’entreprise et de l’État: les dirigeants du MSWU.

Durant les presque cinq ans séparant leur arrestation et détention de leur jugement et de leur condamnation en mars 2017, les autorités gouvernementales et judiciaires indiennes, dont le ministre principal du Haryana, ont demandé à maintes reprises des sanctions exemplaires pour les travailleurs de Maruti Suzuki, afin de rassurer les investisseurs.

Le procureur spécial Anurag Hooda a déclaré: «Notre croissance industrielle s’est ralentie, les IDE [investissements directs de l’étranger] se sont taris. Le Premier ministre Narendra Modi fait appel au ‘Fabriqué en Inde’, mais de tels incidents entachent notre image».

Dans une déclaration publiée le 20 mars 2017, le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) et le «World Socialist Web Site» ont exhorté les travailleurs du monde entier à venir à la défense des travailleurs de Maruti Suzuki. « Le CIQI», expliquait le communiqué, «lance une campagne de défense internationale qui vise à mobiliser la force industrielle et politique indépendante de la classe ouvrière en Inde, en Asie du Sud et dans le monde entier pour vaincre la vendetta conjointe de l’État et de l’entreprise contre les travailleurs de Maruti Suzuki».

Deux ans plus tard, nous renouvelons cet appel. Les Treize de Maruti Suzuki sont des prisonniers de la guerre des classes, qui ont déjà dû endurer six ans et demi de cauchemar dans le système pénal indien. Ils ont entre autre subi, après leur arrestation en 2012, des sévices physiques assimilables à la torture.

Comme le CIQI l'a expliqué dans sa déclaration de 2017, la machination et l'emprisonnement des travailleurs de Maruti Suzuki «est l’exemple le plus extrême d’un processus universel. Dans chaque pays, les sociétés géantes et leurs mercenaires politiques mènent une guerre contre la classe ouvrière... Il n’est pas possible pour les travailleurs de quelque pays que ce soit de se défendre en dehors d’une unité avec leurs frères et sœurs de classe dans le monde, dans une lutte commune pour défendre les droits sociaux et démocratiques de tous les travailleurs».

En défiant l’exploitation extrême, les travailleurs de Maruti Suzuki étaient en train de porter un coup non seulement pour les travailleurs de l’Inde mais pour ceux du monde entier. Leur défense doit être de même un premier pas essentiel pour forger l’unité internationale des travailleurs de l’automobile et de tous les travailleurs, nécessaire pour combattre le capital mondial.

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Légende: Un piquet de grève organisé par le Parti de l’égalité socialiste (Sri Lanka) réclamant la liberté pour les travailleurs de Maruti Suzuki

L’appel du CIQI en faveur d’une intensification de la campagne pour gagner la liberté immédiate des Treize de Maruti Suzuki a été rejoint par un dirigeant du Comité provisoire du MSWU. Les travailleurs de Maruti Suzuki avaient mis sur pied ce Comité provisoire à la suite de l’emprisonnement des dirigeants élus du MSWU et d’une purge par Maruti Suzuki, soutenue par le gouvernement, de son personnel de Manesar en août 2012, licenciant et remplaçant 2.400 travailleurs permanents et contractuels.

«J’aimerais profiter de cette occasion», a déclaré Jitender, président du Comité provisoire du MSWU, au WSWS le week-end dernier, «pour appeler les travailleurs au plan international à venir en aide et à défendre les travailleurs de Maruti Suzuki et les autres travailleurs indiens qui sont en train de se défendre contre la répression sauvage exercée par la classe politique indienne à la demande des multinationales et des investisseurs».

Jitender a souligné que les travailleurs ne peuvent pas vaincre les sociétés transnationales organisées sur le plan mondial sans unir leurs luttes au-delà des frontières nationales. «Tout comme les capitalistes sont unis à travers le monde, nous devons nous aussi former une organisation de tous les travailleurs du monde. Cette appel doit être entendu maintenant».

Une composante vitale de la défense de la classe ouvrière internationale est de montrer que l'appareil d’État capitaliste est une arme pour imposer l'exploitation de la classe ouvrière. Dans le cadre de la lutte pour mobiliser les travailleurs en Inde et dans le monde entier pour la défense des travailleurs de Maruti Suzuki, le site web du World Socialist a fait une analyse détaillée de la machination basée sur la documentation judiciaire.

Parmi les principales conclusions on trouve que:

Le juge a confirmé l’exclusion arbitraire en tant que témoins de tous les travailleurs présents à l’usine le 18 juillet 2012. Le juge a estimé que soit les ouvriers étaient partisans en faveur du syndicat, soit ils étaient trop intimidés pour témoigner contre lui;

La police a systématiquement omis d’effectuer des tests médico-légaux rudimentaires sur ce qu’elle prétendait être des éléments de preuve essentiels;

La police et l’accusation ont changé à plusieurs reprises des éléments clés de leur récit de l’affaire, notamment sur la nature des pièces automobiles que les ouvriers auraient utilisées comme armes pendant l’altercation dans les ateliers;

Le juge Goyal a transféré à plusieurs reprises le fardeau de la preuve de l’État aux travailleurs. Et il a lui-même fourni des arguments et des scénarios pour tenter de cacher les trous et les incohérences dans le dossier d'instruction du parquet.

Dans la ceinture industrielle du Gurgaon-Manesar et partout où les travailleurs en Inde et ailleurs apprennent leur persécution il y a une grande sympathie pour les travailleurs de Maruti Suzuki pris dans un traquenard et victimisés.

Mais les syndicats et les partis politiques indiens qui prennent des poses de gauche les ont abandonnés impitoyablement. Parmi eux on trouve les partis parlementaires staliniens jumeaux, Parti communiste indien (CPI) et Parti communiste indien (marxiste) ou CPM, et leurs fédérations syndicales respectives, la Confédération indienne des syndicats (AITUC — All India Trades Union Congress) et le Centre des syndicats indiens (CITU — Centre of Indian Trade Unions).

Les partis et syndicats staliniens ont à peine fait état de l’inculpation et de la condamnation des travailleurs de Maruti Suzuki et depuis début avril 2017, ils cherchent à les enterrer sous un mur de silence. La raison en est qu’ils craignent leur exemple militant et que toute campagne sérieuse de leur part pour rallier la classe ouvrière à leur cause perturberait leurs propres relations confortables avec les employeurs et leurs manœuvres dans l’establishment politique. Cela inclut leur objectif publiquement déclaré de s’allier, comme ils l’ont fait à plusieurs reprises au cours des trois dernières décennies, avec le Congrès et divers partis régionaux et de caste. Ils envisagent de former un gouvernement «laïc alternatif» de droite face au BJP, à la suite des élections en plusieurs étapes d’avril à mai en Inde.

Cependant, les deux dernières années n’ont pas seulement fourni une preuve supplémentaire de la perfidie des partis et syndicats staliniens. En Inde et dans le monde entier, on assiste à une résurgence dramatique de la lutte des classes, alors que les travailleurs contestent les destructions d’acquis et l’austérité sans fin. Des travailleurs de l’automobile de Matamoras au Mexique aux manifestations des Gilets jaunes en France, en passant par les grèves des enseignants aux États-Unis et le soulèvement de masse en Algérie, ces luttes se développent comme une rébellion contre les syndicats pro-capitalistes et les partis de gauche en place.

Cette recrudescence de la classe ouvrière mondiale constitue la base d'une campagne renouvelée pour gagner la liberté des Treize de Maruti Suzuki. Nous exhortons tous les lecteurs du WSWS à faire connaître les faits de la machination contre ces ouvriers aux travailleurs et aux jeunes du monde entier.

Il faut expliquer comment cette machination incarne les relations de classes mondiales contemporaines, et comment la défense de ces travailleurs peut et doit devenir un moyen important pour faire avancer le combat pour une unité de lutte de la classe ouvrière contre l'exploitation capitaliste et contre la guerre.

(Article paru d’abord en anglais le 18 mars 2019)