Le gouvernement allemand veut son propre porte-avions

Par Johannes Stern
19 mars 2019

La classe dirigeante allemande rêve de construire son propre porte-avions. C'est ce qui ressort clairement des déclarations la semaine dernière de politiciens de premier plan, du gouvernement comme de l'opposition.

Lors d'une conférence de presse avec le Premier ministre letton Krisjanis Karins à Berlin lundi dernier, la chancelière allemande Angela Merkel (CDU) a été invitée à donner son avis sur la « proposition intéressante d’un porte-avions européen faite par la dirigeante de l'Union démocratique chrétienne ». Merkel a répondu: « Je pense que les porte-avions sont bons... Il n'est que juste et approprié que l'Europe dispose de tels équipements. Je suis tout à fait prête à coopérer. »

La veille, la cheffe de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, avait répondu au manifeste européen du président français Emmanuel Macron en évoquant la perspective d'un porte-avions franco-allemand commun. Dans un commentaire pour le Welt am Sonntag, elle écrit: « L'Allemagne et la France coopèrent déjà sur le projet d'un futur chasseur européen, d'autres nations sont invitées à participer. Comme prochaine étape, nous pourrions commencer le projet symbolique de construire un porte-avions européen commun pour exprimer le rôle mondial de l'Union européenne en tant que force de sécurité et de paix. »

Les travailleurs et les jeunes en Allemagne et dans toute l'Europe doivent prendre cette annonce comme un avertissement sérieux. La construction d'un porte-avions germano-européen n’est de toute évidence pas envisagée pour la paix mais pour la guerre. Le seul porte-avions allemand, le Graf Zeppelin, a été lancé le 8 décembre 1938. C'était un projet de grande importance symbolique pour Adolf Hitler pendant le processus de réarmement de l'armée allemande (Wehrmacht) avant la Seconde Guerre mondiale.

Les plans militaires et de réarmement actuels de la grande coalition allemande ne laissent aucun doute sur le fait que la classe dirigeante se prépare une fois de plus à une guerre à grande échelle. La construction d'une marine puissante joue un rôle central dans les plans de l'impérialisme allemand pour faire valoir ses intérêts prédateurs dans le monde entier – comme ce fut le cas avant les Première et Seconde Guerres mondiales.

Selon la nouvelle doctrine politique de l'armée allemande présentée en juillet dernier par la ministre de la Défense Ursula von der Leyen (CDU), l'Allemagne « en tant que nation tributaire du commerce extérieur et des matières premières, est particulièrement dépendante d'une utilisation sans restriction de la mer ». En raison de la « dépendance maritime de l'Allemagne », « la Bundeswehr a une responsabilité particulière pour la protection de ses propres eaux côtières, des zones maritimes adjacentes telles que la mer Baltique, la mer du Nord, les eaux du flanc nord de l'OTAN et les routes maritimes internationales ».

La doctrine explique ensuite ce que cela implique. Entre autres choses, les forces navales allemandes devraient être capables de « parvenir à être efficace dans les trois dimensions de la guerre navale et à tous les divers paliers d’intensité», de « planifier et diriger des opérations multinationales à un niveau tactique supérieur et participer à la guerre navale », et « via leurs propres compétences et capacités A2/AD [Anti-Access Area-Denial] de mener des opérations contre des agents dotés de capacités A2/AD », de « maintenir une guerre maritime tactico-offensive et de refuser à l'ennemi la capacité à mener une guerre maritime offensive ».

Autrement dit, l'appel à la construction d’un porte-avions n'est pas juste une idée de Merkel, mais bien plutôt la mise en œuvre de plans de guerre élaborés dans le dos de la population. Selon l’actuel « profil capacitaire de la Bundeswehr » – un document de planification interne pour la modernisation complète de la Bundeswehr jusqu'en 2031 – la marine doit recevoir dans les prochaines années toutes les « capacités » nécessaires pour mener une guerre navale complète. Selon les médias, la question centrale est « le rétablissement de la capacité de mener une guerre navale à partir de l'air ».

Le coût de ces plans déments doit être supporté de deux manières par les travailleurs et les jeunes: sous forme de chair à canon sur de nouveaux champs de bataille et sous forme de coupes sociales massives pour libérer les milliards nécessaires au réarmement militaire. Dans leur pacte fondateur de gouvernement, la coalition des partis conservateurs (CDU/CSU, Union chrétienne-démocrate et Union chrétienne-sociale) et du Parti social-démocrate se sont engagés à porter d'ici 2024 les dépenses de défense à 2 % du produit intérieur brut, soit à plus de 75 milliards d'euros par an.

L'achat d'un porte-avions dépasserait de loin tous les plans de réarmement précédents. Pour ne citer qu'un exemple, les coûts de construction de l'USS Gerald Ford, commandité par le président américain Donald Trump en juillet 2017, se montent à 13 milliards de dollars. Le prix total du navire et de son escadron d'avions de chasse F-35c s’élève à environ 30 milliards de dollars. Les coûts supplémentaires comprennent des frais d'exploitation d'environ 13 millions d'euros par mois en « temps de paix ». Ces chiffres n'incluent même pas les coûts pour l'équipage, plusieurs milliers d'hommes.

Malgré la nature monstrueuse d'un tel projet, il n'y a pas eu un seul mot d'opposition de la part de tout l'establishment politique et médiatique. Au contraire, cinq ans après que le président Joachim Gauck et le gouvernement allemand ont annoncé, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en 2014, que l'Allemagne devait assumer « plus de responsabilités » dans le monde, la classe dirigeante dit de plus en plus clairement ce que cela signifie.

Selon un article récent du groupe de réflexion pro-gouvernemental DGAP (Conseil allemand des relations étrangères), il est temps de dire adieu au « terme adoucissant de responsabilité » , qui « propage un sentiment diffus de confort au milieu des turbulences politiques mondiales ». En réalité, il s'agit bien « d'intérêts conflictuels et des moyens de les imposer».

Le SPD, qui joue depuis longtemps un rôle de premier plan dans la nouvelle politique étrangère agressive de l'Allemagne, attaque maintenant l'impérialisme américain depuis la droite. Lors de sa brève visite en Afghanistan la semaine dernière, le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas (SPD) a attaqué l'annonce faite par Trump de retirer les troupes américaines. Il ne faut pas quitter l'Afghanistan « trop tôt », a prévenu Maas.

Selon les médias, le gouvernement allemand s'apprête à augmenter ses propres effectifs militaires dans ce pays riche en ressources et d'importance géostratégique. Il s’agit, selon un document cité dans le quotidien allemand Tagesspiegel, de remplacer « les capacités critiques pour la mission et fournies par les partenaires multinationaux ». A cette fin, « des forces seront tenues prêtes en Allemagne » et « une augmentation de la durée du mandat sera examinée au cas par cas ».

Les partis d'opposition dits de gauche en Allemagne sont également d'accord en principe avec les plans de guerre et de réarmement de la grande coalition. Selon le porte-parole des Verts pour la sécurité, Tobias Lindner, le gouvernement devrait « enfin veiller à ce que la Bundeswehr soit à nouveau opérationnelle ». Sa critique à l'égard du porte-avions envisagé se limite au fait que ce projet n'a pas été précédé d’ « un débat sérieux sur la politique de défense allemande ou sur le profil des capacités de la Bundeswehr ». Un projet « qui serait beaucoup plus réaliste et ne devrait pas être sous-estimé pour l'intégration des forces armées européennes » est, selon lui, « un voilier-école commun » !

Quant au Parti de gauche, il n'a fait aucun commentaire sur les plans du gouvernement, ce qui n'est pas surprenant. Fin février, un congrès du Parti de gauche à Bonn a adopté à une large majorité un programme électoral européen. Ce programme s'inscrit dans le droit fil de la politique germano-européenne en matière d'armement. A la veille de la conférence, l'exécutif du parti avait rejeté toute critique à l'égard de l'Union européenne et un passage décrivant l'UE comme « militariste, antidémocratique et néolibérale » a été supprimé du projet de programme. Depuis, la direction du Parti de gauche a même abandonné toute critique verbale du militarisme.

Le Sozialistiche Gleichheitspartei (SGP, Parti de l'égalité socialiste) est le seul parti qui a placé le retour du militarisme allemand et européen au cœur de sa campagne électorale européenne pour armer d’un programme socialiste l'opposition généralisée des travailleurs et des jeunes.

Sa déclaration électorale dit: « En mai 2019, le SGP (Sozialistische GleichheitsparteiParti de l’égalité socialiste) se présentera aux élections européennes avec une liste électorale nationale pour s’opposer à la montée de l’extrême droite, au militarisme croissant, à la construction d’un État policier et aux inégalités sociales croissantes. Avec les autres sections du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), nous luttons pour un programme socialiste visant à unifier la classe ouvrière européenne dans la lutte contre le capitalisme. C’est le seul moyen d’empêcher le continent de retomber dans la barbarie fasciste et la guerre. »

(Article paru en anglais le 18 mars 2019)