Une grève nationale secoue le régime algérien

Par Will Morrow
12 mars 2019

Des dizaines de milliers de travailleurs ont paralysé une grande partie de l’Algérie dimanche lors qu’ils ont participé dans le début d’une grève générale de cinq jours. La grève a pour but d’exiger la fin du régime du président Abdelaziz Bouteflika.

Le mouvement contre le gouvernement Bouteflika se développe depuis le 22 février. Des manifestations d’étudiants ont attiré des groupes de plus en plus larges de la population. Maintenant, ce mouvement entre dans une nouvelle phase – la classe ouvrière est en train de devenir sa force révolutionnaire fondamentale.

Les travailleurs, qui agissaient indépendamment des syndicats, ont diffusé l’appel à la grève sur l’Internet par les médias sociaux. La grève a touché l’ensemble des systèmes éducatifs et de transport, les centres commerciaux étaient fermés ainsi que les ports et les centres industriels privés.

Les grèves ont paralysé le réseau ferroviaire national. Dans la capitale, Alger, les métros, les bus et les tramways ne fonctionnaient pas. La Dépêche de Kabylie a signalé que les chauffeurs de bus qui vont de Bouira à Alger ont informé leurs passagers samedi matin qu’on n’assurerait pas de service le dimanche.

Striking workers and students protest at Audin Place, Algiers

Les enseignants se sont joints à la grève partout au pays. Le site web «Tout sur l’Algérie» (TSA) rapporte que les enseignants ont fermé la plupart des collèges et lycées, et que «les étudiants libérés par la grève des enseignants ont manifesté depuis ce matin». Des lycéens ont organisé des manifestations sur Facebook et ont défilé à Alger, Draria, El Achour, Dely Brahim, Rouiba et Bananiers.

Les enseignants ont défié les syndicats nationaux de l’éducation qui, la semaine dernière, ont lancé un appel à une grève d’un jour dans deux jours, le 13 mars. Les syndicats ont appelé à cette grève pour garder le contrôle et empêcher une longue grève, après que les enseignants de nombreuses écoles eurent déjà organisé des réunions et voté pour manifester.

La Dépêche de Kabylie l’a noté hier: «Depuis la semaine dernière, de nombreux établissements d’enseignement avertissent les étudiants de la possibilité d’une grève dans les écoles primaires, secondaires et intermédiaires, sans qu’aucun syndicat de l’éducation fasse de déclaration sur la grève.»

Toutes les universités se trouvent fermées. Le gouvernement du Front de libération nationale (FLN) a brusquement annoncé samedi que la pause des fêtes serait avancée de 10 jours, pour commencer avant-hier. En réalité, il s’agissait une tentative de dernière minute de prévenir une grève universitaire à l’échelle nationale. Des étudiants et des conférenciers ont publié des vidéos et des déclarations sur Facebook qui dénoncent la prolongation de la fête et ont continué à organiser des manifestations.

Les travailleurs ont fermé le port de Bejaïa, une ville du nord-est au bord de la Méditerranée, ainsi que l’usine de Bejaïa de Cevital, qui produit du sucre, du pétrole et d’autres produits agroalimentaires. C’est la plus grande société privée du pays, détenue par le milliardaire Issad Rebrab. Des milliers de travailleurs ont organisé une marche à travers la ville pendant la journée. Les travailleurs portuaires se sont mis en grève à Djendjen (Jijel) et à Skidda. Al Jazeera a rapporté hier que la grève n’a pas touché les exportations cependant.

Sonelgaz employees strike outside offices in Gue de Constantine, Algiers

Les travailleurs ont fait grève au champ pétrolier de Hassi Messaoud, dans l’est de l’Algérie, propriété de la compagnie minière publique Sonatrach, ainsi que les champs pétroliers de Hassi R’mel, Hassi Berkine et In inenas. Une vidéo sur Facebook montre de centaines de travailleurs des mines qui quittent leur emploi. Cela a été visionné plus de 100.000 fois. La TSA a rapporté que les employés des bureaux de recherche de Sonatrach situés à Boumerdes ont refusé d’entrer dans leurs bureaux hier matin et ont organisé une occupation des locaux. Les travailleurs du distributeur public d’électricité et de gaz Sonelgaz ont également fait grève.

Des ouvriers ont fait grève dans la zone industrielle de Rouiba, située à 30 kilomètres à l’est d’Alger, dont des centaines de travailleurs du SNVI, qui assemble des bus et des voitures. La zone industrielle de Bordj Bou Arreridj a également été touchée.

Des petits commerçants ont fermé leurs portes dans tout le pays pour soutenir la grève, notamment dans le centre d’Alger, Ouargla, Constantine, Setif, Bouira, Bejaia, Tizi-Ouzou et Bordj Bou Arréridj.

Le puissant mouvement de la classe ouvrière algérienne s’inscrit dans une vague de grèves et de manifestations ouvrières qui croît au Maghreb et dans le monde, en opposition aux appareils syndicaux pro-entreprises.

Cette année a vu:

• Une grève générale d’une journée de 700.000 travailleurs dans la Tunisie voisine

• Des grèves massives d’enseignants sur cinq continents

• Une opposition croissante des travailleurs de l’automobile aux fermetures d’usines et aux salaires de misère, dont la rébellion de 70.000 travailleurs des maquiladora mexicaines – la plus importante grève en Amérique du Nord depuis vingt ans

Hier, des milliers de travailleurs d’origine algérienne ont manifesté en France, déjà secouée depuis novembre dernier par des manifestations massives des Gilets jaunes.

La grève algérienne fait suite aux manifestations organisées vendredi dernier par des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes à travers le pays pour exiger le renvoi de Bouteflika. Un avion a transporté le président en Algérie hier depuis un hôpital de Genève, en Suisse, où ses assistants ont affirmé qu’il avait subi une opération de routine au cours des deux dernières semaines. Cet homme de 82 ans n’est pas physiquement capable de parler en public après avoir été victime d’un accident vasculaire cérébral en 2013. Il est la figure de proue des cercles internes de son régime et de l’armée, qui exerce effectivement le pouvoir.

Sonatrech oil refinery workers marching off the job

La classe ouvrière algérienne engage la lutte non seulement à cause de leur opposition contre le régime corrompu et sclérosé de Bouteflika, mais aussi à cause de la pauvreté, le chômage et les inégalités sociales croissantes sous ce régime.

Les partis officiels de l’«opposition» qui prétendent soutenir le mouvement contre Bouteflika ne sont pas moins hostiles que le régime envers les aspirations des travailleurs. Leur objectif est de faire en sorte que, s’il est démis de ses fonctions, il n’en résulte rien de plus qu’un remaniement du personnel, avec un meilleur accès à des postes de richesse et de pouvoir pour eux-mêmes.

Vendredi, Al Jazeera a rapporté que plus de 30 partis d’opposition se sont réunis dans la capitale, au siège du parti Talaie El Hourriyet, fondé par l’ancien premier ministre de Bouteflika, Ali Benflis. Parmi eux il. y. avait le Parti des travailleurs (PT) de Louisa Hanoune, prétendument «socialiste», mais faisant partie de l’opposition loyale au FLN. Tous ces partis sont en pourparlers avec les militaires et le gouvernement pour élaborer une transition politique qui vise à supprimer le mouvement croissant de la classe ouvrière. Hier après-midi, le FLN a publié une déclaration dans laquelle il déclarait qu’il était «en train de travailler avec tous les acteurs politiques pour trouver une issue à cette crise au moindre coût pour l’intérêt national».

Hier, Hanoune du PT a publié dans le quotidien El Watan une déclaration selon laquelle le gouvernement devait «répondre favorablement au peuple et arrêter ce processus porteur de tous les dangers», ou autrement d’«assumer la responsabilité d’engager le pays vers le chaos». Elle dénonce les individus anonymes qui appellent «au refus des partis politiques» comme préparant la «transformation du sursaut révolutionnaire en un printemps arabe. C’est-à-dire au chaos sanglant», menant à un État «qui ne peut être que fasciste».

Workers on strike at the SNVI car and bus assembly plant in Rouiba

En fait, le PT a été discrédité en raison du soutien qu’il apporte depuis des décennies au régime de Bouteflika. Ce que Hanoune exprime, par l’avertissement du «chaos», c’est la peur de la révolution au sein du régime.

En se référant au printemps arabe, elle affirme que les tentatives des travailleurs de s’engager dans la lutte révolutionnaire aboutiront soit à un nouveau régime autoritaire, comme en Tunisie, soit à une dictature militaire, comme en Égypte.

Cela est d’une tentative de désarmer politiquement les travailleurs. La défaite des luttes révolutionnaires de la classe ouvrière en Égypte et en Tunisie était due à l’absence d’une direction révolutionnaire qui se basait sur la perspective de la révolution socialiste mondiale. La responsabilité pour cela ne réside pas avec la classe ouvrière, mais avec les partis de la pseudo-gauche tels que les Socialistes révolutionnaires d’Égypte. Ils se sont opposé une lutte révolutionnaire et l’ont empêchée qu’elle soit menée jusqu’au bout: le renversement du capitalisme et la création d’un État ouvrier. 

Ceci souligne la nécessité pour la classe ouvrière de tirer les leçons politiques essentielles des luttes révolutionnaires de masse de 2011. En Égypte, l’armée a mené un coup d’État pour écraser les luttes de la classe ouvrière. Si elle a pu le faire ce n’est pas parce que les ouvriers se sont engagés dans la lutte révolutionnaire, mais parce qu’ils n’avaient pas la direction révolutionnaire requise, une direction qui se serait appuyée sur la perspective de la révolution socialiste mondiale. Cela a permis à la classe dirigeante de désorienter la classe ouvrière et de canaliser ses luttes derrière les partis capitalistes.

La construction d’une direction révolutionnaire dans la classe ouvrière, fondée sur la théorie de la révolution permanente, élaborée par Léon Trotsky, co-leader de la Révolution russe et fondateur de la Quatrième Internationale, reste la tâche critique. Une telle direction doit assurer: l’égalité sociale, les droits démocratiques et la fin de la domination impérialiste. Ces intérêts sociaux fondamentaux des travailleurs algériens et des masses opprimées ne peuvent être assurés que dans la lutte pour les gouvernements ouvriers au Maghreb. Mais aussi et surtout: une telle lutte doit se faire sur le plan international. Le renversement du capitalisme et son remplacement par le socialisme doivent se faire sur le plan mondial. C’est pour cette perspective-là que se battent le World Socialist Web Site et le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru d’abord en anglais le 11 mars 2019)