Un tribunal américain confirme la citation à comparaître de la lanceuse d’alerte Chelsea Manning

Par James Cogan
9 mars 2019

Chelsea Manning a perdu hier la contestation qu’elle avait lancée contre une assignation à comparaître qui l’oblige à subir un contre-interrogatoire par le Grand Jury du District de l’Est de la Virginie qui était créé en 2010 pour décider si l’État devrait porter plainte contre Julian Assange, l’éditeur de WikiLeaks.

Diverses sources ont indiqué que le Grand Jury a inculpé Assange en vertu de la loi de 1917 sur l’espionnage. L’inculpation a eu lieu à la fin de 2010 ou au cours du premier semestre de 2011, et a scellé l’acte d’accusation. Un document du tribunal daté du 22 août 2018, dans une affaire non liée, a effectivement confirmé l’existence des accusations. Le document contenait deux paragraphes, prétendument insérés par erreur, qui indiquaient expressément que l’affaire devait être scellée afin de «garder confidentiel que le Grand Jury a mis en accusation Assange».

Le juge Claude Hilton a rejeté la requête de Manning pour des motifs non divulgués et a également scellé les procédures, lui interdisant légalement de parler des motifs. Manning, restreinte dans ce qu’elle pouvait ou ne pouvait pas dire, n’a dit aux journalistes qu’elle s’attendait maintenant à devoir répondre aux questions du Grand Jury à plusieurs reprises au cours des prochains jours.

Elle a condamné les grands jurys comme étant des «outils terribles», notant qu’ils sont effectivement dirigés par les procureurs et qu’«il n’y a pas de processus contradictoire».

L’Administration de Trump et le ministère américain de la Justice étaient représentés à l’audience par G. Zachary Terwilliger, avocat américain nommé par Trump. Il est épaulé par l’équipe de juristes de haut niveau – Gordon Kromberg, Tracy McCormick, Evan Turgeon et Kellen Dwyer – qui poursuivront Assange s’il est extradé aux États-Unis.

L’assignation à comparaître est une escalade des efforts du gouvernement américain pour extrader Julian Assange, et une nouvelle persécution vindicative de Manning – une lanceuse d’alerte courageuse qui a subi des années en cellule d’isolement. Elle s’inscrit dans le cadre d’une offensive bipartite contre la liberté d’expression, qui vise à réprimer le journalisme critique et indépendant par la menace d’emprisonnement et de poursuites.

La semaine dernière, le New York Times, entre autres publications, a noté que le motif évident derrière le fait d’obliger Manning à répondre à nouveau à des questions devant un tribunal est de revoir son témoignage selon lequel WikiLeaks et Assange n’ont joué aucun rôle dans sa décision de divulguer des centaines de milliers de documents gouvernementaux américains.

Entre la fin 2009 et le début 2010, alors qu’elle était analyste pour les services de renseignement en Irak, Manning a copié de vastes quantités de données qui contenaient des expositions accablantes de crimes de guerre et d’abus américains en Afghanistan et en Irak, ainsi que des câbles diplomatiques secrets des ambassades et missions américaines dans le monde. Elle a courageusement cherché à ce que l’information soit présentée à la lumière du jour.

Manning a qualifié les journaux de bord de l’Afghanistan et de l’Irak, dans un fichier texte joint en annexe, de «l’un des documents les plus importants de notre époque». Elle a expliqué qu’ils: «éliminent le brouillard de la guerre et révèlent la véritable nature de la guerre asymétrique du XXIᵉ siècle.»

Le 3 avril 2010, WikiLeaks a publié la vidéo «Collateral Murder», qui montrait graphiquement un hélicoptère de combat américain massacrant des civils en Irak, dont deux journalistes de Reuters. Au cours des mois qui ont suivi, elle a publié les journaux de bord afghan et irakien et les câbles diplomatiques, en partenariat avec plusieurs grands journaux, dont le New York Times, The Guardian, Der Speigel, Le Monde, El Pais et le Sydney Morning Herald.

Manning a été arrêté le 29 mai 2010. Un tribunal militaire l’a inculpé le 5 juin 2010 pour plusieurs infractions. Au cours des trois années qui ont suivi, elle a vécu en détention à sécurité maximale et a subi des abus systématiques. Elle a plaidé coupable en février 2013 à certaines des accusations, admettant qu’elle avait anonymement transféré les données à WikiLeaks, après que d’autres organisations médiatiques n’aient montré aucun engagement à publier les fuites.

Elle a finalement été condamnée par un tribunal militaire le 30 juillet 2013 pour cinq chefs d’espionnage et autres infractions et, le mois suivant, condamnée à une peine draconienne de 35 ans d’emprisonnement.

Au cours de son procès, Manning a rejeté les tentatives du procureur de lui faire admettre dans son témoignage que WikiLeaks et son éditeur Julian Assange avaient activement conspiré avec elle pour obtenir les fuites. Elle était interrogée sur ce qui s’était passé après qu’elle ait envoyé anonymement des données à WikiLeaks pour la première fois. Elle a répondu: «Aucune personne associée à W.L.O (WikiLeaks) ne m’a poussé à envoyer d’autres informations. J’en prends l’entière responsabilité.»

La sentence de Manning a été commuée par le président Barack Obama le 17 janvier 2017, dans les derniers jours de sa présidence. Elle n’a cependant pas été graciée. En tout, elle a passé près de sept ans de sa vie dans une cellule de prison pour avoir fait connaître la vérité au monde.

Les implications de la remise en question de Manning sur ses déclarations sont vastes.

Tout d’abord, cela souligne la véracité de ce sur quoi WikiLeaks et Assange ont insisté depuis la fin 2010. L’objectif premier de la vendetta contre Julian Assange a été de le faire extrader vers les États-Unis pour faire face aux accusations de publication des fuites de Manning.

Les allégations de «collusion» avec la Russie au sujet de fuites publiées par WikiLeaks lors de l’élection présidentielle de 2016 ont toujours été un prétexte politique pour justifier une censure totale de tous les médias indépendants et critiques sur Internet.

Le dévoilement public d’accusations d’espionnage ou de conspiration aux États-Unis pourrait bien servir de prétexte au gouvernement du président Lenín Moreno en Équateur. Moreno cherche à expulser Assange de son ambassade à Londres, où un gouvernement précédent lui avait accordé l’asile politique. Depuis mars de l’année dernière, l’Administration Moreno a refusé à Assange toute possibilité de communiquer avec le monde extérieur, tout en reconstruisant régulièrement des liens militaires, économiques et diplomatiques avec Washington.

Deuxièmement, Manning elle-même, après tout ce qu’elle a vécu, pourrait faire face à de nouvelles accusations, comme l’outrage aux magistrats, si elle refuse de répondre aux questions posées par les procureurs devant le grand jury.

Enfin, et surtout, si l’assignation de Manning est le prélude au dévoilement des charges retenues contre Assange en tant que rédacteur en chef de WikiLeaks. Elle soulève la possibilité que l’Administration de Trump puisse également engager des poursuites pénales contre les éditeurs de toutes les autres publications qui ont pris part à la divulgation des fuites commises par Manning. Il s’agit notamment du New York Times, du Guardian, du Der Spiegel, du Monde, du El Pais et du Sydney Morning Herald.

Le Premier Amendement de la Constitution américaine n’empêche pas le gouvernement de poursuivre les médias après la publication de documents confidentiels. La décision de 1971, concernant les Pentagon Papers, par exemple, n’a fait qu’interdire au gouvernement d’empêcher ou bloquer la publication. Bien que l’État n’ait jamais utilisé la loi de 1917 sur l’espionnage contre une organisation médiatique auparavant, Assange et WikiLeaks pourraient bien servir à établir un précédent.

La situation souligne l’importance de la campagne du Parti de l’égalité socialiste. Cette campagne a comme but d’exiger que le gouvernement australien intervienne immédiatement pour garantir le droit d’Assange – un citoyen australien – de quitter l’ambassade équatorienne. Le gouvernement doit assurer qu’Assange puisse retourner dans son pays d’origine avec une protection garantie contre toute demande d’extradition américaine.

Des centaines de personnes ont participé à une manifestation le 3 mars pour réclamer la liberté d’Assange, qui a obtenu l’appui d’innombrables personnalités de la vie intellectuelle et artistique, dont Roger Waters, co-fondateur de Pink Floyd, le journaliste John Pilger et Stuart Rees, militant des droits civiques.

Ce dimanche 10 mars, une manifestation de suivi aura lieu à la Bibliothèque publique de Melbourne à 13 h. Une vigile de solidarité aura également lieu devant l’ambassade de l’Équateur à Londres le 10 mars à compter de 15 h.

(Article paru d’abord en anglais le 6 mars 2019)