Le gouvernement libéral canadien en difficulté après une troisième démission importante

Par Roger Jordan
7 mars 2019

La présidente du Conseil du Trésor, Jane Philpott, a brusquement quitté le Cabinet hier après-midi, déclarant qu’elle n’avait plus confiance envers le premier ministre Justin Trudeau et son gouvernement libéral en raison de leur gestion de l’affaire SNC-Lavalin.

La démission de Philpott – qui a été saluée par les médias corporatifs comme l’une des ministres les plus efficaces du gouvernement Trudeau – suit de près celles de l’ancienne ministre de la Justice et procureure générale Jody Wilson-Raybould et de Gerald Butts, le principal conseiller de Trudeau.

Wilson-Raybould a démissionné le 12 février, cinq jours après qu’un article de presse ait révélé que plusieurs représentants du gouvernement avaient exercé des pressions sur elle pour qu’elle mette fin à des poursuites criminelles contre SNC-Lavalin, une société mondiale d’ingénierie et de construction établie à Montréal, pour avoir versé des millions de dollars en pots-de-vin afin d’obtenir des contrats en Libye.

La démission inattendue de Philpott est un coup dur pour le gouvernement qui fait l’objet d’attaques soutenues de la part de la plupart des médias corporatifs pour avoir violé l’interdiction d’ingérence politique dans les poursuites criminelles.

«Malheureusement, écrit Philpott dans sa lettre de démission, j’ai perdu confiance dans la manière dont le gouvernement a traité cette question et dans sa réponse aux problèmes soulevés». Elle a poursuivi en appelant implicitement les autres membres du Cabinet à faire de même, notant que, selon la convention constitutionnelle de solidarité ministérielle, les ministres doivent défendre toutes les décisions du Cabinet. «En raison de cette convention et des circonstances actuelles, il est intenable pour moi de continuer à servir comme ministre du Cabinet», a déclaré Philpott.

Trudeau était déjà dans l’embarras avant la démission de Philpott, certains articles de la presse se faisant l’écho de l’opposition officielle conservatrice en exigeant qu’il démissionne après le témoignage accablant de Wilson-Raybould devant le Comité de la justice de la Chambre des communes la semaine dernière.

Dans son témoignage, l’ancienne ministre de la Justice et procureure générale a fourni de nombreux renseignements à l’appui de son accusation selon laquelle elle avait été soumise à des pressions «constantes et soutenues» de la part du gouvernement pour annuler la décision du Service des poursuites pénales et offrir à SNC-Lavalin une entente de poursuite différée. En vertu d’une telle entente, les accusations criminelles auraient été suspendues en échange du paiement d’une amende et de l’engagement de l’entreprise à réparer ses torts.

Wilson-Raybould a également mentionné des «menaces voilées» proférées par de hauts fonctionnaires du cabinet du premier ministre pour appuyer son accusation selon laquelle elle a été démise de ses fonctions de procureure générale en janvier et rétrogradée au rang de modeste ministre des Anciens Combattants, parce qu’elle a refusé d’écouter leur demande de venir au secours de SNC-Lavalin.

Elle a nommé 11 responsables du gouvernement, dont Trudeau, Butts, le ministre des Finances Bill Morneau et Michael Wernick, greffier du Conseil privé ou chef de la fonction publique, qui auraient mené cette campagne de pression ayant pris la forme de plusieurs conversations en personne, courriels et messages texte.

Les affirmations de Wilson-Raybould selon lesquelles le gouvernement s’inquiétait de l’impact que son défaut d’intervenir en faveur de SNC-Lavalin aurait sur la fortune des libéraux lors des élections fédérales de l’automne prochain auraient été particulièrement dommageables. Relatant une rencontre avec Trudeau et Wernick survenue le 17 septembre dernier, elle a dit que Trudeau lui avait rappelé qu’il était un «député du Québec – le député de Papineau».

Wilson-Raybould allègue que dans une conversation téléphonique ultérieure, Wernick lui a dit: «Je pense qu’il [le premier ministre] va trouver un moyen de le faire d’une manière ou d’une autre. Alors, il est dans ce genre d’humeur et je voulais que tu le saches.»

Soulignant l’atmosphère très tendue au sein du gouvernement, Wilson-Raybould a déclaré au Comité de la justice que les commentaires de Wernick lui rappelaient «le Massacre du samedi soir», une référence au renvoi par le président américain Richard Nixon du procureur général des États-Unis et de son adjoint, parce qu’ils avaient refusé d’obtempérer à sa demande de renvoyer le procureur spécial nommé pour enquêter dans la crise du Watergate.

Le World Socialist Web Site ne nourrit aucune sympathie politique pour Wilson-Raybould. C’est une politicienne bourgeoise de droite tout à fait banale. Néanmoins, son témoignage – démontrant comment le gouvernement Trudeau réagit à la demande de l’une des sociétés les plus puissantes du Canada, allant jusqu’à réécrire et tenter de contourner la loi pour y venir en aide (la loi créant une option de «poursuites différées» a été dissimulée dans le budget libéral de 2018) – est d’autant plus accablant qu’il vient d’une initiée politique.

Loin d’être opposée au programme de droite et propatronal des libéraux, Wilson-Raybould a appuyé toutes les mesures anti-ouvrières au cœur du gouvernement Trudeau. Celles-ci comprennent notamment le projet de loi C-59, qui enchâsse les mesures clés de l’ancienne loi du gouvernement Harper élargissant considérablement les pouvoirs de l’appareil de sécurité nationale, de l’augmentation des dépenses militaires de plus de 70 % d’ici 2026, de la distribution de plusieurs milliards de dollars en allègements fiscaux aux grandes entreprises, ou encore de la criminalisation de la grève des travailleurs des postes, l’automne dernier.

Encore hier, le gouvernement libéral donnait toutes les indications qu’il était déterminé à trouver un moyen de protéger SNC-Lavalin. Le remplaçant de Wilson-Raybould en tant que procureur général a dit qu’il était en train d’examiner le dossier et qu’il prendra une nouvelle décision. Il a été rapporté entre-temps que le gouvernement cherchait un moyen d’éliminer l’interdiction à Ottawa d’accorder des contrats pendant dix ans à des entreprises reconnues coupables d’actes répréhensibles.

L’affaire SNC-Lavalin est particulièrement dommageable pour Trudeau et son gouvernement parce qu’elle vient ternir l’image qu’ils cherchent à projeter pour dissimuler derrière un écran de fumée «progressiste» la poursuite du programme d’austérité au pays et d’agression et de guerre à l’étranger de la classe dirigeante.

La promotion de la politique identitaire a joué un rôle clé à cet égard, Trudeau prétendant poursuivre une politique étrangère «féministe» pendant que son gouvernement continue d’intégrer encore davantage le Canada dans les offensives militaires des États-Unis – contre la Russie, la Chine et maintenant le Venezuela – et se vante d’avoir créé un gouvernement équilibré entre les sexes et diversifié sur le plan ethnique. Fille d’un chef héréditaire des Premières nations et ancienne cheffe élue de l’Assemblée des Premières nations de la Colombie-Britannique, Wilson-Raybould était elle-même une figure de proue des revendications des libéraux en matière de diversité.

Trudeau et ses principaux adjoints sont maintenant attaqués par tous les partis politiques officiels pour avoir tenté d’intimider une femme autochtone.

Il y a énormément d’hypocrisie dans tout cela.

Les discours prononcés par Wilson-Raybould l’automne dernier laissent entendre qu’elle était mécontente du gouvernement libéral de ne pas avoir progressé assez rapidement dans la voie de la «réconciliation autochtone». Bien qu’elle soit populairement présentée comme la réponse à la pauvreté et à la misère auxquelles le capitalisme canadien a condamné la grande majorité des peuples autochtones, la «réconciliation autochtone» vise en fait à cultiver une élite autochtone en vue de contenir et de désamorcer l’opposition sociale croissante.

Cependant, ce n’est pas ce qui motive les médias corporatistes ou du moins ceux-ci qui présentent l’intimidation de Wilson-Raybould – quelque chose que l’ex-procureure générale a qualifié elle-même de «non illégal» – comme étant une transgression pratiquement sans précédent.

Ceux-ci utilisent cyniquement l’affaire SNC-Lavalin pour déstabiliser le gouvernement Trudeau, dans le but de le pousser encore plus à droite ou de le remplacer lors des prochaines élections par un gouvernement engagé encore plus ouvertement dans la réaction et le militarisme.

Cette opération passe notamment par l’appui aux conservateurs qui cherchent imprudemment à attiser les divisions régionales en prétendant que la détermination des libéraux à protéger SNC-Lavalin contre toute poursuite judiciaire est due au fait qu’ils favorisent les intérêts du Québec au détriment du secteur pétrolier de l’Ouest canadien.

Bien que la crise qui secoue le gouvernement libéral soit apparue de façon quelque peu inattendue, elle tire ses origines dans la crise insoluble à laquelle l’élite dirigeante capitaliste est confrontée au Canada, prise qu’elle est dans les conditions de guerre commerciale, de conflits interimpérialistes et de grandes puissances qui surgissent et la menace d’une nouvelle crise économique mondiale.

La bourgeoisie canadienne, comme elle l’a déjà démontré en portant au pouvoir des gouvernements populistes de droite en Ontario et au Québec, est déterminée à intensifier son assaut contre la classe ouvrière, notamment par la promotion du chauvinisme anti-immigrant et la criminalisation de l’opposition de la classe ouvrière.

Dans des commentaires qui soulignent l’état de plus en plus désespéré du pouvoir bourgeois au Canada, le greffier du Conseil privé Wernick a commencé son témoignage sur l’affaire SNC-Lavalin devant le Comité de la justice de la Chambre des communes comme suit: «Je m’inquiète de la montée des incitations à la violence, lorsque les gens utilisent ouvertement des termes comme "trahison" et "traître". Ce sont les mots qui mènent à l’assassinat. J’ai peur que quelqu’un se fasse abattre dans ce pays, cette année, pendant la campagne électorale.»

Après avoir dénoncé le «vomitarium» des médias sociaux, dans un appel à peine voilé à la censure étatique, Wernick est entré dans le vif du sujet en lançant cette mise en garde: «Par-dessus tout, je crains que les gens perdent confiance dans les institutions de gouvernance dans ce pays.»

(Article paru en anglais le 5 mars 2019)