Macron lance son «débat national» frauduleux avec les «gilets jaunes»

Par Alexandre Lantier
10 janvier 2019

L’annonce hier par le premier ministre Edouard Philippe du lancement la semaine prochaine d’un «grand débat national» sur les revendications des «gilets jaunes» a été une débâcle. Comme l’offre précédente d’augmenter temporairement le SMIC à travers une hausse de la prime d’activité, ce n’est qu’une tentative d’étouffer l’opposition tout en continuant sa politique réactionnaire sous couvert de phrases creuses.

Avant même que Philippe ne prenne la parole pour résumer les conclusions d’une réunion ministérielle à l’Elysée, la Commission nationale du débat public (CNDP) était déjà discréditée. Sa présidente, Chantal Jouanno, avait déclaré qu’elle refuserait d’organiser le débat, outrée par la polémique qui entoure son salaire de 14.700 euros mensuels bruts (176.400€ annuels). Toutefois, elle refuse de démissionner, continuant ainsi pour l’heure à percevoir son salaire exorbitant, tout en refusant de faire le travail pour lequel elle est payée.

Ceci a provoqué la colère des «gilets jaunes» et plus largement des travailleurs. Comme l’a rappelé le journaliste Vincent Jauvert sur France Info, des enquêtes du Sénat ont établi que les «patrons des hautes autorités administratives étaient extrêmement bien payés (...) pour un travail minime.»

Cette observation sur la nullité du travail de Jouanno et d’autres hauts fonctionnaires de ce type en dit long sur le caractère du «grand débat national» que le gouvernement veut lui confier. Macron destine à ce débat non la tâche de réorganiser sa politique sur les lignes voulues par la population, mais celle d’organiser un service de communication pour essayer de «vendre» le diktat des banques aux travailleurs.

Après, l’intervention de Philippe à l’Elysée s’est avérée si vague sur le contenu du «grand débat national» que les journalistes de BFM-TV se sont lamentés sur le «grand flou» qui l’entoure.

«Dans la phase que connaît notre pays, nous devons être à la fois extrêmement ouverts à un débat productif et utile et évidemment très fermes sur le fonctionnement des institutions républicaines», a déclaré Edouard Philippe. S’il a dit qu’il n’en dévoilerait les modalités que lundi, il a proposé de l’organiser dans divers forums – «réunions d’initiatives locales», «stands mobiles», plateformes numériques, ou «conférences citoyennes régionales» regroupant des intervenants choisis par l’État.

Le contenu de ce débat reste entièrement flou. Toutefois, les quatre thèmes pour le débat évoqués par tous les ministres qui se sont exprimés dessus sont: la fiscalité, l’efficacité de l’action publique, la transition écologique, et la citoyenneté. Ce dernier élément semble être le débat xénophobe sur l’identité nationale et la laïcité, c’est-à-dire contre les étrangers et les musulmans, que Macron a évoqué le 10 décembre, en proposant le «grand débat national».

Vu que Macron refuse obstinément de revenir sur sa suppression de l’Impôt sur la fortune, le débat sur la fiscalité et l’efficacité de l’action publique reviendra à protéger les fortunes de l’aristocratie financière en réduisant les impôts et en intensifiant les politiques d’austérité anti-ouvrières. Il se laisse des marges de manœuvre pour essayer de faire passer cette politique antidémocratique sous couvert d’un discours soit écologique, soit xénophobe et néo-fascisant.

Les tentatives de donner un vernis progressiste au débat voulu sont entachées d’hypocrisie et de mensonge.

Le ministre de la Ville Julien Denormandie a déclaré que l’abolition de la peine de mort et les droits démocratiques liés à la sexualité seraient tabous dans le «grand débat national.» Il a expliqué, «Un grand débat, ce n'est pas un grand déballage ... La possibilité d'avoir recours à l'IVG, l'abolition de la peine de mort, le mariage pour tous sont des avancées sociales. Mais, on a tous en mémoire les débats très vifs, clivants, qu'on a pu avoir sur le mariage pour tous. Donc, ces avancées sociales il n'est pas question de revenir dessus.»

Ceci n’est qu’un enfumage cynique, destiné à rassurer les couches aisées de la petite-bourgeoisie, écologistes et post-soixantehuitardes, qui méprisent les niveaux de vie des travailleurs, craignent les gilets jaunes, et sont obnubilés par leur propre mode de vie.

L’idée selon laquelle Macron défend les droits démocratiques contre la population est une fraude politique.Les «gilets jaunes ne sont pas hostiles envers l’IVG ou le mariage pour tous, et ils n’exigent pas le rétablissement de la peine de mort. Macron défend non pas les droits démocratiques mais les fortunes et le pouvoir de l’aristocratie financière, en mobilisant des blindés et des dizaines de milliers de policiers et de gendarmes. En déclarant son admiration pour la carrière militaire du dictateur fasciste Philippe Pétain, Macron a démontré qu’il compte construire un État policier.

Dans ce contexte, le danger principal posé aux droits démocratiques liés à la sexualité est que l’État pourrait attaquer des droits établis législativement par le PS, un parti patronal à présent détesté, alors qu’il tente de cultiver une base dans les forces de l’ordre et l’extême-droite.

Comme le WSWS et le Parti de l’égalité socialiste (PES) ont insisté dès le début de la lutte des «gilets jaunes», les travailleurs n’obtiendront rien de Macron ou de l’Union européenne. La présentation par le gouvernement de son «grand débat national» ne fait que confirmer ce jugement. Alors que la lutte des classes monte à travers l’Europe et le monde, la seule question qui vaille est l’organisation des travailleurs, indépendamment des syndicats, dans une lutte politique contre l’Union européenne et le capitalisme.

Le rôle du PES dans cette lutte est d’insister que la seule stratégie viable pour les travailleurs est de transférer le pouvoir aux organisations indépendantes créées par les travailleurs eux-mêmes. Toutes les offres d’aide ou de débat faites par des politiciens ou des partis procapitalistes s’avéreront être des pièges. Les revendications des «gilets jaunes» pour l’égalité sociale, des augmentations de salaire, et la fin de la guerre et de la répression sont incompatibles avec le capitalisme et nécessitent une lutte internationale pour le socialisme.

Les tentatives de faire croire que les revendications des «gilets jaunes» sont compatibles avec les diverses forces populistes en Europe sont frauduleux. Le seul moyen pour les satisfaire les besoins sociaux urgents des «gilets jaunes» est par l’expropriation sans merci des féodalités financières à l’échelle internationaules.

C’est ce qui ressort de l’analyse des revendications populaires recueillies par l’Association des maires ruraux de France (AMRF) dans les «cahiers de doléances» proposés par le gouvernement, livrée par le dirigeant de l’AMRF, Vanik Berberian.

Berberian a déclaré au Point que «ce qui vient en tête des préoccupations, c'est la question du pouvoir d'achat. Le second sujet de préoccupation, c'est l'injustice sociale. Aujourd'hui, les Français ne vivent plus sur des standards communs et les écarts sont de plus en plus importants. Augmenter une taxe sur le carburant, c'est peut-être indolore pour un cadre actif, mais c'est insupportable pour un retraité qui perçoit 500 euros mensuel et qui n'a pas d'autre choix que de prendre sa voiture. Les questions d'optimisation fiscale sont aussi perçues comme une injustice fiscale insupportable.»

Il a ajouté, «Autre source de préoccupation, le constat d'une diminution générale du niveau de vie, y compris dans la classe moyenne supérieure, qui se sent tirée vers le bas. Enfin, la disparition des services publics dans les territoires ruraux cultive un sentiment d'exclusion.»

Interrogé sur l'immigration, il a répondu: «Nos cahiers disent que ce n'est pas un sujet de préoccupation majeure, en tout cas en milieu rural, puisqu'il n'arrive qu'en 8e position. Cela confirme ce que nous disons depuis des années : si le FN réalise parfois des scores gigantesques en milieu rural alors qu'il y a peu ou pas d'étrangers, c'est que le problème est autre. ... Je vous invite à aller vérifier par vous-même, il existe de nombreux villages où se sont installés des étrangers sans que cela suscite de problème, au contraire.»