Corbyn, le Brexit et la lutte pour les États socialistes unis d’Europe

Par Chris Marsden
18 décembre 2018

L’échec de la première ministre britannique Theresa May à parvenir à un accord sur le Brexit et la paralysie croissante de son gouvernement se déroulent dans des conditions d’une crise européenne et mondiale marquée avant tout par la résurgence de la lutte des classes.

Cela trouve son expression la plus significative dans les manifestations des gilets jaunes contre les réformes libérales du marché de travail et les mesures d’austérité du président français Emmanuel Macron. Alors que l’élite dirigeante britannique est déchirée par des divisions fondamentales sur l’orientation de la politique économique et étrangère, centrée sur les relations de la Grande-Bretagne avec l’Europe et les États-Unis, le leader travailliste Jeremy Corbyn joue le rôle clé pour empêcher toute réaction indépendante de la classe ouvrière à la plus profonde crise du pouvoir capitaliste depuis les années 1930.

Corbyn et le ministre fantôme de la finance John McDonnell se sont présentés comme un pilier de la stabilité nationale, dénonçant l’incapacité de May et des conservateurs à « mettre fin au chaos ». Ils s’adressent non pas à la classe ouvrière, mais à la City [de la haute finance] de Londres, présentant un futur gouvernement travailliste comme fiable et à qui on peut faire confiance pour préserver l’accès britannique au marché unique vital de l’Union européenne (UE).

La débandade du gouvernement de la Première ministre, Theresa May, s’est aggravée après que son appel au sommet de l’UE à Bruxelles pour sauver « notre accord » par des concessions sur le backstop (filet de sécurité) en Irlande du Nord a été ignoré. May fut contrainte d’annuler un vote parlementaire prévu mardi dernier sur son projet d’accord sur le Brexit avec l’UE, sachant qu’il aurait été lourdement rejeté par une rébellion d’environ 100 députés conservateurs et par le vote de 10 députés du Parti unioniste démocrate. Pourtant, deux jours à peine après avoir survécu à un vote de censure de son parti conservateur au pouvoir, un tiers de ses députés ayant voté en faveur de sa destitution, les dirigeants européens ont publié une déclaration affirmant que l’accord de retrait « ne peut pas être renégocié ».

Cela a incité des propos au sujet d’une scission permanente du parti conservateur. L’ancien ministre du gouvernement Nicky Morgan a déclaré à la BBC : « Je pense qu’il est inévitable que certaines de ces personnes, les irréductibles en faveur du Brexit, vont quitter le parti. »

Dans ces conditions, des journaux britanniques et internationaux ont demandé pourquoi le Parti travailliste et Corbyn ont été incapables de tirer parti de la crise à laquelle le gouvernement est confronté. La plupart des commentaires ont porté sur les calculs de Corbyn de vouloir s’assurer de la meilleure façon de garantir le succès d’une motion de censure – étant donné que les députés blairistes pro-UE, le Parti national écossais et les démocrates libéraux y seraient favorables pour la seule raison que son échec soit probable, ce qui ouvrirait la voie à un deuxième référendum de « Vote populaire » sur le Brexit.

Il y a clairement des considérations tactiques quant au moment où Corbyn présentera enfin une motion de censure. Mais sa principale préoccupation est que le Parti travailliste arrive au pouvoir dans des conditions lui permettant de défendre les intérêts de l’impérialisme britannique et de ne pas provoquer une résurgence de la lutte des classes de travailleurs et de jeunes encouragés par ses promesses rhétoriques de mettre fin à l’austérité.

Corbyn est à la tête du parti depuis trois ans. Il a été élu deux fois sans réserve en raison de la haine généralisée contre les blairistes de droite et leur programme en faveur du monde des affaires et de la guerre. Mais au lieu de donner une impulsion à ce virage à gauche parmi les travailleurs et les jeunes, il s’est plié devant toutes les demandes programmatiques de ses opposants blairistes et s’est opposé à toute tentative de les chasser du parti tout en cherchant à calmer la lutte des classes et en ordonnant aux municipalités travaillistes d’imposer les réductions budgétaires exigées des conservateurs.

Cela a laissé les blairistes libres de comploter avec les conservateurs, y compris lors de discussions sur la formation d’une forme de gouvernement d’union nationale. Philip Collins a exhorté May la semaine dernière dans le Times, journal de Rupert Murdoch, à « tendre la main à l’opposition parlementaire […] après s’être entretenu avec certaines personnes concernées, je pense qu’ils peuvent parvenir à un modus operandi ». The Sunday Times a rapporté que l’adjoint de May, David Lidington, avait eu des entretiens jeudi avec les députés travaillistes blairistes, Chuka Umunna, Chris Leslie, Ben Bradshaw, Chris Bryant, Angela Smith et Stephen Doughty, sur un deuxième référendum proposé.

Chaque déclaration publique de Corbyn sur le Brexit est présentée comme un engagement envers l’élite dirigeante britannique selon lequel un gouvernement travailliste défendrait l’intérêt national. « Nous travaillons avec les députés et les partis de tous bords dans la Chambre des communes » pour « empêcher toute possibilité de Brexit sans accord avec l’UE », a-t-il déclaré au Guardian. « Si, en vertu des règles parlementaires actuelles, nous ne pouvons pas organiser d’élections, toutes les options doivent être sur la table », y compris « la possibilité de faire campagne pour un vote du public afin de sortir de l’impasse ».

McDonnell a confié à l’émission Today de la BBC Radio 4 que le Parti travailliste était toujours prêt à collaborer avec le gouvernement pour trouver des solutions de rechange afin d’éviter un Brexit sans accord : « La chose la plus facile à faire pour l’opposition dans ces circonstances serait de se frotter les mains à mesure que les conservateurs se suicident, mais vous ne pouvez pas le faire, pas lorsque les problèmes d’avenir de notre pays sont si importants ».

Corbyn a œuvré pour que la discussion sur le Brexit reste confinée à un conflit entre des factions bourgeoises rivales qui sont férocement hostiles à la classe ouvrière et qui sont en désaccord seulement sur la meilleure façon de positionner le Royaume-Uni dans une guerre commerciale grandissante, soit avec l’UE, soit avec les États-Unis. Cela ne peut que signifier des attaques de plus en plus féroces contre les emplois, les salaires et les conditions sociales. Rien que cette semaine, le Trades Union Congress (Fédération nationale des syndicats) a publié un rapport selon lequel le travailleur britannique moyen gagne actuellement un tiers en moins qu’en 2008, avant le krach mondial, ce qui équivaut à 11 800 £ de revenu réel.

C’est l’imposition d’une telle austérité par tous les gouvernements européens qui a provoqué une vague croissante de grèves et de manifestations anti-austérité – en France, en Belgique, aux Pays-Bas et en Hongrie contre la « loi esclavagiste » permettant aux employeurs d’exiger deux heures supplémentaires rajoutées à la journée de travail. Corbyn n’a pas dit un mot en solidarité avec ces travailleurs. Au lieu de cela, il est intervenu la semaine dernière au congrès du Parti des socialistes européens à Lisbonne (Portugal) et, comme il l’a fait récemment avec le dirigeant de Syriza Alexis Tsipras, s’est allié à ces partis de « gauche » imposant l’austérité.

Corbyn a qualifié sa rencontre au Portugal de « privilège spécial », parce que c’était supposé être le pays « où un gouvernement dirigé par les socialistes, réunissant des partis et des mouvements de la gauche et du mouvement social, renverse avec succès le cours de l’austérité et rejette les orthodoxies néolibérales des dernières décennies » et le gouvernement du Premier ministre « António Costa a défié les attentes et montré qu’il y avait une meilleure solution ».

Le gouvernement Costa a décimé les services publics du Portugal, plongeant les travailleurs dans une pauvreté abjecte. Alors que le tourisme est l’une des rares industries en croissance, le travail à temps partiel représente 22 pour cent des emplois des jeunes même après que 200 000 d’entre-eux ont fui le pays, et deux tiers des travailleurs ont des contrats à durée déterminée. Cela a conduit à une éruption de grèves, avec près de 50 préavis de grève enregistrés ce mois-ci, principalement par des fonctionnaires. Ceux-ci se joindraient à des dizaines de grèves distinctes, y compris parmi les cheminots, les dockers, le personnel de la grande distribution et d’autres secteurs, ainsi qu’une manifestation de gilets jaunes est prévue pour le 21 décembre.

Lors du référendum sur le Brexit de 2016, le Parti de l’égalité socialiste britannique refusa de soutenir l’un ou l’autre camp de droite, que ce soit pour rester où pour quitter l’UE. Nous avons appelé à un boycott actif afin de préparer le terrain « au développement d’une lutte politique indépendante de la classe ouvrière britannique contre ces forces. Un tel mouvement doit se développer dans le cadre d’une contre-offensive de la classe ouvrière à l’échelle du continent, qui fera apparaître le référendum comme seulement un épisode de la crise existentielle de plus en plus profonde de la bourgeoisie britannique et européenne ». Cette évaluation s’est avérée juste.

Les tendances pseudo-gauchistes, par contre, se sont toutes alignées derrière l’une ou l’autre faction de la bourgeoisie – en tant que partisans d’un vote de « gauche pour quitter » l’UE qui était le cas du Parti socialiste et le Parti des travailleurs socialistes ou, à l’instar de l’Unité de gauche, de la Résistance socialiste et de l’Alliance des travailleurs, qui en tant que promoteurs de l’UE, prônaient un vote pour rester dans l’UE. Tous sont mis à nu en tant qu’alliés de gouvernements et de partis d’opposition partisans de la destruction du niveau de vie, à l’abrogation des droits démocratiques ainsi qu’à la formation et à la promotion de forces d’extrême droite en tant que matraque contre la classe ouvrière.

La lutte qui a commencé en France doit maintenant devenir le point de départ d’une contre-offensive à l’échelle européenne de la classe ouvrière. Cela signifie s’opposer à toutes les tentatives de diviser la classe ouvrière selon des critères nationaux. Vaincre les attaques des entreprises et des gouvernements dans n’importe quel pays n’est possible que dans l’unité avec les travailleurs de tous pays, ouvrant la voie à la prise du pouvoir pour mettre en œuvre des mesures socialistes visant à mettre un terme à l’oppression, à la pauvreté, au chômage de masse, au militarisme et à la guerre. La réponse au Brexit et aux conséquences désastreuses sur les plans économique et politique de la fracture nationale du continent est la lutte pour les États socialistes unis d’Europe dirigée par le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 17 décembre 2018)