A Washington, la guerre politique dégénère en crise du pouvoir capitaliste

Par Barry Grey
13 décembre 2018

Un mois après les élections de mi-mandat aux États-Unis, le conflit au sein de l’appareil d’État atteint un nouveau stade. Dans l’establishment politique, il y a de plus en plus d’appels ouverts à la destitution de Trump et éventuellement à des poursuites pénales contre lui, y compris de la part de démocrates de haut rang dans l’actuel Congrès.

Vendredi, les procureurs fédéraux ont soumis des documents juridiques dans l’affaire de l’ancien avocat personnel de Donald Trump, Michael Cohen, accusant directement Trump d’avoir ordonné à Cohen, pendant la campagne électorale de 2016, de verser de l’argent pour acheter le silence de deux femmes qui prétendaient avoir eu des relations sexuelles hors mariage avec lui. Les procureurs ont considéré cela comme une violation des lois sur le financement des campagnes électorales, un délit. Comme l’a dit le New York Times, cela équivalait à nommer Trump comme co-conspirateur non accusé dans un délit fédéral.

Lundi soir, le Washington Post a publié une extraordinaire lettre ouverte au Sénat signée par 44 anciens sénateurs — 33 démocrates, 10 républicains et un indépendant — portant la manchette «Le Sénat défend depuis longtemps la démocratie — et doit à nouveau le faire».

Bien que la lettre soit vague quant aux détails, elle parle sans ambiguïté d’une crise qui menace l’ensemble du système politique. «Nous entrons dans une période dangereuse», préviennent les auteurs, marquée par «de graves atteintes à l’État de droit, à la Constitution, à nos institutions gouvernementales et à notre sécurité nationale».

Citant la publication imminente du rapport Mueller et la prise de contrôle de la Chambre par les démocrates, la lettre déclare: «La convergence probable de ces deux événements se produira à un moment où les conflits régionaux et les affrontements mondiaux continuent de menacer notre sécurité, notre économie et notre stabilité géopolitique».

Elle poursuit: «À d’autres moments critiques de notre histoire, lorsque des crises constitutionnelles ont menacé nos fondations, c’est le Sénat qui a pris la défense de notre démocratie. Aujourd’hui, c’est à nouveau à un tel moment».

Parmi les signataires figurent des piliers de longue date de l’appareil militaire et de l’appareil d’État. Parmi eux, deux anciens chefs du Pentagone, William Cohen et Chuck Hagel, tous deux républicains ayant servi dans les cabinets des présidents démocrates, Clinton et Obama, respectivement. La liste comprend également les démocrates Bill Bradley, Tom Daschle, Chris Dodd, Gary Hart, John Kerry (secrétaire d’État sous Obama), Joe Lieberman et Jay Rockefeller, ainsi que les républicains Alan Simpson, Al D’Amato et John Warner (ancien secrétaire à la Marine).

La lettre indique clairement que des sections de plus en plus nombreuses de l’establishment politique des deux principaux partis craignent que les actes de l’Administration Trump, à commencer par ceux du président, risquent de saper les fondements idéologiques des opérations impérialistes américaines dans le monde et du pouvoir capitaliste aux États-Unis mêmes.

L'approbation du meurtre par Trump, sa défense de fascistes comme ceux qui ont défilé l'année dernière à Charlottesville, ses attaques racistes et fascistes contre les immigrés, font exploser un pilier idéologique fondamental de la politique étrangère impérialiste américaine — la prétention que les États-Unis sont un rempart des droits de l’homme et de la démocratie.

Les questions qui alimentent le conflit au sein de l’État sont nombreuses. Il y a les divisions sur la politique étrangère impérialiste américaine, en particulier à l’égard de la Russie, mais aussi sur les relations avec les alliés traditionnels de Washington et sur la tactique dans l’affrontement avec la Chine. Et il y a des inquiétudes croissantes sur la crise économique et les turbulences sur les marchés financiers.

Mais il y a des questions plus fondamentales à long terme alors que la classe dirigeante américaine se prépare à la guerre contre des rivaux dotés d’armes nucléaires comme la Russie et la Chine et qu’elle fait face à la perspective d’une éruption de troubles sociaux dans le pays. Les agences de renseignement, menées par le Parti démocrate et de large sections des médias patronaux, mènent depuis deux ans une campagne croissante de censure de l’Internet pour appuyer les défenses intérieures du capitalisme américain.

Mais l’appareil de sécurité nationale et ses agents politiques regardent l’explosion des protestations ouvrières contre l’inégalité et la pauvreté en France et y voient l’avenir — plus tôt que tard — des États-Unis.

Dans ces conditions, la confiance de la classe dirigeante dans la capacité de Trump à faire face à une telle crise diminue. En Trump, elle a quelqu’un qui opère sur la base de l’intimidation et des menaces sur la scène mondiale. Aux États-Unis, il est considéré comme illégitime par une grande partie de la population.

Après tout, la classe dirigeante a installé Obama pour remplacer un Bush discrédité et détesté, et lui a remis un prix Nobel de la paix pour tenter de ravaler la façade de l’impérialisme américain et de couvrir la puanteur des mensonges et des atrocités de Bush en Irak.

Et bien que l’accusation centrale dans l’enquête du conseiller spécial Robert Mueller – «ingérence» russe – soit une invention des Démocrates et de l’establishment du renseignement pour empêcher Trump de s’écarter de la politique anti-russe dure d’Obama, cette enquête a révélé une partie de la criminalité et de la corruption de Trump et de ses opérations commerciales.

Trump n’est pas la source de la crise, il en est un symptôme. Il n’est pas un cas particulier, mais plutôt l’incarnation d’une oligarchie financière au pouvoir baignant dans la criminalité et organiquement hostile aux droits démocratiques. Il est le produit de la désintégration de la démocratie américaine et non sa cause.

Un mois après les élections de mi-mandat, il est déjà clair que rien ne changera en mieux pour les travailleurs et les jeunes avec une Chambre démocrate. Au lieu de cela, les Démocrates intensifient leur campagne de censure de l’Internet au nom de la lutte contre l’«ingérence» russe et les «fausses nouvelles». Ils ne proposent aucune politique pour inverser des décennies de contre-révolution sociale.

La rencontre entre Trump et les leaders démocrates au Congrès Nancy Pelosi et Charles Schumer, mardi à la Maison-Blanche, présentée par les médias comme une ‘bataille entre rois’, a été une lamentable démonstration de lâcheté et de complicité de la part du Parti démocrate. Ils n’ont rien dit sur la répression des immigrés par Trump ou ses diatribes fascistes ; ils ont au contraire vanté leur soutien à la «sécurité des frontières» et plaidé pour un accord avec l’Administration.

Ni l’un ni l’autre des camps en guerre n’a quelque chose de démocratique ou de progressiste, et même si Trump devait être évincé par des intrigues au sein de l’État, cela ne serait pas une victoire pour la classe ouvrière ou la démocratie. Il serait dans un premier temps remplacé par Pence, qu’on tient actuellement en réserve, un représentant un peu moins grossier mais pas moins réactionnaire de la classe dirigeante.

Il y a un autre processus qui se développe en dehors des luttes intestines de la classe dirigeante, et en opposition à celles-ci. L’explosion sociale qui a secoué la France ces dernières semaines a acquis un large soutien populaire en Europe, au Moyen-Orient et dans le monde. Aux États-Unis, l’opposition des travailleurs de l’automobile aux fermetures d’usines s’accroît au moment où les enseignants californiens organisent de nouveaux débrayages et manifestations.

Les travailleurs ne doivent apporter de soutien à aucune des factions ou partis. Faire partir Trump et renverser les politiques de guerre, de répression et d'inégalité qu'il représente, doit se faire sur la base d’une lutte croissante de la classe ouvrière aux Etats-Unis et dans le monde.

Ce mouvement doit être mené consciemment sur la base d’une lutte contre la source de ces maux — le système capitaliste lui-même. Pour développer cette lutte, les travailleurs doivent construire des organisations démocratiques de lutte, indépendantes des syndicats et des deux grands partis d’affaires – comités d’usine, de lieu de travail et de quartier – pour élargir et relier toutes les luttes nationales et internationales. Une nouvelle direction, le Parti de l’égalité socialiste, doit être construite dans la classe ouvrière pour armer ce mouvement d’un programme socialiste, internationaliste et révolutionnaire.

(Article paru d’abord en anglais le 12 décembre 2018)