Pour expliquer la politique de Macron, Griveaux cite l'anti-sémite Maurras

Par Francis Dubois
21 novembre 2018

Jeudi dernier le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, cita au micro de France Inter l’idéologue monarchiste antisémite et pétainiste Charles Maurras, attribuant faussement sa formule «le pays légal rencontre le pays réel» à l‘historien résistant Marc Bloch. L’explication fournie par les médias, que c’est une bourde ridicule attribuable à l’ignorance de Griveaux, ne tient pas debout.

Il est remarquable qu’un proche de Macron ait utilisé l’une des formules de celui qui a inspiré directement le programme fasciste de Pétain sous l’Occupation nazie. Les écrits de Maurras sont relégués depuis longtemps aux seuls sphères de l’extrême-droite française.

Dans l’interview, Griveaux avait dit «C'est le pays légal qui rencontre le pays réel» pour expliquer l’insistance de Macron, au plus bas dans les sondages, à voir ses ministres aller dans les régions. Face aux moqueries des commentateurs, il donna l‘excuse ridicule qu‘il n‘était «pas réveillé» et conseilla, sans rétracter sa citation, de «relire LÉtrange défaite», livre écrit par Bloch en 1940. Il n’a ni expliqué comment il avait cité Maurras, ni ce que le livre de Bloch venait faire là.

LÉtrange défaite est le récit de l’expérience de l’historien durant la défaite de l’armée française en 1940 et une critique cinglante de la politique de l’État-major et du gouvernement français. Le livre n‘a rien à voir, même de loin, avec le thème de l’interview, au contraire de Maurras. L’explication la plus plausible de l’ «erreur» de Grivaux est que Maurras est intensivement lu ou discuté au gouvernement.

A la différence du livre de Bloch, la citation de Maurras correspondait tout à fait à ce que Griveaux était en train d’expliquer. Il venait de dire que Macron avait demandé à ses ministres «de se rendre chaque semaine dans les régions ... mais d’y amener nos directeurs d’administration centrales qui parfois, ont une vision... un peu jacobine de ce qui se fait en région».

Or l‘«État jacobin» est le «pays légal» dénoncé par Maurras comme dominé par les Juifs, les métèques [étrangers], les protestants et les francs-maçons. Il y opposait le «pays réel», c’est-à-dire le monarchisme et les régions rurales et catholiques du pays.

Pour Griveaux, le «pays réel» qu’il faut «écouter» était «les élus, les associations, les entreprises, ceux qui font vivre des territoires et qui trouvent des solutions concrètes aux problèmes des gens», juste avant de faire sa citation controversée, montrant ainsi tout son mépris des travailleurs.

Cette citation «mal attribuée» s‘inscrit dans une série d‘épisodes dont le dernier et le plus provocateur fut la célébration par Emmanuel Macron du dictateur collaborationniste Philippe Pétain comme étant un «grand général», avant les commémorations du 11 novembre. Ceci a provoqué l’indignation dans le pays.

Maurras a été l‘idéologue dominant de la bourgeoisie française depuis l‘affaire Dreyfus jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. C’est le fondateur du parti antisémite, anti dreyfusard et anti-démocratie Action française. Sa doctrine du «nationalisme intégral» préconise l'abolition de la République au profit d'une monarchie où le «pays réel» s'impose au «pays légal».

Maurras a salué l’effondrement militaire de la IIIe République française en 1940 face à l’invasion nazie, le traitant de «divine surprise». Il fut durant toute l‘Occupation un des proches du Maréchal Pétain avec qui il dînait régulièrement. La Milice française qui traquait les résistants et les livraient à la Gestapo, fut fondée par des maurrassiens dont beaucoup prêtèrent serment à Adolf Hitler et rallièrent la SS. Maurras a appelé à exécuter les résistants et les membres de leurs familles.

En 1945, il est frappé d‘indignité nationale et condamné à mort, puis à la réclusion à perpétuité, pour haute trahison et intelligence avec l'ennemi.

Le fait que de hauts responsables français utilisent les conceptions de ce personnage et les citent publiquement souligne la crise internationale du capitalisme français et européen. Face à Trump et aux rivalités économiques et stratégiques de plus en plus intenses sur les marchés mondiaux, les dirigeants français comme leurs homologues allemands veulent bâtir une armée européenne capable de disputer l’hégémonie mondiale aux Etats-unis et aux puissances asiatiques.

Pour réhabiliter le militarisme et justifier la mise à sac de ce qui reste des acquis sociaux de la Libération et de la défaite du fascisme – retraites publiques, Sécurité sociale, etc – la bourgeoisie française est forcée de réhabiliter les intellectuels et les dirigeants fascistes du XXe siècle.

Avant que l‘État-major français ne propose de célébrer Pétain en octobre, proposition répétée par Macron en novembre, son ministère de la Culture avait déjà approuvé en janvier une célébration de Maurras avant de rétro-pédaler devant les protestations d‘associations juives et anti-racistes. On enleva le nom de Maurras mais on laissa celui de Jacques Chardonne, écrivain pro-nazi et ardent supporter de Pétain.

Début mars, Macron avait insisté au dîner du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France) pour honorer «Maurras écrivain». «Nous devons regarder [la figure de Charles Maurras] comme faisant partie de l'histoire de France», avait-il déclaré, sans provoquer de tollé dans cette organisation. Sous l’égide du directeur adjoint de Figaro Magazine Jean-Christophe Buisson, les éditions Robert Lafont ont réédité les œuvres de Maurras en avril.

En 2016, alors ministre de l‘Économie du gouvernement PS de François Hollande, Macron avait fait l‘apologie de la monarchie. «Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort. La Terreur a creusé un vide émotionnel, imaginaire, collectif: le roi n'est plus là!» avait-il dit, avant d’ajouter: «On a essayé ensuite de réinvestir ce vide, d'y placer d'autres figures: ce sont les moments napoléonien et gaulliste, notamment. Le reste du temps, la démocratie française ne remplit pas l'espace.»

La passation des pouvoirs en mai 2017 ressemblait plus à l’intronisation d'un monarque, qu'à l'entrée en fonction d'un élu. Les médias patronaux avaient été comme pris de folie militariste et monarchiste, comparant Macron à un roi guérissant les malades, «fait», selon Le Monde, «d‘un autre métal».

Cette folie d’extrême-droite qui saisit toute la classe dirigeante souligne la justesse de la position adoptée par le Parti de l’égalité socialiste (PES) à la dernière élection présidentielle. En 2017, Macron et Le Pen étaient deux offres rivales pour une même politique de l’aristocratie financière: établir un État policier pour imposer l‘austérité et la guerre aux travailleurs. Macron l’a emporté car il avait le soutien des banques, de l’UE et des bureaucraties syndicales.

Au deuxième tour de la présidentielle, le PES a expliqué qu‘il n’y avait pas de différence fondamentale entre Macron et Le Pen. Il a appelé à un boycott actif du 2e tour de l’élection pour donner à la classe ouvrière une perspective indépendante de la bourgeoisie. Le NPA, la France insoumise, LO et les syndicats avec qui ils collaborent étroitement pour imposer les attaques du gouvernement, par contre, se sont tous rangés plus ou moins ouvertement derrière Macron, soutenant le chantage promu agressivement par les médias d’un «vote anti-Le Pen».

Ce que ces partis ont contribué à mettre au pouvoir est un gouvernement dont la sympathie pour les dirigeants fascistes et les antisémites souligne le caractère régressif, militariste et anti-ouvrier.