Au milieu des manifestations, la France revient au service militaire universel

Par Alexandre Lantier
20 novembre 2018

Lundi, après des blocages par des centaines de milliers de manifestants en France et en Belgique contre la hausse des taxes et l’austérité imposées à travers l’Europe, le gouvernement français a annoncé le retour au service militaire universel. Le secrétaire d’État à la jeunesse, Gabriel Attal, qui présente la mesure, a déclaré, « Mon objectif: des premiers appelés dès juin » 2019.

Le moment choisi pour cette déclaration souligne le lien étroit entre la tentative de l’élite dirigeante de soumettre les jeunes à la discipline militaire et ses tentatives d’étrangler la colère sociale qui se répand parmi les jeunes et les travailleurs dans toute l’Europe.

Alors qu’il annonçait le retour au service militaire, l’État menaçait les “Gilets jaunes” de répression violente. Lundi, 27.000 manifestants bloquaient des autoroutes en Belgique, dans l’Est de la France et près de la côte atlantique, ainsi que des raffineries stratégiques dans le sud.

183 manifestants étaient toujours en garde à vue quand le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner a menacé de « dégager systématiquement, méthodiquement » tous les Gilets jaunes.

Il a dit que la police casserait les blocages, notamment des sites pétroliers: « La liberté d’expression et de manifestation est un droit fondamental. Mais cette liberté n’a pas vocation à durablement empêcher la liberté de circulation et à entraver la vie commerciale et économique. Je demande solennellement, mais fermement, à ceux et celles qui veulent manifester de continuer à manifester s’ils le veulent, mais sans chercher à bloquer et à atteindre la liberté de chacune et chacun. »

Alors que les réseaux sociaux relayent des appels pour une marche sur l’Elysée et des blocages le week-end qui vient, les forces de l’ordre se préparent manifestement à des opérations d’envergure.

Le retour par Macron au service militaire, aboli en 1997, fait partie d’un large mouvement à travers l’Europe pour inciter le militarisme et préparer la guerre. En 2017, la Suède a rétabli la conscription pour préparer la guerre contre la Russie, citant comme prétexte « l’annexion russe de la Crimée, le conflit en Ukraine et l’activité militaire accrue dans notre région ». En 2016, Berlin a annoncé un éventuel retour au service militaire en Allemagne.

En France, Macron avait menacé de rétablir le service militaire pendant sa campagne de 2017: « Nous sommes entrés dans une époque des relations internationales où la guerre est à nouveau un horizon possible de la politique. » A part la préparation d’un retour à la conscription, son but central est d’inciter le nationalisme et le militarisme et de déplacer l’atmosphère politique vers la droite.

Dans des articles du Parisien sur le « service national universel » (SNU), Attal a dit que celui-ci toucherait « plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de personnes » en 2019. Ce serait le prélude à un programme où hommes et femmes feraient un mois de service militaire l’été après la classe de seconde. Attal a ajouté que le service deviendrait universel en « 2026, mais nous étudions des options plus rapides. … Le SNU doit renforcer les liens entre l’armée et la nation. »

Selon Le Parisien, « 800.000 jeunes de 16 ans, garçons et filles, d’une même classe d’âge seront convoqués pendant un mois, dont 15 jours dans un hébergement collectif. » Ils pourraient ensuite se rengager pendant trois mois supplémentaires de SNU et puis éventuellement se faire recruter.

Les tentatives frauduleuses du gouvernement de faire passer le service militaire pour une opération “démocratique” et de nier son rapport avec les plans d’action militaire et de répression à l’intérieur, sont minées de contradictions. Selon Attal, « la France n’a plus besoin d’une génération entière capable de manier les armes. » Il affirme que le retour au service militaire permettrait « un moment de possible brassage social autour des valeurs de la République, » reprenant bizarrement une fonction confiée par l’État à l’Éducation nationale.

Des chercheurs interviewés par Le Parisien ont contesté l’idée que le service militaire eût rempli cette fonction avant son abolition en 1997. Puisque les jeunes de l’époque avaient obtenu le droit de choisir entre divers types de service militaire ou civique, rappelle l’historienne Bénédicte Chéron, « Le mélange social s’est peu à peu estompé et en 1997, vois n’aviez plus que les jeunes hommes des classes sociales les plus défavorisées dans les régiments de combat de l’armée de terre. »

Le Parisien a reconnu que le retour du service militaire était impopulaire parmi les jeunes, qui en ont une « perception floue et assez négative. » Ceci produit un « sentiment d’inutilité » largement répandu vis-à-vis du SNU, ce que regrette le journal, qui déclare, « Il va falloir bien vendre le SNU ». Il propose donc de dire aux jeunes que le SNU leur permettra d’apprendre comment « réagir en cas de crise » ou de développer « des activités liées à l’environnement et au développement durable. »

En fait, l’imposition du SNU ne vise pas à défendre la démocratie bourgeoise en mélangeant dans les casernes les jeunes issus des milieux ouvriers avec ceux des classes moyennes et de l’aristocratie financière. Son but est d’imposer la discipline militaire aux jeunes pour étouffer les conflits sociaux, permettant ainsi à Macron de continuer à imposer ses guerres et sa politique d’austérité impopulaires. Son retour au service militaire est un exemple flagrant de comment la tentative des capitalistes de gérer les conflits de classe nourrissent le militarisme et font monter le danger de guerre à l’international.

La bourgeoisie considère que la suppression de la lutte des classes est essentielle depuis le sondage européen “Génération What” de 2017 où 53 pour cent des jeunes Européens et presque deux-tiers des jeunes Français ont dit qu’ils voulaient rejoindre un soulèvement de masse contre l’ordre établi.

Dans son éditorial « Un moment de rencontre » qui applaudit le SNU, Le Parisien l’a presque avoué: « Au moment où la France est traversée par des clivages qui menacent son unité, l’idée de remettre en œuvre un service national apparaît comme une initiative opportune. »

Macron a souligné le militarisme de cette politique en voyage à Berlin ce week-end, pendant les mobilisations des Gilets jaunes, pour répéter ses appels à construire une armée européenne capable d’affronter la Russie, la Chine et les États-Unis. Les représentants français à la Conférence de Munich sur la sécurité avaient expliqué en mars que ces projets nécessiteraient en France des dépenses de 300 milliards d’euros à l’horizon 2023.

Ce week-end, Macron a appelé de ses vœux une « Europe plus forte et plus souveraine, » qui ne serait pas « le jouet des puissances extérieures ». Sur la collaboration franco-allemande, qui vise à construire l’armée européenne, il a déclaré: « Cette nouvelle responsabilité franco-allemande consiste à doter l’Europe des outils de sa souveraineté. »