Des manifestations de masse secouent la France

Par Alexandre Lantier
19 novembre 2018

Les manifestations de samedi contre la hausse des taxes sur le carburant ont vu s’épancher en France une vague de colère sociale contre les inégalités. Après des appels à des manifestations et à des blocages sur les réseaux sociaux, 287.710 personnes portant des gilets jaunes ont bloqué des routes ou lancé des opérations escargot. Hier soir, des dizaines de milliers de personnes étaient toujours mobilisées contre une taxe qui casserait le budget des travailleurs prenant la voiture pour aller travailler.

Cela faisait partie d’une vague internationale de mobilisations à travers l’Europe. En Belgique, des manifestants solidaires des Gilets jaunes bloquent les raffineries Total, et une contestation des taxes sur le carburant se développe en Bulgarie et en Serbie. Sur fond d’une montée de la lutte des classes à travers l’Europe, les fonctionnaires et les ferrys font grève en Grèce contre le régime austéritaire de Syriza, dans le métro de Bucarest en Roumanie ; les travailleurs d’Amazon et de Ryanair font grève en Allemagne.

« Le Français moyen, qui travaille, avec un salaire, ça devient vraiment difficile. … On est fier de payer des impôts, mais c’est trop, » a déclaré un manifestant sur BFM-TV. Il a ajouté que les problèmes s’accumulaient depuis « des décennies », alors que d’autres manifestants arborant des affiches disant « Non au président des riches » criaient « Macron démission.»

Face à l’austérité, à la ponction des retraites par Macron et à sa décision de taxer les travailleurs tout en réduisant l’Impôt sur la fortune, trois-quarts des Français approuvent les Gilets jaunes.

« Les taxes ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, mais cela a bien dépassé ça, » ont déclaré au WSWS des Gilets jaunes à Marseille. « On en a marre d’être dirigé par des lobbys, on aimerait revenir dans une démocratie avec l’augmentation du SMIC, la baisse de toutes les taxes et l’acceptation du vote blanc. On veut un droit de regard sur toutes les lois importantes par référendum. On est sûr qu’il y a plein de solutions. Il faut que le peuple reprenne le pouvoir. »

Le mouvement est hétérogène, regroupant travailleurs, indépendants et petits patrons. S’il y a sans doute des éléments réactionnaires parmi les manifestants, ils constituent une petite minorité. Les tentatives des appareils syndicaux de dénoncer ces manifestations en tant que provocation d’extrême-droite sont politiquement diffamatoires. Leur but est de justifier les tentatives des syndicats d’étouffer et de discréditer l’opposition au gouvernement Macron.

Les tracts distribués par la CGT sur les lieux de travail demandaient aux travailleurs de ne pas rejoindre les blocages. Le chef de la CGT, Philippe Martinez, a déclaré que les manifestants sont pilotés par l’extrême-droite: « La CGT ne peut pas défiler à côté de ce genre d’individus ou de partis politiques. … Ce n’est pas notre référence, on n’ira pas défiler à côté d’eux. »

S’il y a danger de récupération par l’extrême-droite, c’est surtout parce que les organisations qui se donnent pour la « gauche » soutiennent Macron. Ceci permet à la droite de se présenter en tant qu’alternative à un président français qui symbolise l’austérité et le militarisme en Europe. Au printemps, la CGT a étranglé la grève des cheminots contre la privatisation de la SNCF, mettant fin à la grève malgré l’opposition de 95 pour cent des cheminots à la réforme de Macron.

A présent qu’une opposition émerge en dehors du cadre étriqué des syndicats, l’élite dirigeante, de droite comme de "gauche”, est paniquée et craint que le mouvement prenne une coloration de plus en plus ouvrière. Macron, qui saluait le dictateur collaborationniste Pétain il y a 10 jours, est hostile aux revendications des Gilets jaunes. En voyage à Berlin pour discuter avec la chancelière Angela Merkel de projets pour une armée européenne, qui coûterait 300 milliards d’euros au contribuable français avant 2023, Macron a refusé de s’exprimer sur les manifestations.

Sur France2 hier soir, le premier ministre Édouard Philippe a dit qu’il maintiendrait les taxes: « Le cap qu’on a fixé, on va le tenir. Ce n’est pas quand ça souffle qu’il faut changer de cap. » Il a dénoncé les manifestants prétendument responsables de « scènes qui relevaient de l’anarchie. »

L’opposante de Macron aux présidentielles de 2017, Marine Le Pen, n’a pas essayé d’inciter plus de manifestations; elle a sommé Macron d’agir pour mettre fin à la mobilisation: « 75 pour cent des Français soutenaient et soutiennent ce mouvement, et ceci devrait pousser le gouvernement à un peu de modestie et à des prises de décision rapides. … J’encourage le gouvernement à dire qu’il a entendu le message et donner des décisions qui vont ramener la paix. »

Quant aux divers alliés politiques de la CGT, qui ont été indifférents voire hostiles aux appels sur les réseaux sociaux, ils tentent seulement de trouver une stratégie pour faire rentrer l’éruption de colère sociale dans l’ordre.

Jean-Luc Mélenchon a dit sur son blog vouloir le « succès » des Gilets jaunes, mais La France insoumise avait auparavant débattu d’un éventuel soutien écologique aux taxes, et la responsable LFI Clémentine Autain a annoncé qu’elle ne participerait pas aux mobilisations. Le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) a quant à lui appelé les « syndicats, associations et partis politiques » à prolonger le mouvement.

En fait, ce qui ressort des mobilisations samedi est que, sur fond de colère sociale dans toute l’Europe, une opposition véritable ne peut s’exprimer qu’indépendamment des syndicats et de leurs alliés tels LFI et le NPA en France. A présent que l’opposition se développe, il s’agit d’empêcher qu’on l’étrangle. La question de la formation par les travailleurs d’organisations de lutte indépendantes des syndicats et celle de la construction d’une avant-garde qui soulève la question du pouvoir, sont décisives.

L’exemple des luttes des années 1930 est ici précieux. Dans son article « Front populaire et comités d’action », écrit moins d’un an avant la grève générale de 1936 en France, Léon Trotsky a soulevé la question critique de l’organisation indépendante des luttes ouvrières:

L'énorme danger en France actuellement consiste en ce que l'énergie révolutionnaire des masses, dépensée par à-coups successifs dans des explosions isolées ... finisse par faire place à l'apathie. Seuls les traîtres conscients ou des cerveaux obtus peuvent croire ou faire croire que l'on peut, dans la situation actuelle, maintenir les masses dans l'immobilité jusqu'à ce que l'on puisse d'en haut leur faire cadeau d'un gouvernement ... La tâche du parti prolétarien consiste non à freiner et à paralyser ces mouvements, mais à les unifier et à leur donner le plus de vigueur possible.

Sur fond d’une résurgence de la lutte des classes internationale, cet appel est d’une actualité brûlante.

Mais la question la plus critique est la construction d’une avant-garde marxiste dans la classe ouvrière française et européenne. Ce n’est qu’ainsi que le mouvement de masse émergeant pourra acquérir un caractère socialiste conscient et unifier la classe ouvrière européenne dans une lutte contre le capitalisme.