Les grandes puissances commémorent la Première Guerre mondiale et préparent la prochaine

Par André Damon
14 novembre 2018

Au cours du week-end dernier, les dirigeants des grandes puissances mondiales se sont réunis en France pour commémorer la fin officielle de la Première Guerre mondiale. La chancelière allemande Angela Merkel, le président français Emmanuel Macron et le président américain Donald Trump ont adopté les mines sombres de circonstance, se sont fait des accolades et ont prononcé des discours se lamentant de « l’horreur » et de la « tragédie » d’une guerre qui a coûté la vie à plus de 16 millions de personnes.

Mais leurs remarques sur les « tragédies » et le « suicide » ne pouvait cacher le fait qu’ils sont tous activement engagés dans des préparatifs en vue d’un nouveau conflit militaire mondial meurtrier.

Trump, comme d’habitude, n’a pas ressenti le besoin de cacher son attrait pour les effusions de sang. Son discours au cimetière américain de Suresnes, juste en périphérie de Paris, fut un délire chauvin. Trump a loué les « grands guerriers » qui « ont combattu dans l’enfer pour inverser le cours de la guerre » et a rendu hommage aux « féroces » marines américains, que les soldats allemands terrifiés appelaient « chiens de l’enfer ».

À la différence de Merkel et de Macron, le président américain n’a pas fait la moindre concession à l’idée, pourtant universellement admise depuis la chute du Troisième Reich, que la Première Guerre mondiale était une erreur désastreuse, dans laquelle des millions de personnes ont été massacrées par l’ignorance des généraux ou l’avarice des politiciens et des industriels. Selon Trump, c’était une lutte « noble » pour apporter la « paix » et défendre la « civilisation ».

Les discours de Macron et de Merkel ont trahi les mêmes sentiments sanguinaires, simplement recouverts d’une couche d’hypocrisie. Macron a façonné son discours comme une condamnation du « nationalisme », tandis que Merkel a déploré la guerre comme « un labyrinthe hideux de batailles sans merci », une « effusion de sang insensée » causée par « l’arrogance nationale et l’orgueil militaire ».

Mais le discours de Macron était, dans son contenu, une célébration du grand mensonge colporté par le mouvement fasciste germano-français selon lequel la « Grande guerre » était un moment d’unité nationale dans tous, au cours duquel des divisions sociales, les divisions de classes, ont été mises de côté pour la défense de la patrie. Pour les combattants, Macron a déclaré : « La France symbolisait tout ce qui était beau dans le monde ». Les soldats dans les tranchées étaient « notre famille, la famille à laquelle nous appartenons aujourd’hui » créant ainsi « une France unie […] populaire et bourgeoise ».

Cette déclaration était tout à fait en accord avec la déclaration de Macron quelques jours plus tôt affirmant que Philippe Pétain, le dictateur de la France de Vichy qui a collaboré avec les nazis et envoyé des dizaines de milliers de juifs et d’antifascistes à leur mort, était un « grand soldat ».

Pour sa part, Angela Merkel a invoqué les « horreurs » de la Première Guerre mondiale et a appelé l’Allemagne à mettre fin à son « isolement » en devenant une grande puissance. La chancelière a déclaré : « La Première Guerre mondiale nous a montré à quel type de ruine l’isolationnisme peut nous conduire. Et si l’isolement n’était pas une solution il y a 100 ans, comment pourrait-il en être une aujourd’hui ? »

Quel mensonge absurde ! Tous les manuels d’histoire des étudiants de première année indiquent clairement que la guerre n’a pas été causée par « l’isolationnisme » allemand, mais par le désir du Kaiser et du chancelier d’obtenir ce que Guillaume II a appelé sa « place au soleil » pour l’Allemagne, c’est-à-dire des possessions coloniales aux dépens de ses concurrents arrivés plus tôt sur la scène mondiale.

C’est pour assurer le pouvoir mondial allemand que le prédécesseur de Merkel, Theobald von Bethmann-Hollweg, a déclaré en 1914 que l’objet de son régime était de « jeter les bases de la prédominance allemande en Europe ».

Avec des modifications très mineures, ce sont les sentiments qui animent la chancellerie de la République fédérale, tels qu’exprimés par ses principaux idéologues. Selon Herfried Münkler, professeur à l’Université Humboldt, l’Allemagne doit devenir le « maître d’œuvre » de l’Europe, exerçant un « leadership politique et économique déterminé » sur le continent.

De l’autre côté du Rhin, les sentiments des classes dirigeantes sont tout aussi belliqueux. Quelques jours après le discours de Macron, le ministre français des finances, Bruno Le Maire, a appelé à la formation d’un « empire européen » capable de concurrencer économiquement et militairement les États-Unis et la Chine. Alors que la population de l’Europe, compte tenu des horreurs des deux guerres mondiales, trouvera ce discours sur l’empire « peu attrayant […] dans le monde de demain, il sera question de pouvoir […] L’Europe ne peut plus hésiter à jouer de son pouvoir ».

Le Maire a conclu : « Tout le monde sait qu’il faut du courage pour faire obstacle à l’administration de Donald Trump […] Les citoyens européens en ont assez du babillage. »

C’est une reformulation délibérée et consciente de l’adage du chancelier allemand Bismarck selon lequel celui qui aura le plus d’influence ne sera pas désigné par « le libéralisme, mais par la puissance », non par des « discours », mais par « du sang et du fer ».

Ces sentiments militaristes et essentiellement fascistes s’expriment non seulement en paroles, mais aussi en actes.

Le président américain Donald Trump, avec le soutien d’une opposition démocratique qui fonctionne largement comme un tampon qui légitime son assaut contre la démocratie, s’est embarqué dans le plus grand renforcement militaire depuis la guerre froide, se retirant du traité des Forces nucléaires de portée intermédiaire (INF) passé avec la Russie, et en élargissant massivement l’arsenal nucléaire des États-Unis. Il a commencé à déployer 15 000 soldats sur le sol américain, a revendiqué le droit de révoquer les amendements constitutionnels par décret exécutif et a commencé la construction de camps de concentration pouvant contenir des dizaines de milliers de personnes.

Macron, poursuivant le réarmement militaire hyper accéléré de son pays, a plaidé pour la création d’une « armée européenne » pour contrer les États-Unis et la Chine, qui sera financée par les types de politiques d’austérité anti-travailleurs de son gouvernement.

Merkel préside un gouvernement de grande coalition voué au réarmement militaire et à la projection du pouvoir à l’étranger. Elle supervise également la construction de camps de concentration pour accueillir des réfugiés sans défense. Son gouvernement est un repaire de crypto-fascistes, dont Hans-Georg Maassen, chef des services secrets du pays récemment limogé, a défendu les émeutiers néo-nazis qui ont attaqué des Juifs et des étrangers.

En collaboration avec l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) néo-fasciste, Maassen a rédigé un rapport plaçant sous surveillance les opposants au capitalisme, y compris le Parti de l’égalité socialiste, comme « des extrémistes de gauche ». Selon le magazine hebdomadaire Focus Magazin, l’appareil militaire et les services de renseignement allemands ont révélé que des enquêtes internes de l’armée avaient révélées un complot énorme de 200 militaires pour séquestrer et assassiner des hommes politiques de gauche.

La poussée actuelle vers les conflits militaires des grandes puissances est ancrée dans les mêmes contradictions fondamentales du capitalisme – entre l’économie mondiale et le système d’État-nation démodé, et entre la production socialisée et la propriété privée des moyens de production – qui ont conduit à deux guerres mondiales au 20ᵉ siècle.

Elle est également alimentée par l’intensification des tensions politiques et sociales internes dans chacun des principaux pays impérialistes. Les gouvernements de Macron, Trump et Merkel sont largement détestés en tant qu’instruments directs d’une oligarchie financière corrompue. Ces gouvernements voient dans la guerre non seulement le prétexte pour utiliser la répression policière contre leurs adversaires, mais aussi pour la promotion des forces d’extrême droite afin de créer une base pour leurs politiques de militarisme et d’austérité et de servir de troupes de choc contre les luttes grandissantes de la classe ouvrière.

Comme l’a analysé David North, président du comité de rédaction du World Socialist Web Site, nous vivons dans le « XXᵉ siècle inachevé ». Tous les démons du siècle dernier sont revenus pour troubler le nôtre. Mais cela signifie que les tâches auxquelles l’humanité est confrontée restent les mêmes. Le carnage de la Première Guerre mondiale s’est soldé par deux révolutions : en Russie et en Allemagne. Mais chacune fut étranglée. En Allemagne, cela a été rapide avec les balles des Freikorps de Friedrich Ebert. En Russie, ce fut lent, avec le triomphe du stalinisme qui a abouti à la dissolution de l’URSS. C’est la défaite de ces révolutions qui a fait revenir le spectre de la guerre mondiale.

La classe ouvrière internationale, aujourd’hui comme alors, munie du programme de l’internationalisme socialiste, constitue l’antipode à la guerre mondiale. C’est la peur de cette force sociale vaste et puissante qui pousse la bourgeoisie à la guerre et à la dictature, et c’est cette force sociale qui doit être mobilisée pour s’opposer au retour de la barbarie impérialiste.

(Article paru en anglais le 13 novembre 2018)