Des tensions âpres entre les États-Unis et l’Europe marquent le centenaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale à Paris

Par Alex Lantier
13 novembre 2018

Ce week-end, des chefs d’État de 70 pays se sont réunis à Paris pour marquer le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, dans un contexte de montée des conflits entre les grandes puissances et de colère populaire grandissante. En dépit des critiques rituelles du nationalisme et des appels à la paix, il est clair qu’aucun des « dirigeants mondiaux » à Paris n’avait l’intention de mettre un terme à l’effondrement des relations internationales entre les grandes puissances.

Arrivé à Paris à la suite de manifestations contre lui rassemblant des milliers de personnes sur la place de la République, Donald Trump a lancé un tweet dénonçant le projet de l’Union européenne (UE) de constituer une armée visant les États-Unis, la Russie et la Chine. Trump a écrit : « Le président français Macron vient de suggérer à l’Europe de se doter de ses propres forces militaires afin de se protéger des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Très insultant, mais peut-être que l’Europe devrait d’abord payer sa juste part de l’OTAN, que les États-Unis subventionnent énormément ! »

L’appel lancé la semaine dernière par Macron pour « une véritable armée européenne » afin que les Européens puissent « se protéger de la Chine, de la Russie et même des États-Unis » témoigne de la rupture profonde des relations américano-européennes. Après que l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’OTAN, Kay Bailey Hutchinson, ait menacé de « supprimer » les missiles russes en Europe et l’appel de Trump à annuler le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF), sa capacité à conserver le Sénat américain aux élections de mi-mandat a choqué le pouvoir européen cercles.

Face à la perspective d’une importante accumulation d’armes nucléaires américaines visant la Russie et aux menaces de guerre commerciale de la Maison-Blanche contre des centaines de milliards de dollars de produits européens et chinois, ils intensifient leurs appels à la militarisation de l’UE.

Trump a répliqué samedi en refusant d’assister aux cérémonies des morts américains de la guerre au cimetière militaire du Bois Belleau, à 80 kilomètres de Paris. Alors que de petites pluies tombaient sur la région desservie par le métro parisien, la Maison-Blanche a justifié cette décision en citant de manière ridicule « des problèmes de planification et de logistique causés par les conditions météorologiques ».

Hier, les chefs d’État, dont Trump, le président russe Vladimir Poutine et la chancelière allemande Angela Merkel, se sont réunis à l’Arc de Triomphe à Paris pour écouter un discours de Macron. Les médias internationaux présentent en grande partie le discours de Macron comme une critique du nationalisme – et donc, implicitement, du nationalisme type « l’Amérique d’abord » de Trump.

En fait, le discours de Macron était en soi un panégyrique de la guerre ignorant et nationaliste. Tout en décriant ses 10 millions de morts, 6 millions de personnes mutilées, 3 millions de veuves, 6 millions d’orphelins et des millions de victimes civiles, Macron a salué la guerre pour avoir prétendument permis au patriotisme de surmonter les divisions de classe françaises. Il a dit que cela construisait « une France unie, rurale et urbaine ; bourgeoise, aristocratique et populaire ; de toutes les couleurs, où prêtres et anticléricaux souffraient côte à côte ; et dont l’héroïsme et la douleur nous ont fait. »

Reprenant implicitement le nationalisme récemment reproché à Trump, Macron tenta maladroitement de prétendre que sa propre invocation de la guerre n’était pas nationaliste, mais patriotique. Il a appelé le patriotisme « l’exact contraire du nationalisme : le nationalisme en est la trahison. En disant « nos intérêts d’abord et qu’importent les autres », on gomme ce qu’une Nation a de plus précieux, ce qui la fait vivre, ce qui la porte à être grande, ce qui est le plus important : ses valeurs morales. »

La moralisation de Macron ne mérite que le mépris. Le contenu réactionnaire de ses invocations nationalistes a été révélé la semaine dernière – lorsqu’il a suscité choc et révulsion en France en affirmant qu’il était légitime d’honorer Philippe Pétain, le dictateur fasciste du régime français Vichy pendant la Seconde Guerre mondiale, comme un grand général.

Les remarques de Macron, ce dimanche, soulignent que sa déclaration de soutien à Pétain n’était pas fortuite, mais profondément enracinée dans sa politique. En effet, sa louange de la guerre comme ciment de l’unité nationale fait écho aux vues des groupes fascistes qui ont soutenu Pétain entre les deux guerres mondiales, puis sont devenus la base sociale de Vichy.

En réalité, à travers l’Europe et au niveau international, la guerre mondiale était une crise du capitalisme international qui a aggravé les tensions de classe jusqu’à la révolution. Sous la direction du parti bolchevique de Vladimir Lénine et de Léon Trotsky, la classe ouvrière a pris le pouvoir en Russie en octobre 1917 et l’a sortie de la guerre. Cela a conduit à une vague de luttes révolutionnaires à travers l’Europe qui a renversé les empires allemand et autrichien, et à l’émergence de partis communistes de masse dans la classe ouvrière dans des pays du monde entier, y compris la France.

Un siècle plus tard, aucune des contradictions du capitalisme n’ayant conduit à la guerre et à la révolution sociale – surtout celle entre l’économie mondiale et le système des États-nations – n’a été résolue. Alors que les guerres commerciales et les courses aux armements se propagent entre les grandes puissances, il est clair que les mêmes luttes inter-impérialistes pour le profit et le même avantage stratégique qui ont conduit aux deux guerres mondiales du 20ᵉ siècle s’aggravent rapidement. Après l’effondrement du sommet du G7 des principales puissances de l’OTAN et du Japon en juin, les relations euro-américaines sont au bord de la désintégration.

Hier après-midi, Trump a sauté un « Forum pour la paix » organisé par Macron et la chancelière allemande Angela Merkel et a préféré se rendre au cimetière américain de Suresnes pour s’exprimer. « Nous sommes rassemblés dans ce lieu sacré pour rendre hommage aux courageux Américains qui ont donné leur dernier souffle dans cette lutte acharnée », a-t-il déclaré. « Il est de notre devoir de préserver la civilisation qu’ils ont défendue et de protéger la paix pour laquelle ils ont si noblement donné la vie il y a un siècle. »

L’appel de Trump pour protéger la paix est ridicule et absurde. La politique américaine sous les administrations Républicaines et Démocrates successives plus d’un quart de siècle depuis la dissolution de l’Union soviétique par les staliniens a été constituée de guerres néocolonialistes implacables à travers le Moyen-Orient. Le fait que cela ait conduit Washington à répudier tous les traités sur le contrôle des armes nucléaires afin d’intensifier les menaces nucléaires contre la Russie en Europe et la Chine en Asie constitue un avertissement quant aux énormes dangers que courent la classe ouvrière et l’humanité par l’impérialisme.

Le « Forum pour la paix » auquel ont assisté Merkel et Macron n’était pas moins en faillite. Merkel – dont le gouvernement de la grande coalition berlinoise a joué un rôle majeur en incitant au nationalisme et à la politique d’extrême droite en s’efforçant en permanence de militariser la politique étrangère allemande et de se préparer à la guerre – a lancé un avertissement sur les leçons de la Première Guerre mondiale. « Cent ans plus tard », a-t-elle déclaré, « nous repensons à cette guerre, elle nous rend conscients des conséquences dévastatrices que peuvent avoir le manque de communication et le manque de volonté de compromis en matière de politique et de diplomatie. »

Merkel n’a toutefois pas précisé comment elle entendait surmonter l’incapacité répétée de trouver un compromis acceptable dans le nombre croissant de conflits entre Washington et l’UE.

En fait, l’incitation incessante des gouvernements européens au nationalisme, à la xénophobie anti-immigrée, et au militarisme incite les extrémistes violentes de l’extrême droite à préparer des attaques terroristes et des assassinats.

Hier, il est apparu qu’en enquêtant sur Franco A., un extrémiste de droite qui avait projeté des attaques terroristes dans le but de les imputer à des réfugiés, la police allemande avait découvert un complot d’extrême droite beaucoup plus vaste. Quelque 200 soldats liés au commandement des forces spéciales (KSK) avaient préparé un plan pour le « Jour X » visant à assassiner des hommes politiques de gauche. Dietmar Bartsch, homme politique du parti de gauche, Claudia Roth, chef du Parti vert, Heiko Maas, ministre des affaires étrangères, et Joachim Gauck, ancien président. Franco A. lui-même a été libéré l’année dernière.

De tels complots se répandent dans toute l’Europe. Le 6 novembre, six partisans d’extrême droite ont été arrêtés pour avoir préparé une « action violente » contre Macron. De même, un ancien soldat âgé de 63 ans a été arrêté avec 16 armes à feu en Espagne pour avoir préparé une attaque contre le Premier ministre social-démocrate, Pedro Sanchez.

(Article paru d’abord en anglais le 12 novembre 2018)