Cent ans après la révolution de novembre en Allemagne

Par Ulrich Rippert et Peter Schwarz
10 novembre 2018

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Il y a cent ans, le 9 novembre 1918, le soulèvement révolutionnaire de la classe ouvrière allemande contre la guerre et la monarchie atteignit son apogée et ébranla le système capitaliste.

Depuis le début de 1918, malgré l’oppression, la censure draconienne, l’emprisonnement de dirigeants révolutionnaires et le soutien du Parti social-démocrate (SPD) et des syndicats pour la Première Guerre mondiale, le gouvernement impérial ne pouvait plus contrôler la résistance de la classe ouvrière à la guerre. Les effets dévastateurs de trois ans et demi de massacre sanglant et des défaites militaires sur le front occidental ont conduit à une crise révolutionnaire.

Dans de nombreuses régions, l’acheminement des aliments s’est presque complètement effondré. Bien que la production pour la guerre ait considérablement augmenté depuis l’été de 1914, la production industrielle totale à la fin de 1917 était de 47 pour cent inférieure à son niveau d’avant-guerre. La production agricole avait chuté de 60 pour cent. La famine était inimaginable.

Les fronts ont à peine bougé dans les derniers mois de la guerre, mais le grand massacre humain s’est poursuivi sans relâche. Les soldats ont été envoyés au massacre, morts de faim dans les tranchées ou morts à la suite d’épidémies. À ce stade, la Première Guerre mondiale faisait rage depuis quatre ans. Le général Ludendorff et le commandement suprême de l’armée ont retardé les négociations sur l’armistice et, lorsque la guerre a finalement pris fin en novembre 1918, 10 millions de personnes avaient perdu la vie, avec 20 millions de soldats blessés. En outre, il y a eu 7 millions de victimes civiles.

En Russie, sous la direction des bolcheviks, la classe ouvrière avait conquis le pouvoir et mis fin à l’engagement russe dans la guerre en octobre 1917. Leur victoire avait inspiré les ouvriers allemands. Au milieu de la boucherie de la guerre mondiale, la révolution russe a prouvé qu’un monde au-delà du capitalisme était possible sans exploitation ni guerre.

En janvier 1918, les ouvriers des usines d’armement de Hennigsdorf cessent le travail. Leur manifestation à Berlin tout proche a été rejointe par 400 000 personnes. « La grève de janvier marque le début de la fin de l’ordre du Kaiser Guillaume II, une éruption volcanique de toutes les contradictions qui tourbillonnaient dans le Reich, et que la trêve [négociée par les bolcheviks] n’avait pas seulement dissimulées, mais aussi aggravées », écrit Joachim Käppner écrit dans son livre 1918.

Suite à cela, la résistance dans les usines a augmenté et s’est étendue à la flotte et au front. À l’automne de 1918, la situation se détériorait de jour en jour. Pour contrôler la vague révolutionnaire et transférer la responsabilité de la défaite de la guerre sur d’autres, le gouvernement a procédé à une série de retraites. « La réforme d’en haut était censée empêcher la révolution d’en bas – c’était l’idée de base du revirement achevé », a fait remarquer Volker Ullrich dans son livre Die Revolution von 1918/19 [non traduit en Français].

Le 3 octobre, le prince Max von Baden a été nommé chancelier du Reich pour former une coalition gouvernementale avec les sociaux-démocrates, qui ont assumé pour la première fois de l’histoire la responsabilité du gouvernement. Trois semaines plus tard, le général Ludendorff, l’homme le plus puissant du commandement de l’armée suprême, était démis de ses fonctions.

Mais ces mesures arrivent trop tard. Le soulèvement révolutionnaire ne pouvait plus être arrêté. Le 30 octobre, les marins de la flotte hauturière se rebellent et refusent de se lancer dans une « bataille finale » qui impliquerait leur mort certaine.

À Kiel, des marins fraternisent avec les travailleurs et organisent une grève générale. Le 4 novembre, ils occupent les navires et la mairie de Kiel. Des conseils de travailleurs et de soldats sont formés. Le 5 novembre, la révolution prévaut à Lübeck, le 6 novembre à Hambourg, puis à Brême, Hanovre et Stuttgart. Le 7 novembre, 80 000 travailleurs manifestent à Munich et forment un conseil des travailleurs et des soldats. Un jour plus tard, Kurt Eisner proclame l’État libre de Bavière.

Ensuite, les événements commencent à s’accélérer. Richard Müller, qui, en tant que président du Conseil exécutif des conseils d’ouvriers et de soldats, a joué un rôle de premier plan dans le soulèvement de Berlin le 9 novembre, le décrit ainsi :

« Après la pause du petit-déjeuner, les choses se sont animées. Les usines se sont vidées à un rythme incroyablement rapide. Les rues étaient remplies d’énormes foules de gens. À la périphérie, où se trouvent les plus grandes usines, se sont formées de grandes marches de protestation qui se sont déversées dans le centre-ville. »

Müller décrit comment des soldats qui avaient reçu l’ordre de se rendre à Berlin pour protéger la monarchie et maintenir l’ordre avaient rejoint les manifestations ouvrières sans y être invités. « Des hommes, des femmes, des soldats et un peuple en armes ont envahi les rues jusqu’à la caserne la plus proche. » Dans la prison de Moabit et le camp de détention de Tegel, les détenus sont libérés. « Les grands journaux, le bureau du télégraphe Wolff, le département du télégraphe, le bâtiment du Reichstag étaient déjà occupés dans les premières heures de l’après-midi. »

« La particularité de ce soulèvement réside dans la force élémentaire de son déclenchement, dans l’étendue totale de son expansion et dans l’action unifiée presque méthodique dans toutes les parties de la vaste région du Grand Berlin », Müller résume les événements ainsi.

Le règne de la monarchie, brisé par la guerre, s’effondre comme un château de cartes sous cette terrible attaque de la classe ouvrière. Le chancelier du Reich, Max von Baden, annonce l’abdication du Kaiser Guillaume II dès le matin. À midi, il passe le relais au social-démocrate Friedrich Ebert. En début d’après-midi, Philipp Scheidemann, membre du SPD, proclame la République démocratique depuis le balcon du palais de la ville de Berlin devant une foule immense. Karl Liebknecht, dirigeant de la Ligue spartaciste, proclame peu après la République socialiste dans le Lustgarten voisin.

Le lendemain, le président du SPD, Friedrich Ebert, forme un nouveau gouvernement, appelé : « Conseil des représentants du peuple », qui comprend trois sociaux-démocrates majoritaires – SPD (Ebert, Philipp Scheidemann et Otto Landsberg) et trois membres de Parti social-démocrate indépendant – USPD (Hugo Haase, Wilhelm Dittmann et Emil Barth). L’USPD avait été fondée en avril 1917 par des membres du SPD qui, sous la pression des masses, avaient refusé d’accorder d’autres crédits de guerre et avaient donc été expulsés du SPD. Barth est également membre des représentants révolutionnaires qui exercent une grande influence parmi les travailleurs de l’industrie métallurgique de Berlin.

Le Conseil des commissaires du peuple se charge de capturer, d’étouffer et d’écraser dans le sang l’énorme vague révolutionnaire qui s’est répandue comme une traînée de poudre à travers le pays en quelques jours, menaçant non seulement la monarchie, mais aussi les biens des capitalistes, des propriétaires fonciers, et le pouvoir de la caste militaire.

À l’été de 1914, les dirigeants du SPD ont voté en faveur de l’octroi de crédits de guerre au gouvernement allemand et ont ainsi envoyé des millions de travailleurs dans l’abattoir de la guerre impérialiste. Quatre ans plus tard, ils se révélèrent être les plus importants défenseurs du pouvoir capitaliste. Ebert conclut un pacte secret avec le commandement suprême de l’armée sous le commandement du général Gröner. Les attaques contre les ouvriers révolutionnaires sont préparées et organisées en coopération directe quotidienne avec l’état-major de la contre-révolution.

Dans ses mémoires, le général Gröner écrivait à propos de cette alliance avec Ebert : « Le corps des officiers ne pouvait coopérer qu’avec un gouvernement qui luttait contre le radicalisme et le bolchevisme. Ebert était prêt pour cela. » Le 10 novembre, il avait déclaré à Ebert que l’armée s’était mise à la disposition de son gouvernement, mais avait exigé que le bolchevisme soit combattu. « Ebert a répondu à ma proposition d’alliance. À partir de ce moment-là, nous discutions chaque soir des mesures nécessaires sur une ligne secrète entre la chancellerie du Reich et le commandement de l’armée. L’alliance a fait ses preuves. »

Sur la base de cette alliance, la direction du SPD organise coup sur coup contre les ouvriers révolutionnaires. Le Commissaire du Peuple à l’armée et à la marine, Gustav Noske, est chargé de recruter contre le soulèvement des soldats réactionnaires dispersés des Freikorps. Il prend sa mission avec les mots : « Quelqu’un doit jouer le limier ». Dans le journal du parti SPD, Vorwärts, il y a des appels à une coopération avec le Freikorps, précurseur des SA nazis, sous le titre « Protégez-vous de Spartakus ! »

Le conflit entre la classe ouvrière, d’une part, et les Freikorps, les troupes contre-révolutionnaires et le gouvernement Ebert, de l’autre, se transforme en une guerre civile ouverte. Mais ce n’est que le 29 décembre, lorsque des combats armés font rage dans les rues de Berlin, que les ministres de l’USPD quittent le gouvernement Ebert. Ils avaient agi comme une feuille de vigne de gauche sans avoir la moindre influence sur les événements.

Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg, qui se battaient depuis le début de la guerre contre la trahison du SPD et avaient formé le « Gruppe international », puis le « Spartakusbund », ont fondé le Parti communiste allemand sous le feu des grandes luttes révolutionnaires au tournant de l’année 1918/19. Rosa Luxemburg, qui avait été relâchée quelques semaines auparavant après une longue peine d’emprisonnement dans une forteresse, prononce le discours principal lors du congrès fondateur. Karl Radek prononce les salutations du Parti bolchevique. Deux semaines plus tard, le 15 janvier, Luxemburg et Liebknecht ont été capturés et assassinés par traîtrise par les Freikorps de Noske.

La contre-révolution triomphe ! Avec une cruauté terrible, elle fait rage contre les ouvriers révolutionnaires à Berlin et dans d’autres zones industrielles. Des dizaines de milliers sont assassinés. Les troupes du ministre de l’armée social-démocrate noient la révolution dans le sang.

Aujourd’hui, l’historiographie officielle présente la révolution de novembre comme un réveil démocratique et le début de la démocratie en Allemagne. Ce n’était rien de la sorte. La révolution allemande de 1918, comme l’a si bien dit Leon Trotsky en 1930, n’était « pas un aboutissement démocratique de la révolution bourgeoise », mais « une révolution prolétarienne décapitée par la social-démocratie. Plus exactement, la contre-révolution bourgeoise est contrainte de préserver des formes pseudo-démocratiques après sa victoire sur le prolétariat. »

La bourgeoisie allemande avait déjà fait ses adieux aux aspirations démocratiques 70 ans plus tôt. En 1848, elle avait poignardé dans le dos la révolution démocratique qui avait balayé l’Allemagne et de vastes régions de l’Europe, et s’était alliée à une réaction féodale. L’émergence de l’Allemagne en tant que grande puissance impérialiste s’est ensuite déroulée sous le régime Hohenzollern. Le militarisme prussien, l’appareil d’État prussien autoritaire et sa colonne vertébrale, les grands propriétaires terriens, ont servi la future bourgeoisie allemande en opprimant la classe ouvrière et à poursuivre ses objectifs impérialistes. Cela a culminé dans la catastrophe de la Première Guerre mondiale, à l’origine de l’éclatement de la bourgeoisie allemande.

Les ouvriers et les soldats, qui se sont soulevés en masse après quatre ans de massacres barbares et de crimes de guerre indescriptibles, n’avaient pas pour tâche de mener à bout la révolution démocratique bourgeoise. La bourgeoisie était depuis longtemps devenue la classe dirigeante sous la protection du régime impérial et a prouvé sa banqueroute historique avec la guerre. Ils avaient pour tâche de priver la bourgeoisie et la caste militaire de leurs fondements matériels, d’exproprier les barons de l’industrie, les profiteurs de guerre et les propriétaires terriens et de créer un État ouvrier socialiste.

La révolution allemande de novembre était une partie inséparable de la révolution prolétarienne mondiale en développement. Un an auparavant, la classe ouvrière avait conquis le pouvoir en Russie sous la direction des bolcheviks. Les dirigeants de la révolution d’octobre, Lénine et Trotsky, avaient fondé toute leur stratégie dans une perspective internationale. Ils ont compris que la révolution russe était le prélude à la révolution socialiste mondiale. Ils étaient convaincus que les contradictions du système mondial impérialiste exprimées dans la barbarie de la Première Guerre mondiale conduiraient également la classe ouvrière d’autres pays à la révolution et libéreraient rapidement l’État ouvrier russe de son isolement initial. Les événements en Allemagne ont confirmé cette perspective.

Si la victoire de la Révolution d’octobre a inspiré les travailleurs allemands, elle a provoqué la peur et la terreur parmi les élites dirigeantes. « Défense contre le bolchevisme » est devenue non seulement le cri de bataille de la réaction la plus extrémiste, mais également celui du SPD et de certaines parties de l’USPD. « Lorsque Karl Liebknecht […] a tenté, le 9 novembre, d’associer la faction des indépendants du Reichstag au slogan russe « Tout le pouvoir aux Soviets », Edouard Bernstein, présent à l’époque, a réagi comme « “frappé par la foudre à la tête” : “Cela nous apporte la contre-révolution”, » écrivait Heinrich Winkler dans Der lange Weg nach Westen [Allemagne : La longue route vers l’Ouest].

La Révolution allemande a échoué faute d’une direction révolutionnaire. Sous August Bebel et Wilhelm Liebknecht, le SPD avait construit le plus grand parti de masse marxiste au monde. Mais ses couches supérieures se laissèrent entraîner par la reprise économique, trahirent leur propre programme en 1914 et soutinrent la Première Guerre mondiale.

La classe ouvrière ne s’est pas remise de ce coup à temps. L’USPD n’a été fondée que trois ans après le début de la guerre, non pas de sa propre initiative, mais parce que le SPD, par le biais d’expulsions de son parti, ne lui laissait pas d’autre choix. Sa politique est toujours restée centriste, s’adaptant à toutes les pressions bourgeoises, telles que sa participation au gouvernement d’Ebert. Même les représentants les plus révolutionnaires et les plus courageux de la classe ouvrière allemande de la Ligue Spartacus ont eu du mal à rompre avec le SPD et l’USPD à temps.

La défaite de la révolution de novembre a eu des conséquences dévastatrices. Elle a isolé l’Union soviétique, contribuant de manière substantielle au développement de la bureaucratie stalinienne. L’influence croissante de Joseph Staline sur les politiques de l’Internationale communiste devint à son tour un facteur important dans les futures défaites de la classe ouvrière internationale. Ainsi, en 1923, le KPD (parti communiste allemand) a raté une situation révolutionnaire extraordinaire en raison de sa politique erronée. Et en 1933, la politique catastrophique du KPD, dictée par Staline et strictement opposée à un front uni contre les nazis, avait conduit Hitler à prendre le pouvoir sans coup de feu.

Mais surtout, la révolution de novembre a laissé intacts le pouvoir et la propriété de toutes les forces qui aideraient Hitler à prendre le pouvoir 15 ans plus tard : les barons de l’industrie tels que Stinnes, Krupp et Thyssen ; les Junckers, sur lesquels s’appuyaient Paul von Hindenburg et d’autres généraux ; et les Freikorps, parmi lesquels les SA de Hitler ont été recrutés. Même la haute noblesse n’a pas été expropriée ni abolie, tâche que la Révolution française avait déjà menée à son terme 120 ans plus tôt.

Cent ans plus tard, la classe ouvrière allemande et internationale fait à nouveau face aux mêmes défis qu’en 1918. Avec l’intensification de la crise mondiale du capitalisme – une inégalité sociale extrême, la guerre commerciale et la guerre – tous les problèmes non résolus du XXᵉ siècle sont de retour. Les partis extrémistes de droite sont en hausse partout, y compris en Allemagne ; comme le militarisme et les pouvoirs accrus de l’État. La lutte des classes est à un point critique. Sans une révolution socialiste dans un avenir proche, l’humanité menace de sombrer à nouveau dans la guerre et la barbarie.

Le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste – Allemagne) et le Comité international de la IVᵉ Internationale sont la seule tendance politique à tirer les leçons des expériences stratégiques de la lutte des classes et à se battre pour une perspective socialiste internationale. La nécessité urgente de construire un mouvement socialiste révolutionnaire de la classe ouvrière politiquement indépendant est la leçon essentielle de la révolution allemande et reste la tâche centrale de nos jours.

(Article paru d’abord en anglais le 9 novembre 2018)