L’UE réagit aux élections américaines de mi-mandat en appelant à un renforcement militaire

Par Alex Lantier
9 novembre 2018

Les milieux politiques et médiatiques européens réagissent aux élections de mi-mandat de 2018 aux États-Unis en appelant à un renforcement militaire pour faire face à Washington et à légitimer la politique d'extrême droite.

Il est de plus en plus évident que l’effondrement des relations transatlantiques après l’élection de Donald Trump et ses mesures de guerre commerciale contre l’Allemagne et la Chine n’ont pas été une coïncidence ou une déviation ponctuelle. Les cercles dirigeants européens interprètent pour la plupart la capacité de Trump à étendre le contrôle du Parti républicain sur Sénat, bien qu’il ait perdu la direction de la Chambre des représentants au profit du Parti démocrate, comme un signe que les conflits croissants entre les États-Unis et l’Europe reflètent une crise plus profonde qu’ils le pensaient au départ. Ils réclament leur propre politique militaire agressive.

Le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung a écrit: «Les élections au Congrès de 2018 avaient un rôle simple: déterminer si le président Donald Trump serait une aberration temporaire dans l’histoire des États-Unis ou s’il existait un problème plus grave… Nous avons la réponse, et elle est sans ambiguïté: Trump ne peut pas être considéré comme une stupidité historique». Trump, a-t-il ajouté, «a réveillé une force puissante, antidémocratique et haineuse. Maintenant, il est évident que cette force est là pour rester».

En France, Le Parisien a écrit que «Le référendum anti-Trump n’a pas fonctionné», tandis que Le Figaro, de droite, a conclu: «Les élections de mardi ont normalisé une présidence que les démocrates espéraient disqualifier comme une anomalie historique».

En Grande-Bretagne, même le libéral Guardian, qui a publié une chronique de Richard Wolffe qualifiant les élections de «récit de la fuite des femmes blanches et banlieusardes s’éloignant de Trump» et du triomphe démocrate signifiant que «L’emprise incontrôlée de Trump sur le pouvoir est terminée», lançait un avertissement. Dans un commentaire intitulé, «Ne soyez pas dupes. Les élections de mi-mandat n'étaient pas une mauvaise soirée pour Trump», Cas Mudde se plaignait qu’en deux ans à peine: «Trump a façonné le Parti républicain à son image».

Le service de presse de Reuters a parlé de déception dans les capitales européennes: «Même si peu de responsables politiques européens l’ont dit ouvertement, Berlin, Paris et Bruxelles espéraient que les électeurs américains réprimandent clairement les républicains de Trump à mi-mandat, ce qui imposerait un changement de cap et renforceraient les espoirs de changement de régime en 2020… Mais le résultat n’a pas été à la hauteur de la “vague bleue” que certains espéraient».

Même les victoires des démocrates à la Chambre, a ajouté Reuters, pourraient seulement rendre la politique étrangère américaine plus imprévisible et dangereuse, compte tenu du programme agressif des démocrates. Contre Trump, «alors que les démocrates de la Chambre pourraient faire pression pour une approche plus dure en ce qui concerne l’Arabie saoudite et la Russie, il est peu probable qu’ils forcent un changement de cap sur les points les plus importants de son programme: le conflit commercial avec la Chine et la ligne dure contre l’Iran».

De telles politiques devraient intensifier les conflits géostratégiques et économiques entre le capitalisme américain et européen. Les sanctions de l’Union européenne (UE) imposées à la Russie à la demande de Washington coûtent des dizaines de milliards d’euros à l’Europe. Des responsables de l’UE et des États-Unis se sont vivement opposés à la suppression par les États-Unis de l’accord nucléaire iranien de 2015, contraignant les entreprises européennes à abandonner l’Iran. La campagne électorale de Trump en 2016 a joué un rôle majeur dans la visibilité de ces conflits, notamment lorsqu’il a dénoncé les exportations d’automobiles allemandes aux États-Unis comme étant «mauvaises».

Les hauts responsables européens ont appelé à un renforcement militaire, cachant à peine que leur collaboration politique et militaire aurait comme cible leur «allié» les États-Unis. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, a déclaré: «Nous devons trouver une réponse de ce côté de l’Atlantique au slogan “l’Amérique d’abord”. Pour moi et pour nous, il est clair que cela ne peut être que: “l’Europe unie”». Sur Twitter, Maas a averti que ce serait une «erreur de compter sur une correction de cap de Donald Trump… Nous devons réévaluer et réaligner nos relations avec les États-Unis.»

Les menaces américaines de tarifs douaniers liés à la guerre commerciale visant les exportations de voitures européennes, et en particulier allemandes, devraient se poursuivre sans relâche après les élections. «Ce sera inconfortable pour Trump, mais pas meilleur pour l’Europe. En politique commerciale, peu de choses changeront; beaucoup de démocrates sont plutôt protectionnistes», a déclaré à l’allemand Handelsblatt, Clemens Fuest, directeur de l’Institut économique Ifo à Munich.

La déclaration la plus belliqueuse a peut-être été exprimée par le président français Emmanuel Macron, qui a appelé à la construction d’une armée européenne pour se défendre contre les puissances extérieures, y compris les États-Unis. «On ne protégera pas les Européens si l’on ne décide pas d’avoir une vraie armée européenne», a déclaré Macron dans une interview accordée à Europe1 à la radio. Mentionnant des «puissances autoritaires qui réémergent et se réarment aux confins de l’Europe», il a appelé les Européens à «nous protéger à l’égard de la Chine, de la Russie et même des États-Unis».

Les avertissements dans les milieux officiels européens sur les politiques militaristes et protectionnistes des deux grands partis bourgeois américaines montrent que les conflits entre les États-Unis et l’Union européenne vont bien au-delà de la personnalité grossière de Trump. Ce ne sont pas des conflits entre des individus, mais entre le capitalisme américain et européen. Les conflits interimpérialistes acharnés sur les marchés, les profits et les avantages stratégiques – enracinés ultimement dans la contradiction entre l’économie mondiale et le système des États-nations – explosent après avoir plongé à deux reprises l’humanité dans la guerre mondiale au 20e siècle.

Les critiques des milieux dirigeants européens sur la politique d'extrême droite de Trump, y compris ses menaces d’employer ses soldats à massacrer des d'immigrés le long de la frontière américano-mexicaine, sont profondément hypocrites. L'incitation à la haine anti-immigrée de la bourgeoisie européenne, qui dure depuis plusieurs décennies, est à son comble, car elle cherche à légitimer à nouveau le fascisme européen afin de créer les conditions politiques nécessaires pour détourner des centaines de milliards d'euros des dépenses sociales vers l'armée et les banques.

La période où l'axe Berlin-Paris pouvait s’afficher comme un antipode démocratique à Trump est bel et bien révolue. Déjà, des responsables allemands, dont le ministre de l'Intérieur, Horst Seehofer, ont approuvé les émeutes néonazies anti-immigrées à Chemnitz et à Dortmund, tandis que des factions de l'État et des médias, y compris une cabale entourant le professeur d'extrême droite Jörg Baberowski, tentent de blanchir Adolf Hitler.

Mercredi, Macron a franchi une étape majeure dans la réhabilitation du fascisme européen en annonçant qu’il accorderait officiellement les honneurs nationaux au dictateur fasciste français, le maréchal Philippe Pétain, lors du centenaire de l’armistice qui a mis fin à la Première Guerre mondiale.

Macron a salué Pétain, le chef du régime collaborationniste-nazi de Vichy qui a aidé les nazis à mener à bien l'Holocauste des juifs européens et la répression sanglante de la Résistance, le qualifiant de «grand soldat» pendant la Première Guerre mondiale, bien qu'il ait «conduit des choix funestes» pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a ajouté: «Il est légitime que nous rendions hommage aux maréchaux qui ont conduit l’armée à la victoire, comme chaque année. Mon chef d’état-major sera présent à cette cérémonie.»

Pour exprimer sa sympathie personnelle pour la figure de proue historique du fascisme français, Macron a ajouté que Pétain «a été un grand soldat, c’est une réalité. La vie politique comme la nature humaine sont parfois plus complexes que ce qu’on voudrait croire».

La force qui offre une solution progressiste à la désintégration internationale croissante du capitalisme est la classe ouvrière mobilisée sur un programme socialiste. Des deux côtés de l’Atlantique, la période qui s’est écoulée depuis l’élection de Trump a été marquée non seulement par un basculement hystérique vers l’extrême droite dans les cercles officiels, mais aussi par une montée de la lutte de classe et un sentiment socialiste croissant ainsi que par un climat révolutionnaire parmi les masses ouvrières et les jeunes.

Tandis que des sondages montraient que plus de jeunes Américains veulent vivre sous le socialisme ou le communisme que le capitalisme et que plus de la moitié des jeunes Européens veulent participer à un soulèvement de masse contre l’ordre social, une première vague de grèves s’est répandue cette année des deux côtés de l’Atlantique. Des enseignants américains et britanniques, des hôteliers américains, des cheminots français et britanniques, des employés des compagnies aériennes d’Air France et de Ryanair sur le continent européen, ainsi que des travailleurs de l’industrie automobile et des métallurgistes en Allemagne, en Europe de l’Est et en Turquie ont tous lancé des grèves majeures.

La question cruciale qui se pose après les élections de mi-mandat aux États-Unis est le combat pour unifier ces luttes en un mouvement international pour le socialisme contre le capitalisme et sa marche vers la guerre et un régime d’État policier.

(Article paru d’abord en anglais le 8 novembre 2018)